Lise Thibault nie avoir profité du système
Québec — «Je n'ai jamais été une profiteuse», a clamé hier l'ancienne lieutenante-gouverneure Lise Thibault, qui a livré hier, devant la Commission de l'administration publique, un témoignage de deux heures, souvent insolite, par lequel elle a nié toute responsabilité quant aux 700 000 $ de dépenses non justifiées qui lui sont reprochées.
Tout au plus a-t-elle reconnu qu'elle était «une humaniste plus qu'une administratrice». Et que la situation dans laquelle elle était ne la portait pas à être minutieuse: «Quand tu sers, tu ne passes pas ton temps à t'enfarger dans les fleurs du tapis en disant aux gens: "Écoutez, au cas où un jour le Vérificateur général viendrait, voulez-vous bien prendre le temps de m'envoyer une lettre."» Elle a cependant prétendu savoir «compter un peu» et n'avoir aucun «cadavre dans le placard». La preuve, dit-elle, c'est que c'est elle-même qui a demandé l'intervention des vérificateurs généraux. Ces derniers ont toutefois déposé le 12 juin 2007 un rapport accablant sur les dépenses de l'ex-chef d'État.
Mme Thibault estime qu'en matière de dépenses elle a obéi à une «tradition» de non-justification qui comportait bien des «zones grises». Elle a expliqué par exemple qu'Ottawa paie le salaire du lieutenant-gouverneur et une «subvention non imposable» à propos de laquelle un cahier de règles indique «que le lieutenant-gouverneur peut disposer de ces sommes à sa guise», a-t-elle dit en citant un document datant de l'époque Trudeau. Pour le reste, elle certifie que, tout au long de son mandat, elle a pris soin «de distinguer les dépenses dites personnelles des dépenses de fonction à la lumière des précédents».
Au député adéquiste Claude Morin (lui-même ancien aide de camp bénévole de Mme Thibault) qui lui demandait «pourquoi on en est là aujourd'hui si tout était parfait, tout était transparent, tout était beau?», Mme Thibault a répondu en mettant en cause «les insinuations d'une certaine presse» qu'elle voue aux gémonies: «Autant j'ai du respect pour les vrais professionnels, autant je prie le ciel de ne pas envoyer en enfer les gens qui viennent briser les humains.» À ses yeux, l'intérêt que les médias ont accordé à ses dépenses s'apparente à une «campagne de salissage».
Mme Thibault, qui fait l'objet d'une enquête policière depuis plus d'un an pour ses dépenses injustifiées, s'est souvent présentée comme une victime, non seulement des journalistes, mais aussi du ministère du Conseil exécutif, qui remboursait ses dépenses dès qu'elles s'accompagnaient d'une justification, fût-elle minimaliste. «Ils avaient juste à s'ouvrir les yeux», a-t-elle lancé.
Victime des élus aussi, qui n'ont rien dit lors des nombreuses études des crédits du ministère du Conseil exécutif. «Cinq secrétaires généraux — Carpentier, Noël De Tilly, Jean Saint-Gelais, M. Dicaire et M. Bibeau — sont toujours sortis de l'étude des crédits en disant: on n'a jamais eu de questions.»
Victime du Vérificateur général, enfin, à qui elle reproche de ne pas l'avoir assez écoutée: «Jamais celui-ci ne m'a consultée afin d'avoir des éclaircissements quant à des situations de dépenses dites personnelles auxquelles j'ai été confrontée lors de sa présentation du rapport préliminaire», a-t-elle clamé.
Des propos que le vérificateur Renaud Lachance a contredits hier après-midi dans un communiqué. Il soutient avoir rencontré personnellement l'ancienne lieutenante-gouverneure à trois reprises. «L'ancienne lieutenante-gouverneure a également rencontré les membres de mon équipe de vérification pour leur communiquer plusieurs explications et informations relatives à la fonction de lieutenant-gouverneur et à la manière dont cette fonction était exercée depuis son assermentation», a-t-il précisé.
