Bisbille entre les clans conservateurs du Québec
12 décembre 2008
Canada
Ottawa — Les tensions au sein des troupes québécoises de Stephen Harper sont en voie de se raviver alors que le premier ministre conservateur s'apprête à nommer quatre sénateurs du Québec à la Chambre haute. Dans les coulisses, on craint que ce ne soient des personnes affiliées à l'ADQ qui récoltent les confortables sièges, tandis que rien n'est fait pour rétablir les relations avec les libéraux de Jean Charest.
«Ils vont nous envoyer tous ceux qui se sont fait mettre dehors à l'élection du 8 décembre», dit une source conservatrice du Québec très critique envers ces nominations à venir.
La bisbille existe toujours entre les conservateurs qui, sur la scène provinciale, militent pour l'Action démocratique ou pour le Parti libéral. Or, selon les informations du Devoir, Stephen Harper n'a pas tenté d'utiliser la victoire de Jean Charest, lundi, pour rétablir les ponts entre les deux administrations. Au contraire.
Stephen Harper s'est d'abord contenté d'envoyer par écrit à Jean Charest des félicitations «laconiques». «Je suis très heureux que les Québécois aient choisi un gouvernement fédéraliste», a-t-il écrit, faisant grincer des dents certains conservateurs associés au PLQ.
Ce n'est que lorsqu'on lui a indiqué qu'il ne pouvait se contenter d'une telle lettre qu'il a personnellement téléphoné à Jean Charest. C'était deux jours plus tard, le mercredi à 16h30, a appris Le Devoir. Ses vis-à-vis des autres partis fédéraux ont plutôt procédé le jour même: Gilles Duceppe et Jack Layton ont félicité M. Charest en soirée lundi et Michael Ignatieff, qui n'était pas encore couronné chef libéral, lui avait téléphoné dans l'après-midi pour lui souhaiter bonne chance et lui dire qu'il souhaitait qu'il gagne les élections.
Remplir le Sénat
L'entourage de M. Harper a confirmé hier que les 18 vacances à la Chambre haute seront comblées d'ici Noël, probablement d'un coup. «La coalition est clairement une des raisons pour lesquelles nous procéderons à ces nominations», a indiqué un porte-parole du premier ministre sous le couvert de l'anonymat, comme cela est son habitude. On dit craindre qu'une coalition profite d'un possible passage au pouvoir pour nommer des sénateurs qui refuseraient de modifier l'institution.
M. Harper tente depuis trois ans de réformer le Sénat. Il veut en faire une chambre d'élus où le mandat serait d'une durée limitée (huit ans) au lieu d'être prolongé jusqu'au 75e anniversaire de naissance du sénateur. Ces réformes sont bloquées au Sénat, où le Parti libéral détient encore une confortable majorité. Les nouveaux sénateurs devront s'engager à appuyer ces réformes, et même à démissionner de leur poste pour se faire élire lorsqu'un tel processus sera mis en place.
Même avec les 18 nominations à venir et les 11 nominations supplémentaires qui seront possibles en 2009, les conservateurs ne détiendraient pas encore la majorité. «Nous serons au moins 18 sièges plus près de la victoire», estime cette source. En outre, on souligne qu'avec seulement 20 sénateurs sur 105, les conservateurs ont maintenant beaucoup de difficulté à s'acquitter de leurs tâches.
Les conservateurs du Québec ont une autre préoccupation par rapport à ces nominations: ils craignent que soient nommées au Sénat des personnes n'ayant pas travaillé pour le Parti conservateur depuis longtemps.
«Ils vont nous envoyer tout leur bois mort pour faire passer leurs maudites réformes du Sénat, des gens qui n'ont rien fait pour le parti au cours des 15 dernières années alors que nous, on tenait le parti à bout de bras», lance une source conservatrice. Traditionnellement, les premiers ministres ont nommé au Sénat des organisateurs politiques ou des bailleurs de fonds, qui pouvaient alors s'adonner à leurs fonctions partisanes à temps plein.
Benoît Bouchard
Selon les informations qui circulent, M. Harper pourrait nommer Benoît Bouchard et Monique Landry au Sénat d'ici la semaine prochaine. Les deux ont siégé à la Chambre des communes de 1984 à 1993 sous Brian Mulroney et ont été ministres. Joint hier, M. Bouchard affirme ne pas avoir encore reçu d'offre formelle, mais il se montre intéressé. «Ce serait bien si on me proposait la chose, dit-il en entrevue. On acceptera probablement, mais si l'appel ne vient pas, je dormirai très, très bien quand même.» Mme Landry n'a pas rappelé Le Devoir.
