Michaëlle Jean contre Harper
Du moment où le premier ministre Stephen Harper a décidé de se rendre à Rideau Hall pour se soustraire à un vote de confiance en décembre, Michaëlle Jean était vouée à écrire une page d'histoire controversée.
Depuis, la décision de proroger le Parlement a fait couler beaucoup d'encre. Pour bien des analystes, le choix de la gouverneure générale se résumait à demeurer sur le chemin tracé par la convention constitutionnelle en donnant satisfaction au premier ministre ou à s'en écarter pour prendre un chemin de traverse plus politique en refusant. En acceptant de proroger le Parlement, Michaëlle Jean aurait implicitement confirmé le caractère purement symbolique de sa fonction.
Dans une analyse publiée ce week-end, Ned Franks, un des experts parlementaires les plus en vue au Canada, jette un autre éclairage sur l'épisode et arrive à une évaluation différente de son résultat.
**
En commençant par la fin, il conclut que Michaëlle Jean a pris la bonne décision et, même, que c'était la seule qui s'imposait dans les circonstances. Pour autant, le professeur Franks rejette la thèse de l'automatisme constitutionnel. Selon lui, le contexte politique a pesé lourd dans la prorogation du Parlement.
Il cite à l'appui des fuites selon lesquelles la situation économique, la stabilité de la coalition et l'humeur du Parlement ont été évoquées au cours de l'entretien prolongé du premier ministre et de la gouverneure générale. Ce sont des sujets, note-t-il, dont la discussion confirme que la cause du premier ministre n'était pas entendue d'avance pour des raisons de convention.
L'autopsie du professeur Franks fait une large place à l'autre protagoniste de la conversation. Il sonde abondamment les reins et le coeur du premier ministre et les conclusions qu'il en tire ne sont pas flatteuses pour Stephen Harper.
Selon Ned Franks, les Québécois qui se sont sentis visés par le discours virulent du premier ministre à l'égard du Bloc n'ont pas eu la berlue. Pour le professeur — qui n'a pourtant pas une sensibilité québécoise innée —, le ton incendiaire adopté par Stephen Harper constitue «la rhétorique la plus anti-Québec et, par extension, la plus antifrancophone, à sortir de la bouche d'un parti majeur ou d'un gouvernement au moins depuis la Deuxième Guerre mondiale».
En passant, cette évaluation est largement partagée à l'extérieur du Québec, et ce, aussi bien par des détracteurs de Stephen Harper que par des sympathisants. Les premiers estiment que son langage le disqualifie de la fonction de premier ministre tandis que des éléments purs et durs du mouvement conservateur canadien y ont vu un prétexte à une nouvelle période de Quebec bashing.
Ned Franks ne souscrit pas non plus à la thèse d'un débordement de langage imputable au feu de l'action parlementaire. Selon lui, le discours du premier ministre s'inscrivait dans une stratégie calculée qui a fait mouche. À coups de demi-vérités et de faux indices (ce sont ses mots), Stephen Harper a réussi, en sept jours, à galvaniser l'opinion publique à l'extérieur du Québec contre la coalition et à brûler la terre sur laquelle cette dernière aurait pu tenter de s'enraciner.
Il est également convaincu que si le premier ministre avait essuyé un refus, il serait sorti de la résidence de la gouverneure générale pour tirer à boulets rouges sur Michaëlle Jean. Dans le climat survolté alimenté par M. Harper, elle avait tout à fait le profil de l'emploi d'agent québécois non élu d'un complot antidémocratique favorable aux séparatistes...
Ned Franks estime finalement que, plutôt que d'offrir sa démission, le premier ministre serait retourné aux Communes pour mettre l'opposition au défi de le faire tomber et, dans la foulée de la chute de son gouvernement, il serait retourné à Rideau Hall pour réclamer, cette fois, la tenue d'élections générales.
Michaëlle Jean aurait été dans son droit de choisir la voie de la coalition, mais Ned Franks conclut que, dans le contexte empoisonné entretenu par le premier ministre, ce gouvernement de rechange aurait presque certainement fait long feu.
**
Aujourd'hui, le temps a fait son oeuvre, et la fenêtre à l'intérieur de laquelle il aurait été possible de surseoir à des élections générales pour remplacer le gouvernement Harper s'est refermée. Dorénavant, la chute du gouvernement serait automatiquement suivie par une nouvelle campagne électorale. Mais l'opinion publique a également évolué, et la vague qui avait porté les conservateurs en territoire majoritaire à la faveur de la crise parlementaire s'est résorbée en tandem avec l'arrivée d'un nouveau chef libéral.
En concluant que Michaëlle Jean a eu raison, Ned Franks aurait pu ajouter que sa décision a sans doute privé le premier ministre Harper de sa meilleure chance de remporter une majorité gouvernementale. L'analyse, dont une version adaptée a été publiée dans l'édition du Globe and Mail de samedi, fait partie d'un recueil intitulé Parliamentary Democracy in Crisis, publié ce week-end par les University of Toronto Press.