Les élus l'ont interrogée sans relâche sur ses dépenses souvent extravagantes. Notamment une «formation» pour ses 82 aides de camp au Royal Bromont de 10 907 $, où le golf a été utilisé comme «outil moderne» d'apprentissage. Mme Thibault a aussi été interrogée sur de nombreuses réceptions bien arrosées où l'alcool comptait pour la moitié de la facture. Comme une facture de 17 436 $ pour 105 personnes, dont la moitié était pour des «cafés espagnols, des Griffon brunes, [...] 42 consommations de Rémy VSOP, des Grand Marnier, [...] Tia Maria, les Baileys, 127 bouteilles de vin, etc.», a énuméré la députée péquiste Agnès Maltais, qui semblait bien au fait du dossier. Lorsque interrogée sur des avantages payés à même les fonds publics à ses filles, elle a répondu que sa famille était «tissée serré, tissée serré, tissée serré».
«Pauvre vieille»
Mme Thibault a soutenu qu'elle faisait pitié: «J'ai 69 ans et demi et je me disais avant-hier: si je voyais une femme de mon âge devant une commission, je dirais "pauvre vieille, pauvre vieille".» Pourtant, a-t-elle répété, elle a donné «le meilleur» d'elle-même. Le premier ministre Jean Chrétien l'avait reconduite en 2003 dans ses fonctions en la félicitant pour son «excellent travail», a-t-elle rappelé. «J'étais bien loin de me douter que fin 2008 j'aurais à défendre mes états de service devant cette commission.» Elle a soutenu qu'en 2003, la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, lui avait même proposé d'augmenter son budget. Cette dernière avait été sa patronne à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST).
En après-midi en Chambre, l'opposition officielle y a vu «une négligence libérale au profit d'une bonne madame libérale». (Mme Thibault a été défaite comme candidate du Parti libéral dans Fabre, en 1981, et membre de la commission politique du PLQ de 1981 à 1984.) Mais Monique Jérôme-Forget a rejeté du revers de la main cette version de l'histoire en invoquant sa «réputation» selon laquelle elle attend «que les gens [lui] demandent de l'argent avant de leur en proposer». «Ça, je peux vous le garantir. C'était ça hier, c'est ça aujourd'hui, et ça va être ça demain.»
Le golf et le ski de l'espoir
Lise Thibault estime que ses intentions étaient bonnes: en tant que personne handicapée, mettre l'accent sur la pratique du ski et du golf, aux frais des contribuables, servait un dessein noble. «On changeait notre façon de voir la vie. Puis c'était nouveau. C'était oser les "autrement"... J'ai comme conviction qu'oser la vie, c'est créer des "autrement" remplis d'espoir. J'ai choisi, comme devise, sur mes armoiries: "Créer la vie".»
À quelques reprises, le président de la Commission, l'adéquiste Gilles Taillon, a dû l'interrompre, lui demandant «d'être pertinente dans [ses] réponses». À un moment, l'ex-lieutenante-gouverneure a par exemple commencé à expliqué comment elle avait découvert le golf «dans un article de magazine spécialisé, où on disait qu'à London en Ontario [...] il y avait un professionnel de golf qui [s'était rendu compte] que le client en réadaptation guérissait plus vite quand on l'embarquait dans un processus de guérison plus moderne». D'où le fait, tout à fait normal à ses yeux, que l'État lui achète deux voiturettes de golf. Elle a vanté ces deux «véhicules de fonction», qui lui ont permis de tremper «ses doigts de pieds dans la mer». «J'avais la permission des autorités américaines d'aller sur la plage avec», a-t-elle souligné.
Remboursement
Mme Thibault se targue d'avoir présidé 180 tournois de golf et d'avoir participé à 7000 événements pendant ses 10 années au poste de lieutenant-gouverneur. En fin de séance, M. Taillon, légèrement ironique, a lancé: «Nous aurons la certitude que vous vous êtes dépensée sans compter, ça, c'est évident. Merci.» Les membres des trois partis s'entendent sur le fait que Mme Thibault devrait rembourser les sommes dépensées sans justification. La péquiste Agnès Maltais a soutenu que c'est le caractère archaïque de cette fonction qui avait entraîné l'esprit d'impunité et avait conduit à la dérive des dépenses. Par conséquent, a-t-elle dit, cette institution devrait être abolie.
