L'heure d'un bilan a sonné
«Mon opinion est que, franchement, nous ne vaincrons jamais les insurgés» en Afghanistan. La déclaration faite par le premier ministre Stephen Harper sur les ondes de CNN dimanche dernier a beaucoup fait jaser. Jamais M. Harper n'avait été aussi brutal dans son évaluation de la situation afghane. Ni aussi candide.
«Si nous pensons que nous allons gouverner l'Afghanistan pour les Afghans ou que nous allons être responsables à long terme de la sécurité quotidienne de ce pays et voir la situation s'améliorer, nous nous trompons», a-t-il dit en entrevue à CNN. «Ce qui doit arriver en Afghanistan est un gouvernement afghan capable de gérer l'insurrection et d'améliorer sa propre gouvernance.»
Que des gens soient surpris n'a rien d'étonnant, car Stephen Harper a longtemps tenu un autre discours. En octobre 2006 il affirmait devant le Woodrow Wilson International Center que «le Canada et ses alliés se sont joints à la mission des Nations unies pour neutraliser les talibans à la source et les éliminer une fois pour toutes». Le mois précédent cette déclaration, devant l'assemblée générale des Nations Unies, il disait que l'objectif des soldats de l'OTAN était entre autres d'«éliminer une fois pour toutes les dernières traces du régime taliban».
On pouvait cependant voir venir le jour où il se rendrait à certains arguments de ses adversaires, les mêmes qu'il a pris plaisir à ridiculiser.
Le vent a commencé à tourner en janvier 2008 avec le dépôt du rapport Manley sur la mission afghane. Ce rapport rappelait qu'on ne pouvait avoir raison d'une insurrection avec la seule force militaire et qu'il fallait concentrer les efforts sur le renforcement des institutions et des services de sécurité afghans.
La résolution bipartisane adoptée le 13 mars 2008 faisait largement écho au rapport. Voici ce qu'elle disait: «La Chambre reconnaît que le but de la politique canadienne est de laisser l'Afghanistan aux Afghans, au sein d'un pays mieux gouverné, en paix et plus sécuritaire, et de créer l'espace et les conditions voulues pour que les Afghans réussissent eux-mêmes à trouver une solution politique au conflit.» Elle ajoutait qu'un des rôles centraux des forces canadiennes serait de «former des forces de sécurité afghanes pour que celles-ci puissent rapidement assumer une plus grande part des efforts de maintien de la sécurité dans la province de Kandahar et dans l'ensemble de l'Afghanistan».
Depuis, le discours d'Ottawa a continué d'évoluer doucement, discrètement mais impitoyablement, et le débat sur une possible victoire des forces étrangères sur les insurgés, à s'intensifier au Canada et à l'étranger. En début de campagne électorale, Stephen Harper lui-même a effleuré le sujet. Après avoir réitéré son intention de mettre fin à la mission de combat en 2011, il a convenu que le but du Canada en Afghanistan n'était pas l'éradication de toute insurrection, mais bien que les Afghans soient en mesure de contrôler eux-mêmes ces violences.
Un mois plus tard, alors que la campagne battait son plein, le chef du corps expéditionnaires britannique, le général Carleton-Smith, affirmait: «Nous n'allons pas gagner cette guerre». Il ajoutait, en parlant de l'insurrection, qu'il fallait «la réduire à un niveau d'insurrection contrôlable, ne constituant pas une menace stratégique et pouvant être géré par l'armée afghane».
Interrogé le même jour sur les ondes de CBC, M. Harper opinait. Il ne croyait pas que les forces étrangères puissent «pacifier chaque recoin de l'Afghanistan». Il ajoutait: «Ce que nous pouvons faire, c'est établir une certaine sécurité et former les forces afghanes pour qu'elles assument graduellement la responsabilité pour la sécurité de leur pays.»
***
Le vrai problème de cette entrevue accordée à CNN est qu'elle a offert aux Américains une évaluation que le premier ministre n'a pas daigné partager avec les Canadiens. En plus, il refuse de dissiper les zones d'ombre, en particulier sur le sort de la mission de combat canadienne qui doit prendre fin en 2011. Lundi, pendant la période de questions, il a choisi l'esquive chaque fois que l'opposition lui demandait si une prolongation de la mission était encore une possibilité.
Stephen Harper n'a jamais eu un grand respect pour les institutions parlementaires. En refusant de partager ses réflexions avec les parlementaires et par ricochet avec les Canadiens, il donne l'impression qu'il n'a pas plus de respect pour l'intelligence des uns que des autres. Après ses déclarations de dimanche, il serait pourtant temps qu'il fasse un bilan de la mission et qu'il explique ce que signifie cette impossibilité de victoire sur la suite des choses et en particulier sur l'engagement canadien. Cela fera un an, la semaine prochaine, que la résolution bipartisane autorisant la prolongation de la mission a été adoptée. L'occasion serait tout indiquée pour une mise au point formelle aux Communes.
