Les tares du Klondike albertain
En dépit de ce que soutiennent Harper et Ignatieff, les retombées de l'exploitation des sables bitumineux ne sont pas partagées
Les sables bitumineux albertains sont toujours associés à des images d'environnement dévasté et d'émissions mirobolantes de gaz à effet de serre. Le développement de cette ressource a pourtant d'autres répercussions dont on parle peu. Et les retombées économiques, qu'aiment évoquer le premier ministre Stephen Harper et le chef libéral Michael Ignatieff, ont leur revers et ne disent pas tout.
Fin janvier, le chef libéral Michael Ignatieff défendait devant des étudiants de l'Université de Montréal l'importance des sables bitumineux. «La chose la plus stupide que vous pouvez faire, disait-il, est de combattre une industrie qui offre de l'emploi à des centaines de milliers de Canadiens, non seulement en Alberta, mais à travers le pays.» Il y a une semaine, en réaction à un reportage dévastateur du National Geographic, il prenait à nouveau la défense des sables bitumineux. «C'est une industrie énormément importante, non seulement pour l'Alberta mais pour tout le pays.»
Le développement des sables bitumineux est concentré en Alberta et cette province en jouit plus que tout le monde, mais le reste du pays a droit à sa part de retombées. Si on ne regarde que les revenus gouvernementaux générés par cette industrie, «le fédéral en bénéficie davantage», affirme l'économiste Joseph Doucet, de l'Université de l'Alberta. Il arrive à cette conclusion en prenant en compte les impôts versés par les entreprises et les travailleurs.
Le reste du pays en profite du même coup, dit-il, sous forme de transferts aux provinces et aux particuliers. Il y a aussi les multiples entreprises qui offrent produits et services aux différents projets de construction et d'exploitation et les travailleurs venus de partout qui retournent une part de leurs revenus dans leur province d'origine. On estime que 340 000 personnes des provinces atlantiques ont pris le chemin de l'Alberta depuis 10 ans, presque 14 % de la population.
Directeur du département d'économie à l'Université de l'Alberta, André Plourde nuance un peu le portrait. Il note qu'il est difficile de déterminer la part exacte des revenus pétroliers et gaziers qui atterrissent à Ottawa, surtout si on veut tenir compte des impôts des particuliers. Ces travailleurs, dit-il, feraient peut-être un autre boulot ailleurs. Par contre, quand une entreprise est profitable, «elle verse généralement beaucoup d'argent dans les coffres fédéraux».
Le journaliste d'enquête albertain Andrew Nikiforuk, auteur de Tar Sands: Dirty Oil and the Future of a Continent, a réussi à établir que le gouvernement fédéral avait gardé entre cinq et six milliards en 2006 sur les 26 milliards payés par l'industrie en redevances, en loyers et en impôts.
L'économiste Robin Boadway, de l'Université Queen's, croit, comme le journaliste, que le fédéral ne tire pas des sables bitumineux tous les revenus qu'il pourrait à cause des trop nombreuses exemptions fiscales accordées à l'industrie du pétrole et du gaz et dont ne bénéficient pas d'autres secteurs industriels, comme ceux des services ou de la construction.
D'autres trésors ?
Qu'en est-il cependant des autres retombées? Une recherche publiée en 2005 par le Canadian Energy Research Institute, et à laquelle a participé l'économiste André Plourde, a évalué l'impact des investissements dans les sables bitumineux sur le produit intérieur brut (PIB) des provinces. De 71 à 72 % de l'effet était ressenti en Alberta, 10 à 11 % en Ontario, 1 % au Québec, 5 % dans le reste du pays et 10 % à l'étranger. Selon M. Plourde, la répartition serait à peu près la même encore aujourd'hui.
Robin Boadway pense que l'ensemble du pays ne profite pas tant que ça de l'exploitation des sables bitumineux. En fait, certaines provinces en subissent même certains effets pervers. Le gros des revenus est concentré en Alberta, tout comme les investissements. «Ceux-ci sont si importants qu'ils drainent vers l'Alberta de la main-d'oeuvre et des capitaux en provenance du reste du pays. En plus, les revenus en provenance de l'industrie pétrolière et gazière ont poussé à la hausse la valeur du dollar, ce qui a causé beaucoup de difficultés au secteur manufacturier du Québec et de l'Ontario.»
La situation serait différente si l'Alberta investissait ces revenus dans un fonds protégé, comme le fait la Norvège, dit-il. Cette dernière verse 90 % de ses revenus en provenance des champs pétroliers dans un fonds pour les générations futures. L'argent est investi à l'étranger pour prévenir une trop forte hausse de sa monnaie, ce qui protège du même coup ses autres secteurs industriels.