Le nom du père-fondateur de l'ADQ, Jean Allaire, circule aussi. M. Allaire s'est moqué de cette rumeur, l'attribuant à un «bouffon». Il affirme ne pas avoir reçu d'appel à cet égard. Si on le lui proposait, serait-il intéressé? «Je n'ai jamais donné une seconde d'attention à cette idée.»
On entend aussi les noms de Michel Rivard et de Judith Seidman. Cette dernière siège au conseil national du Parti conservateur, où elle représente le Québec. Originaire de Montréal, elle a codirigé la campagne au leadership de Stephen Harper au Québec en 2003. Jointe par Le Devoir hier, elle a refusé de commenter cette possibilité. «J'aime mieux ne rien dire», a-t-elle dit, visiblement mal à l'aise.
Dans le cas de Michel Rivard, il a affirmé qu'il serait intéressé par une telle nomination. «Soyons clairs, je n'ai pas été contacté là-dessus. Je ne suis au courant de rien», a-t-il dit, ajoutant: «En connaissez-vous beaucoup, de gens au Canada, qui refuseraient un poste de sénateur? Oui, je pourrais être intéressé.» M. Rivard a été maire de Beauport entre 1980 et 1984 et président de la Communauté urbaine de Québec pendant dix ans. Il est un fidèle du Parti conservateur depuis 1980, puis est passé à l'Alliance canadienne pour appuyer Harper. Il est organisateur dans la région de Québec.
Les partis d'opposition ont critiqué vertement cette décision de nommer en vrac 18 sénateurs. Libéraux et néodémocrates critiquent ce qu'ils considèrent comme une volte-face de M. Harper, lui qui avait promis de réformer le Sénat ou de l'abolir. «Il confirme une fois de plus que sa promesse de ne nommer que des sénateurs élus était bidon, comme on l'avait déjà compris lorsqu'il a nommé un de ses collecteurs de fonds, Michael Fortier, au Sénat à son arrivée au pouvoir en 2006», a commenté la libérale Joyce Murray. «M. Harper pense-t-il que les Canadiens ne remarqueront pas cette volte-face?», a demandé le porte-parole du NPD en matière de réforme démocratique, David Christopherson.
Le porte-parole de M. Harper a rappelé que c'était un dilemme de type «l'oeuf ou la poule»: pour réformer l'institution, il doit y avoir des conservateurs, et pour avoir des conservateurs, il faut les y nommer.
***
Avec la collaboration d'Alec Castonguay
«Ils vont nous envoyer tous ceux qui se sont fait mettre dehors à l'élection du 8 décembre», dit une source conservatrice du Québec très critique envers ces nominations à venir.
La bisbille existe toujours entre les conservateurs qui, sur la scène provinciale, militent pour l'Action démocratique ou pour le Parti libéral. Or, selon les informations du Devoir, Stephen Harper n'a pas tenté d'utiliser la victoire de Jean Charest, lundi, pour rétablir les ponts entre les deux administrations. Au contraire.
Stephen Harper s'est d'abord contenté d'envoyer par écrit à Jean Charest des félicitations «laconiques». «Je suis très heureux que les Québécois aient choisi un gouvernement fédéraliste», a-t-il écrit, faisant grincer des dents certains conservateurs associés au PLQ.
Ce n'est que lorsqu'on lui a indiqué qu'il ne pouvait se contenter d'une telle lettre qu'il a personnellement téléphoné à Jean Charest. C'était deux jours plus tard, le mercredi à 16h30, a appris Le Devoir. Ses vis-à-vis des autres partis fédéraux ont plutôt procédé le jour même: Gilles Duceppe et Jack Layton ont félicité M. Charest en soirée lundi et Michael Ignatieff, qui n'était pas encore couronné chef libéral, lui avait téléphoné dans l'après-midi pour lui souhaiter bonne chance et lui dire qu'il souhaitait qu'il gagne les élections.
Remplir le Sénat
L'entourage de M. Harper a confirmé hier que les 18 vacances à la Chambre haute seront comblées d'ici Noël, probablement d'un coup. «La coalition est clairement une des raisons pour lesquelles nous procéderons à ces nominations», a indiqué un porte-parole du premier ministre sous le couvert de l'anonymat, comme cela est son habitude. On dit craindre qu'une coalition profite d'un possible passage au pouvoir pour nommer des sénateurs qui refuseraient de modifier l'institution.
