Le triangle Obama-Harper-Ignatieff
La visite éclair jeudi du président Barack Obama à Ottawa donnera-t-elle un nouveau souffle à la relation canado-américaine, et, par ricochet, au gouvernement de Stephen Harper?
Ce qui est certain, c'est que le front canado-américain offre au premier ministre sa dernière meilleure chance de recentrer son second mandat autour d'un chantier digne de ce nom. Sur tous les autres fronts, la combinaison de deux crises, parlementaire et économique, a eu raison de son élan.
Il n'est guère de principes conservateurs sur lequel le gouvernement n'ait été forcé de marcher ces derniers mois. La présence de 18 sénateurs nommés à la Chambre haute et le retour en force des déficits budgétaires en témoignent.
Ceci expliquant cela, Stephen Harper n'a jamais autant eu l'air d'un premier ministre qui se cherche que depuis la rentrée parlementaire. Il y a du flottement dans les rangs de sa formation; certains ont commencé à faire publiquement le deuil de son leadership.
***
Dans des circonstances analogues, en 1986, Brian Mulroney avait redonné de l'élan à son gouvernement en lançant le projet de traité de libre-échange canado-américain. Certains des architectes de l'opération ont repris du service en vue de la visite du président Obama et le gouvernement a abondamment télégraphié ses intentions en prévision de l'événement.
Comme le répétait le ministre de l'Environnement, Jim Prentice, encore la semaine dernière, on rêve, dans les officines fédérales, d'arrimer autosuffisance énergétique nord-américaine et lutte contre les changements climatiques dans le cadre d'un nouveau partenariat Canada-États-Unis.
C'est un vaste programme pour un premier ministre dont l'espérance de vie politique se calcule sans doute en mois plutôt qu'en années et dont le principal interlocuteur est mobilisé, comme lui, par une tourmente financière d'une ampleur historique.
Contrairement à Brian Mulroney, Stephen Harper n'a pas le luxe d'un horizon de deux ou trois ans pour exécuter son projet. Par contre, il dispose de deux atouts sur lesquels son prédécesseur ne pouvait pas compter.
Le premier, c'est l'immense popularité canadienne du président Obama, susceptible d'ouvrir bien des esprits, normalement fermés à toute proposition émanant d'un gouvernement fédéral conservateur et impliquant les États-Unis.
L'autre, c'est la présence à la tête du Parti libéral du chef le plus pro-américain de l'histoire récente de cette formation. Cette dernière donnée constitue une rupture importante par rapport au passé.
Au Canada, le courant pro-américain est minoritaire et c'est un euphémisme de dire que le Parti libéral du Canada, dans son incarnation moderne, n'y a jamais été associé.
En 1988, John Turner avait pris les armes contre le traité canado-américain de Brian Mulroney. David Peterson, le premier ministre libéral de l'Ontario de l'époque, et les forces vives du parti dans cette province avaient joué un rôle central dans la campagne anti-libre-échange.
En 1993, Jean Chrétien était arrivé au pouvoir en promettant de renégocier l'ALENA et en insistant sur sa volonté d'instaurer davantage de distance entre son bureau et la Maison-Blanche. Ces deux engagements, qui n'ont finalement pas survécu au test de la réalité, témoignent néanmoins de l'humeur libérale ambiante envers les États-Unis.
Dix ans plus tard, la décision de ne pas participer à la guerre en Irak a fait consensus au sein du PLC bien avant de faire consensus dans l'électorat. Deux ans plus tard, Paul Martin renonçait à participer au bouclier antimissile américain sous les pressions de la base militante libérale.
De tous les attributs de Michael Ignatieff, ses atomes crochus avec les États-Unis et l'ouverture qui en résulte sont ce qui le distingue le plus de ses prédécesseurs. Il a même ses entrées à la Maison-Blanche, ce que Stephen Harper n'a jamais eu, même du temps de George W. Bush.
***
De passage à Montréal en janvier, M. Ignatieff a lourdement insisté sur l'importance stratégique des sables bitumineux de l'Alberta pour le Canada. Devant les étudiants au MBA des HEC, il les a décrits comme un atout majeur dans la manche du Canada par rapport aux États-Unis et un élément susceptible de changer le rapport de force entre les deux pays. C'est une déclaration qui ne serait jamais sortie de la bouche de Stéphane Dion. Elle laisse présager une volonté, sinon de changer la culture libérale fédérale, tout au moins de réaligner cette formation dans le débat canado-américain. Dans le cabinet fantôme de Michael Ignatieff, le critique à l'environnement cumule la tâche de critique à l'énergie. David McGuinty est également le frère du premier ministre libéral de l'Ontario. Si Stephen Harper sème l'idée d'un partenariat énergie-environnement entre le Canada et les États-Unis jeudi, on peut raisonnablement s'attendre à ce que Michael Ignatieff cherche à la faire fructifier.
Et l'on ne doit pas s'attendre à ce que, sous son leadership, la coalition anti-libre-échange à forte saveur libérale de la fin des années 80 resurgisse de ses cendres pour s'y opposer.