Une autre raison explique que le Canada ne profite pas autant qu'il le pourrait de cette ressource. Une bonne partie est exportée aux États-Unis à l'état brut. Le raffinage, avec les emplois qui s'ensuivent, est fait chez nos voisins. Mais en plus, ce sont eux qui engrangent le gros des profits, car le bitume a beaucoup moins de valeur que l'essence ou le carburant d'avion. «On fait ce que les Canadiens ont toujours fait. On prend une ressource et on la vend au sud de la frontière au plus bas prix possible», dit Andrew Nikiforuk.
Le modèle actuel de développement des sables bitumineux pose d'autres problèmes qui concernent le reste du pays. Leur exploitation exige des quantités faramineuses d'eau et c'est tout le bassin versant de la rivière Mackenzie, le troisième en importance au monde, qui peut être affecté, ce qui inquiète déjà les autorités des Territoires du Nord-Ouest, relève M. Nikiforuk.
Plus critique pour le reste du Canada, y compris le Québec, est la question de la sécurité énergétique future du pays, et ce, pour deux raisons. Cette industrie utilise beaucoup de gaz naturel pour produire le bitume et l'essentiel de ce dernier prend la route des États-Unis. En fait, le Canada est déjà le premier fournisseur de pétrole de nos voisins.
Ce dernier point n'est pas sans conséquences. Actuellement, les Maritimes et le Québec importent la presque totalité du pétrole qu'ils utilisent. Pendant ce temps, une bonne partie du pétrole canadien est exportée aux États-Unis. En vertu de l'Accord de libre-échange nord-américain, le Canada ne peut, en temps de crise, fermer les vannes vers le sud pour approvisionner son propre marché. Il est tenu de maintenir un certain niveau d'approvisionnement vers les États-Unis. Plus la proportion de pétrole exportée avant la crise sera grande, plus grande devra être la proportion exportée durant celle-ci. L'exploitation des sables bitumineux sert actuellement à assurer la sécurité énergétique américaine et non pas canadienne.
De plus, pour assurer cette production de pétrole à haute teneur en carbone, l'industrie utilise une autre ressource, le gaz naturel, pourtant beaucoup plus propre. L'extraction du bitume accapare chaque année 5 % du gaz naturel au Canada, a découvert Andrew Nikiforuk. Chaque jour, elle brûle assez de gaz pour garder au chaud la population de tout un État américain comme le Colorado. Les dépenses des entreprises pour ce gaz sont déductibles d'impôt, note M. Nikiforuk. Selon lui, tant que cela perdurera, les entreprises n'auront aucune raison de préserver cette ressource.
Une pause santé ?
Le rythme de développement des sables bitumineux a légèrement ralenti ces derniers mois avec la baisse du prix du baril de pétrole. Après avoir frôlé les 150 $ le baril, il oscille maintenant autour de 40 $. Des projets de construction ont été mis en veilleuse en attendant des jours meilleurs et, surtout, un desserrement du crédit.
Selon Joseph Doucet, la demande prévue reste forte et ce n'est qu'une question de temps pour que le développement reprenne de plus belle. La pause actuelle ne déplaît toutefois pas aux gens de Fort McMurray, la capitale des sables bitumineux, qui ont été confrontés à une flambée des prix des maisons, à des infrastructures insuffisantes et à des services publics débordés. «Le développement et les investissements se sont accélérés au cours des dix dernières années pour atteindre un rythme frénétique et impossible à soutenir. Le ralentissement actuel donne à tous les joueurs le temps de respirer.»
Andrew Nikiforuk pense que cette pause sera de courte durée, mais il espère qu'on saura en profiter pour faire le débat public qu'on a toujours escamoté. «Ce dont le Canada a besoin est d'une vision sur au moins 30 ans, une vision où le pays contrôlerait le rythme et l'ampleur du développement de la ressource, reconnaîtrait la nécessité de se défaire de notre dépendance à cette source d'énergie, prévoirait allouer une part de la richesse produite à la transition vers une économie plus verte.» Il voudrait aussi que le Canada se dote d'un fonds similaire à celui de la Norvège et qu'on sache où va l'argent récolté par Ottawa.
Actuellement, on a plutôt, dit-il, un gouvernement fédéral «paralysé» devant ces projets lucratifs. «Les sables bitumineux expliquent pourquoi nous n'avons pas de stratégie adéquate de lutte contre les changements climatiques, de véritable programme de développement des énergies renouvelables, de stratégie pour les ressources aquatiques.»