M. Harper tente depuis trois ans de réformer le Sénat. Il veut en faire une chambre d'élus où le mandat serait d'une durée limitée (huit ans) au lieu d'être prolongé jusqu'au 75e anniversaire de naissance du sénateur. Ces réformes sont bloquées au Sénat, où le Parti libéral détient encore une confortable majorité. Les nouveaux sénateurs devront s'engager à appuyer ces réformes, et même à démissionner de leur poste pour se faire élire lorsqu'un tel processus sera mis en place.
Même avec les 18 nominations à venir et les 11 nominations supplémentaires qui seront possibles en 2009, les conservateurs ne détiendraient pas encore la majorité. «Nous serons au moins 18 sièges plus près de la victoire», estime cette source. En outre, on souligne qu'avec seulement 20 sénateurs sur 105, les conservateurs ont maintenant beaucoup de difficulté à s'acquitter de leurs tâches.
Les conservateurs du Québec ont une autre préoccupation par rapport à ces nominations: ils craignent que soient nommées au Sénat des personnes n'ayant pas travaillé pour le Parti conservateur depuis longtemps.
«Ils vont nous envoyer tout leur bois mort pour faire passer leurs maudites réformes du Sénat, des gens qui n'ont rien fait pour le parti au cours des 15 dernières années alors que nous, on tenait le parti à bout de bras», lance une source conservatrice. Traditionnellement, les premiers ministres ont nommé au Sénat des organisateurs politiques ou des bailleurs de fonds, qui pouvaient alors s'adonner à leurs fonctions partisanes à temps plein.
Benoît Bouchard
Selon les informations qui circulent, M. Harper pourrait nommer Benoît Bouchard et Monique Landry au Sénat d'ici la semaine prochaine. Les deux ont siégé à la Chambre des communes de 1984 à 1993 sous Brian Mulroney et ont été ministres. Joint hier, M. Bouchard affirme ne pas avoir encore reçu d'offre formelle, mais il se montre intéressé. «Ce serait bien si on me proposait la chose, dit-il en entrevue. On acceptera probablement, mais si l'appel ne vient pas, je dormirai très, très bien quand même.» Mme Landry n'a pas rappelé Le Devoir.
Le nom du père-fondateur de l'ADQ, Jean Allaire, circule aussi. M. Allaire s'est moqué de cette rumeur, l'attribuant à un «bouffon». Il affirme ne pas avoir reçu d'appel à cet égard. Si on le lui proposait, serait-il intéressé? «Je n'ai jamais donné une seconde d'attention à cette idée.»
On entend aussi les noms de Michel Rivard et de Judith Seidman. Cette dernière siège au conseil national du Parti conservateur, où elle représente le Québec. Originaire de Montréal, elle a codirigé la campagne au leadership de Stephen Harper au Québec en 2003. Jointe par Le Devoir hier, elle a refusé de commenter cette possibilité. «J'aime mieux ne rien dire», a-t-elle dit, visiblement mal à l'aise.
Dans le cas de Michel Rivard, il a affirmé qu'il serait intéressé par une telle nomination. «Soyons clairs, je n'ai pas été contacté là-dessus. Je ne suis au courant de rien», a-t-il dit, ajoutant: «En connaissez-vous beaucoup, de gens au Canada, qui refuseraient un poste de sénateur? Oui, je pourrais être intéressé.» M. Rivard a été maire de Beauport entre 1980 et 1984 et président de la Communauté urbaine de Québec pendant dix ans. Il est un fidèle du Parti conservateur depuis 1980, puis est passé à l'Alliance canadienne pour appuyer Harper. Il est organisateur dans la région de Québec.
Les partis d'opposition ont critiqué vertement cette décision de nommer en vrac 18 sénateurs. Libéraux et néodémocrates critiquent ce qu'ils considèrent comme une volte-face de M. Harper, lui qui avait promis de réformer le Sénat ou de l'abolir. «Il confirme une fois de plus que sa promesse de ne nommer que des sénateurs élus était bidon, comme on l'avait déjà compris lorsqu'il a nommé un de ses collecteurs de fonds, Michael Fortier, au Sénat à son arrivée au pouvoir en 2006», a commenté la libérale Joyce Murray. «M. Harper pense-t-il que les Canadiens ne remarqueront pas cette volte-face?», a demandé le porte-parole du NPD en matière de réforme démocratique, David Christopherson.
Le porte-parole de M. Harper a rappelé que c'était un dilemme de type «l'oeuf ou la poule»: pour réformer l'institution, il doit y avoir des conservateurs, et pour avoir des conservateurs, il faut les y nommer.
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Avec la collaboration d'Alec Castonguay
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