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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
chebert@star.ca
Ce qui est certain, c'est que le front canado-américain offre au premier ministre sa dernière meilleure chance de recentrer son second mandat autour d'un chantier digne de ce nom. Sur tous les autres fronts, la combinaison de deux crises, parlementaire et économique, a eu raison de son élan.
Il n'est guère de principes conservateurs sur lequel le gouvernement n'ait été forcé de marcher ces derniers mois. La présence de 18 sénateurs nommés à la Chambre haute et le retour en force des déficits budgétaires en témoignent.
Ceci expliquant cela, Stephen Harper n'a jamais autant eu l'air d'un premier ministre qui se cherche que depuis la rentrée parlementaire. Il y a du flottement dans les rangs de sa formation; certains ont commencé à faire publiquement le deuil de son leadership.
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Dans des circonstances analogues, en 1986, Brian Mulroney avait redonné de l'élan à son gouvernement en lançant le projet de traité de libre-échange canado-américain. Certains des architectes de l'opération ont repris du service en vue de la visite du président Obama et le gouvernement a abondamment télégraphié ses intentions en prévision de l'événement.
Comme le répétait le ministre de l'Environnement, Jim Prentice, encore la semaine dernière, on rêve, dans les officines fédérales, d'arrimer autosuffisance énergétique nord-américaine et lutte contre les changements climatiques dans le cadre d'un nouveau partenariat Canada-États-Unis.
C'est un vaste programme pour un premier ministre dont l'espérance de vie politique se calcule sans doute en mois plutôt qu'en années et dont le principal interlocuteur est mobilisé, comme lui, par une tourmente financière d'une ampleur historique.
Contrairement à Brian Mulroney, Stephen Harper n'a pas le luxe d'un horizon de deux ou trois ans pour exécuter son projet. Par contre, il dispose de deux atouts sur lesquels son prédécesseur ne pouvait pas compter.
Le premier, c'est l'immense popularité canadienne du président Obama, susceptible d'ouvrir bien des esprits, normalement fermés à toute proposition émanant d'un gouvernement fédéral conservateur et impliquant les États-Unis.
L'autre, c'est la présence à la tête du Parti libéral du chef le plus pro-américain de l'histoire récente de cette formation. Cette dernière donnée constitue une rupture importante par rapport au passé.
Au Canada, le courant pro-américain est minoritaire et c'est un euphémisme de dire que le Parti libéral du Canada, dans son incarnation moderne, n'y a jamais été associé.
En 1988, John Turner avait pris les armes contre le traité canado-américain de Brian Mulroney. David Peterson, le premier ministre libéral de l'Ontario de l'époque, et les forces vives du parti dans cette province avaient joué un rôle central dans la campagne anti-libre-échange.
En 1993, Jean Chrétien était arrivé au pouvoir en promettant de renégocier l'ALENA et en insistant sur sa volonté d'instaurer davantage de distance entre son bureau et la Maison-Blanche. Ces deux engagements, qui n'ont finalement pas survécu au test de la réalité, témoignent néanmoins de l'humeur libérale ambiante envers les États-Unis.
Dix ans plus tard, la décision de ne pas participer à la guerre en Irak a fait consensus au sein du PLC bien avant de faire consensus dans l'électorat. Deux ans plus tard, Paul Martin renonçait à participer au bouclier antimissile américain sous les pressions de la base militante libérale.
De tous les attributs de Michael Ignatieff, ses atomes crochus avec les États-Unis et l'ouverture qui en résulte sont ce qui le distingue le plus de ses prédécesseurs. Il a même ses entrées à la Maison-Blanche, ce que Stephen Harper n'a jamais eu, même du temps de George W. Bush.
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De passage à Montréal en janvier, M. Ignatieff a lourdement insisté sur l'importance stratégique des sables bitumineux de l'Alberta pour le Canada. Devant les étudiants au MBA des HEC, il les a décrits comme un atout majeur dans la manche du Canada par rapport aux États-Unis et un élément susceptible de changer le rapport de force entre les deux pays. C'est une déclaration qui ne serait jamais sortie de la bouche de Stéphane Dion. Elle laisse présager une volonté, sinon de changer la culture libérale fédérale, tout au moins de réaligner cette formation dans le débat canado-américain. Dans le cabinet fantôme de Michael Ignatieff, le critique à l'environnement cumule la tâche de critique à l'énergie. David McGuinty est également le frère du premier ministre libéral de l'Ontario. Si Stephen Harper sème l'idée d'un partenariat énergie-environnement entre le Canada et les États-Unis jeudi, on peut raisonnablement s'attendre à ce que Michael Ignatieff cherche à la faire fructifier.
Et l'on ne doit pas s'attendre à ce que, sous son leadership, la coalition anti-libre-échange à forte saveur libérale de la fin des années 80 resurgisse de ses cendres pour s'y opposer.
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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
chebert@star.ca
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