De sa longue enquête, Andrew Nikiforuk conclut que le Canada est devenu un État pétrolier et qu'il répète les erreurs de ces derniers. «Nous n'économisons pas. Il y a peu de transparence sur l'utilisation des fonds. Nous n'avons aucun plan pour l'avenir. [...] Notre gouvernement est devenu un serviteur du pétrole.»
***
Collaboratrice du Devoir
Fin janvier, le chef libéral Michael Ignatieff défendait devant des étudiants de l'Université de Montréal l'importance des sables bitumineux. «La chose la plus stupide que vous pouvez faire, disait-il, est de combattre une industrie qui offre de l'emploi à des centaines de milliers de Canadiens, non seulement en Alberta, mais à travers le pays.» Il y a une semaine, en réaction à un reportage dévastateur du National Geographic, il prenait à nouveau la défense des sables bitumineux. «C'est une industrie énormément importante, non seulement pour l'Alberta mais pour tout le pays.»
Le développement des sables bitumineux est concentré en Alberta et cette province en jouit plus que tout le monde, mais le reste du pays a droit à sa part de retombées. Si on ne regarde que les revenus gouvernementaux générés par cette industrie, «le fédéral en bénéficie davantage», affirme l'économiste Joseph Doucet, de l'Université de l'Alberta. Il arrive à cette conclusion en prenant en compte les impôts versés par les entreprises et les travailleurs.
Le reste du pays en profite du même coup, dit-il, sous forme de transferts aux provinces et aux particuliers. Il y a aussi les multiples entreprises qui offrent produits et services aux différents projets de construction et d'exploitation et les travailleurs venus de partout qui retournent une part de leurs revenus dans leur province d'origine. On estime que 340 000 personnes des provinces atlantiques ont pris le chemin de l'Alberta depuis 10 ans, presque 14 % de la population.
Directeur du département d'économie à l'Université de l'Alberta, André Plourde nuance un peu le portrait. Il note qu'il est difficile de déterminer la part exacte des revenus pétroliers et gaziers qui atterrissent à Ottawa, surtout si on veut tenir compte des impôts des particuliers. Ces travailleurs, dit-il, feraient peut-être un autre boulot ailleurs. Par contre, quand une entreprise est profitable, «elle verse généralement beaucoup d'argent dans les coffres fédéraux».
Le journaliste d'enquête albertain Andrew Nikiforuk, auteur de Tar Sands: Dirty Oil and the Future of a Continent, a réussi à établir que le gouvernement fédéral avait gardé entre cinq et six milliards en 2006 sur les 26 milliards payés par l'industrie en redevances, en loyers et en impôts.
L'économiste Robin Boadway, de l'Université Queen's, croit, comme le journaliste, que le fédéral ne tire pas des sables bitumineux tous les revenus qu'il pourrait à cause des trop nombreuses exemptions fiscales accordées à l'industrie du pétrole et du gaz et dont ne bénéficient pas d'autres secteurs industriels, comme ceux des services ou de la construction.
D'autres trésors ?
Qu'en est-il cependant des autres retombées? Une recherche publiée en 2005 par le Canadian Energy Research Institute, et à laquelle a participé l'économiste André Plourde, a évalué l'impact des investissements dans les sables bitumineux sur le produit intérieur brut (PIB) des provinces. De 71 à 72 % de l'effet était ressenti en Alberta, 10 à 11 % en Ontario, 1 % au Québec, 5 % dans le reste du pays et 10 % à l'étranger. Selon M. Plourde, la répartition serait à peu près la même encore aujourd'hui.
Robin Boadway pense que l'ensemble du pays ne profite pas tant que ça de l'exploitation des sables bitumineux. En fait, certaines provinces en subissent même certains effets pervers. Le gros des revenus est concentré en Alberta, tout comme les investissements. «Ceux-ci sont si importants qu'ils drainent vers l'Alberta de la main-d'oeuvre et des capitaux en provenance du reste du pays. En plus, les revenus en provenance de l'industrie pétrolière et gazière ont poussé à la hausse la valeur du dollar, ce qui a causé beaucoup de difficultés au secteur manufacturier du Québec et de l'Ontario.»
La situation serait différente si l'Alberta investissait ces revenus dans un fonds protégé, comme le fait la Norvège, dit-il. Cette dernière verse 90 % de ses revenus en provenance des champs pétroliers dans un fonds pour les générations futures. L'argent est investi à l'étranger pour prévenir une trop forte hausse de sa monnaie, ce qui protège du même coup ses autres secteurs industriels.