****
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique
au Toronto Star.
Depuis, la décision de proroger le Parlement a fait couler beaucoup d'encre. Pour bien des analystes, le choix de la gouverneure générale se résumait à demeurer sur le chemin tracé par la convention constitutionnelle en donnant satisfaction au premier ministre ou à s'en écarter pour prendre un chemin de traverse plus politique en refusant. En acceptant de proroger le Parlement, Michaëlle Jean aurait implicitement confirmé le caractère purement symbolique de sa fonction.
Dans une analyse publiée ce week-end, Ned Franks, un des experts parlementaires les plus en vue au Canada, jette un autre éclairage sur l'épisode et arrive à une évaluation différente de son résultat.
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En commençant par la fin, il conclut que Michaëlle Jean a pris la bonne décision et, même, que c'était la seule qui s'imposait dans les circonstances. Pour autant, le professeur Franks rejette la thèse de l'automatisme constitutionnel. Selon lui, le contexte politique a pesé lourd dans la prorogation du Parlement.
Il cite à l'appui des fuites selon lesquelles la situation économique, la stabilité de la coalition et l'humeur du Parlement ont été évoquées au cours de l'entretien prolongé du premier ministre et de la gouverneure générale. Ce sont des sujets, note-t-il, dont la discussion confirme que la cause du premier ministre n'était pas entendue d'avance pour des raisons de convention.
L'autopsie du professeur Franks fait une large place à l'autre protagoniste de la conversation. Il sonde abondamment les reins et le coeur du premier ministre et les conclusions qu'il en tire ne sont pas flatteuses pour Stephen Harper.
Selon Ned Franks, les Québécois qui se sont sentis visés par le discours virulent du premier ministre à l'égard du Bloc n'ont pas eu la berlue. Pour le professeur — qui n'a pourtant pas une sensibilité québécoise innée —, le ton incendiaire adopté par Stephen Harper constitue «la rhétorique la plus anti-Québec et, par extension, la plus antifrancophone, à sortir de la bouche d'un parti majeur ou d'un gouvernement au moins depuis la Deuxième Guerre mondiale».
En passant, cette évaluation est largement partagée à l'extérieur du Québec, et ce, aussi bien par des détracteurs de Stephen Harper que par des sympathisants. Les premiers estiment que son langage le disqualifie de la fonction de premier ministre tandis que des éléments purs et durs du mouvement conservateur canadien y ont vu un prétexte à une nouvelle période de Quebec bashing.
Ned Franks ne souscrit pas non plus à la thèse d'un débordement de langage imputable au feu de l'action parlementaire. Selon lui, le discours du premier ministre s'inscrivait dans une stratégie calculée qui a fait mouche. À coups de demi-vérités et de faux indices (ce sont ses mots), Stephen Harper a réussi, en sept jours, à galvaniser l'opinion publique à l'extérieur du Québec contre la coalition et à brûler la terre sur laquelle cette dernière aurait pu tenter de s'enraciner.
Il est également convaincu que si le premier ministre avait essuyé un refus, il serait sorti de la résidence de la gouverneure générale pour tirer à boulets rouges sur Michaëlle Jean. Dans le climat survolté alimenté par M. Harper, elle avait tout à fait le profil de l'emploi d'agent québécois non élu d'un complot antidémocratique favorable aux séparatistes...
Ned Franks estime finalement que, plutôt que d'offrir sa démission, le premier ministre serait retourné aux Communes pour mettre l'opposition au défi de le faire tomber et, dans la foulée de la chute de son gouvernement, il serait retourné à Rideau Hall pour réclamer, cette fois, la tenue d'élections générales.
Michaëlle Jean aurait été dans son droit de choisir la voie de la coalition, mais Ned Franks conclut que, dans le contexte empoisonné entretenu par le premier ministre, ce gouvernement de rechange aurait presque certainement fait long feu.
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Aujourd'hui, le temps a fait son oeuvre, et la fenêtre à l'intérieur de laquelle il aurait été possible de surseoir à des élections générales pour remplacer le gouvernement Harper s'est refermée. Dorénavant, la chute du gouvernement serait automatiquement suivie par une nouvelle campagne électorale. Mais l'opinion publique a également évolué, et la vague qui avait porté les conservateurs en territoire majoritaire à la faveur de la crise parlementaire s'est résorbée en tandem avec l'arrivée d'un nouveau chef libéral.
En concluant que Michaëlle Jean a eu raison, Ned Franks aurait pu ajouter que sa décision a sans doute privé le premier ministre Harper de sa meilleure chance de remporter une majorité gouvernementale. L'analyse, dont une version adaptée a été publiée dans l'édition du Globe and Mail de samedi, fait partie d'un recueil intitulé Parliamentary Democracy in Crisis, publié ce week-end par les University of Toronto Press.
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chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique
au Toronto Star.
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