Au cas où M. Harper l'aurait oublié, la résolution adoptée l'an dernier stipulait «que le gouvernement informe plus franchement et plus fréquemment la population sur ce qui se passe en Afghanistan, qu'il lui présente plus de bilans sur le rôle du Canada [...] et que pour une plus grande clarté, le gouvernement présente au Parlement des rapports trimestriels détaillés sur les progrès de la mission». (En passant, on attend encore celui de décembre. Que dire de celui de mars?)
mcornellier@ledevoir.com
«Si nous pensons que nous allons gouverner l'Afghanistan pour les Afghans ou que nous allons être responsables à long terme de la sécurité quotidienne de ce pays et voir la situation s'améliorer, nous nous trompons», a-t-il dit en entrevue à CNN. «Ce qui doit arriver en Afghanistan est un gouvernement afghan capable de gérer l'insurrection et d'améliorer sa propre gouvernance.»
Que des gens soient surpris n'a rien d'étonnant, car Stephen Harper a longtemps tenu un autre discours. En octobre 2006 il affirmait devant le Woodrow Wilson International Center que «le Canada et ses alliés se sont joints à la mission des Nations unies pour neutraliser les talibans à la source et les éliminer une fois pour toutes». Le mois précédent cette déclaration, devant l'assemblée générale des Nations Unies, il disait que l'objectif des soldats de l'OTAN était entre autres d'«éliminer une fois pour toutes les dernières traces du régime taliban».
On pouvait cependant voir venir le jour où il se rendrait à certains arguments de ses adversaires, les mêmes qu'il a pris plaisir à ridiculiser.
Le vent a commencé à tourner en janvier 2008 avec le dépôt du rapport Manley sur la mission afghane. Ce rapport rappelait qu'on ne pouvait avoir raison d'une insurrection avec la seule force militaire et qu'il fallait concentrer les efforts sur le renforcement des institutions et des services de sécurité afghans.
La résolution bipartisane adoptée le 13 mars 2008 faisait largement écho au rapport. Voici ce qu'elle disait: «La Chambre reconnaît que le but de la politique canadienne est de laisser l'Afghanistan aux Afghans, au sein d'un pays mieux gouverné, en paix et plus sécuritaire, et de créer l'espace et les conditions voulues pour que les Afghans réussissent eux-mêmes à trouver une solution politique au conflit.» Elle ajoutait qu'un des rôles centraux des forces canadiennes serait de «former des forces de sécurité afghanes pour que celles-ci puissent rapidement assumer une plus grande part des efforts de maintien de la sécurité dans la province de Kandahar et dans l'ensemble de l'Afghanistan».
Depuis, le discours d'Ottawa a continué d'évoluer doucement, discrètement mais impitoyablement, et le débat sur une possible victoire des forces étrangères sur les insurgés, à s'intensifier au Canada et à l'étranger. En début de campagne électorale, Stephen Harper lui-même a effleuré le sujet. Après avoir réitéré son intention de mettre fin à la mission de combat en 2011, il a convenu que le but du Canada en Afghanistan n'était pas l'éradication de toute insurrection, mais bien que les Afghans soient en mesure de contrôler eux-mêmes ces violences.
Un mois plus tard, alors que la campagne battait son plein, le chef du corps expéditionnaires britannique, le général Carleton-Smith, affirmait: «Nous n'allons pas gagner cette guerre». Il ajoutait, en parlant de l'insurrection, qu'il fallait «la réduire à un niveau d'insurrection contrôlable, ne constituant pas une menace stratégique et pouvant être géré par l'armée afghane».
Interrogé le même jour sur les ondes de CBC, M. Harper opinait. Il ne croyait pas que les forces étrangères puissent «pacifier chaque recoin de l'Afghanistan». Il ajoutait: «Ce que nous pouvons faire, c'est établir une certaine sécurité et former les forces afghanes pour qu'elles assument graduellement la responsabilité pour la sécurité de leur pays.»
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Le vrai problème de cette entrevue accordée à CNN est qu'elle a offert aux Américains une évaluation que le premier ministre n'a pas daigné partager avec les Canadiens. En plus, il refuse de dissiper les zones d'ombre, en particulier sur le sort de la mission de combat canadienne qui doit prendre fin en 2011. Lundi, pendant la période de questions, il a choisi l'esquive chaque fois que l'opposition lui demandait si une prolongation de la mission était encore une possibilité.
Stephen Harper n'a jamais eu un grand respect pour les institutions parlementaires. En refusant de partager ses réflexions avec les parlementaires et par ricochet avec les Canadiens, il donne l'impression qu'il n'a pas plus de respect pour l'intelligence des uns que des autres. Après ses déclarations de dimanche, il serait pourtant temps qu'il fasse un bilan de la mission et qu'il explique ce que signifie cette impossibilité de victoire sur la suite des choses et en particulier sur l'engagement canadien. Cela fera un an, la semaine prochaine, que la résolution bipartisane autorisant la prolongation de la mission a été adoptée. L'occasion serait tout indiquée pour une mise au point formelle aux Communes.
Au cas où M. Harper l'aurait oublié, la résolution adoptée l'an dernier stipulait «que le gouvernement informe plus franchement et plus fréquemment la population sur ce qui se passe en Afghanistan, qu'il lui présente plus de bilans sur le rôle du Canada [...] et que pour une plus grande clarté, le gouvernement présente au Parlement des rapports trimestriels détaillés sur les progrès de la mission». (En passant, on attend encore celui de décembre. Que dire de celui de mars?)
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