Une autre raison explique que le Canada ne profite pas autant qu'il le pourrait de cette ressource. Une bonne partie est exportée aux États-Unis à l'état brut. Le raffinage, avec les emplois qui s'ensuivent, est fait chez nos voisins. Mais en plus, ce sont eux qui engrangent le gros des profits, car le bitume a beaucoup moins de valeur que l'essence ou le carburant d'avion. «On fait ce que les Canadiens ont toujours fait. On prend une ressource et on la vend au sud de la frontière au plus bas prix possible», dit Andrew Nikiforuk.
Le modèle actuel de développement des sables bitumineux pose d'autres problèmes qui concernent le reste du pays. Leur exploitation exige des quantités faramineuses d'eau et c'est tout le bassin versant de la rivière Mackenzie, le troisième en importance au monde, qui peut être affecté, ce qui inquiète déjà les autorités des Territoires du Nord-Ouest, relève M. Nikiforuk.
Plus critique pour le reste du Canada, y compris le Québec, est la question de la sécurité énergétique future du pays, et ce, pour deux raisons. Cette industrie utilise beaucoup de gaz naturel pour produire le bitume et l'essentiel de ce dernier prend la route des États-Unis. En fait, le Canada est déjà le premier fournisseur de pétrole de nos voisins.
Ce dernier point n'est pas sans conséquences. Actuellement, les Maritimes et le Québec importent la presque totalité du pétrole qu'ils utilisent. Pendant ce temps, une bonne partie du pétrole canadien est exportée aux États-Unis. En vertu de l'Accord de libre-échange nord-américain, le Canada ne peut, en temps de crise, fermer les vannes vers le sud pour approvisionner son propre marché. Il est tenu de maintenir un certain niveau d'approvisionnement vers les États-Unis. Plus la proportion de pétrole exportée avant la crise sera grande, plus grande devra être la proportion exportée durant celle-ci. L'exploitation des sables bitumineux sert actuellement à assurer la sécurité énergétique américaine et non pas canadienne.
De plus, pour assurer cette production de pétrole à haute teneur en carbone, l'industrie utilise une autre ressource, le gaz naturel, pourtant beaucoup plus propre. L'extraction du bitume accapare chaque année 5 % du gaz naturel au Canada, a découvert Andrew Nikiforuk. Chaque jour, elle brûle assez de gaz pour garder au chaud la population de tout un État américain comme le Colorado. Les dépenses des entreprises pour ce gaz sont déductibles d'impôt, note M. Nikiforuk. Selon lui, tant que cela perdurera, les entreprises n'auront aucune raison de préserver cette ressource.
Une pause santé ?
Le rythme de développement des sables bitumineux a légèrement ralenti ces derniers mois avec la baisse du prix du baril de pétrole. Après avoir frôlé les 150 $ le baril, il oscille maintenant autour de 40 $. Des projets de construction ont été mis en veilleuse en attendant des jours meilleurs et, surtout, un desserrement du crédit.
Selon Joseph Doucet, la demande prévue reste forte et ce n'est qu'une question de temps pour que le développement reprenne de plus belle. La pause actuelle ne déplaît toutefois pas aux gens de Fort McMurray, la capitale des sables bitumineux, qui ont été confrontés à une flambée des prix des maisons, à des infrastructures insuffisantes et à des services publics débordés. «Le développement et les investissements se sont accélérés au cours des dix dernières années pour atteindre un rythme frénétique et impossible à soutenir. Le ralentissement actuel donne à tous les joueurs le temps de respirer.»
Andrew Nikiforuk pense que cette pause sera de courte durée, mais il espère qu'on saura en profiter pour faire le débat public qu'on a toujours escamoté. «Ce dont le Canada a besoin est d'une vision sur au moins 30 ans, une vision où le pays contrôlerait le rythme et l'ampleur du développement de la ressource, reconnaîtrait la nécessité de se défaire de notre dépendance à cette source d'énergie, prévoirait allouer une part de la richesse produite à la transition vers une économie plus verte.» Il voudrait aussi que le Canada se dote d'un fonds similaire à celui de la Norvège et qu'on sache où va l'argent récolté par Ottawa.
Actuellement, on a plutôt, dit-il, un gouvernement fédéral «paralysé» devant ces projets lucratifs. «Les sables bitumineux expliquent pourquoi nous n'avons pas de stratégie adéquate de lutte contre les changements climatiques, de véritable programme de développement des énergies renouvelables, de stratégie pour les ressources aquatiques.»
De sa longue enquête, Andrew Nikiforuk conclut que le Canada est devenu un État pétrolier et qu'il répète les erreurs de ces derniers. «Nous n'économisons pas. Il y a peu de transparence sur l'utilisation des fonds. Nous n'avons aucun plan pour l'avenir. [...] Notre gouvernement est devenu un serviteur du pétrole.»
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