Depuis le départ de Mme Thibault et la nomination du nouveau lieutenant-gouverneur, l'ancien secrétaire de l'Assemblée nationale Pierre Duchesne, le gouvernement, ainsi que le secrétaire général du Conseil exécutif, s'estime à l'abri d'autres dérapages. Le secrétaire général, qui a témoigné en matinée, a souligné que le budget annuel du lieutenant-gouverneur a été revu à la baisse, une «comptabilité distincte des dépenses du fédéral et du Québec» a été instituée, un «guide de gestion» a été adopté et une vérification périodique des contrôles a été mise en place par le Contrôleur des finances. «Le lieutenant-gouverneur a aussi accepté de faire une reddition de comptes devant l'Assemblée nationale», a souligné M. Bibeau.
Tout au plus a-t-elle reconnu qu'elle était «une humaniste plus qu'une administratrice». Et que la situation dans laquelle elle était ne la portait pas à être minutieuse: «Quand tu sers, tu ne passes pas ton temps à t'enfarger dans les fleurs du tapis en disant aux gens: "Écoutez, au cas où un jour le Vérificateur général viendrait, voulez-vous bien prendre le temps de m'envoyer une lettre."» Elle a cependant prétendu savoir «compter un peu» et n'avoir aucun «cadavre dans le placard». La preuve, dit-elle, c'est que c'est elle-même qui a demandé l'intervention des vérificateurs généraux. Ces derniers ont toutefois déposé le 12 juin 2007 un rapport accablant sur les dépenses de l'ex-chef d'État.
Mme Thibault estime qu'en matière de dépenses elle a obéi à une «tradition» de non-justification qui comportait bien des «zones grises». Elle a expliqué par exemple qu'Ottawa paie le salaire du lieutenant-gouverneur et une «subvention non imposable» à propos de laquelle un cahier de règles indique «que le lieutenant-gouverneur peut disposer de ces sommes à sa guise», a-t-elle dit en citant un document datant de l'époque Trudeau. Pour le reste, elle certifie que, tout au long de son mandat, elle a pris soin «de distinguer les dépenses dites personnelles des dépenses de fonction à la lumière des précédents».
Au député adéquiste Claude Morin (lui-même ancien aide de camp bénévole de Mme Thibault) qui lui demandait «pourquoi on en est là aujourd'hui si tout était parfait, tout était transparent, tout était beau?», Mme Thibault a répondu en mettant en cause «les insinuations d'une certaine presse» qu'elle voue aux gémonies: «Autant j'ai du respect pour les vrais professionnels, autant je prie le ciel de ne pas envoyer en enfer les gens qui viennent briser les humains.» À ses yeux, l'intérêt que les médias ont accordé à ses dépenses s'apparente à une «campagne de salissage».
Mme Thibault, qui fait l'objet d'une enquête policière depuis plus d'un an pour ses dépenses injustifiées, s'est souvent présentée comme une victime, non seulement des journalistes, mais aussi du ministère du Conseil exécutif, qui remboursait ses dépenses dès qu'elles s'accompagnaient d'une justification, fût-elle minimaliste. «Ils avaient juste à s'ouvrir les yeux», a-t-elle lancé.
Victime des élus aussi, qui n'ont rien dit lors des nombreuses études des crédits du ministère du Conseil exécutif. «Cinq secrétaires généraux — Carpentier, Noël De Tilly, Jean Saint-Gelais, M. Dicaire et M. Bibeau — sont toujours sortis de l'étude des crédits en disant: on n'a jamais eu de questions.»
Victime du Vérificateur général, enfin, à qui elle reproche de ne pas l'avoir assez écoutée: «Jamais celui-ci ne m'a consultée afin d'avoir des éclaircissements quant à des situations de dépenses dites personnelles auxquelles j'ai été confrontée lors de sa présentation du rapport préliminaire», a-t-elle clamé.
Des propos que le vérificateur Renaud Lachance a contredits hier après-midi dans un communiqué. Il soutient avoir rencontré personnellement l'ancienne lieutenante-gouverneure à trois reprises. «L'ancienne lieutenante-gouverneure a également rencontré les membres de mon équipe de vérification pour leur communiquer plusieurs explications et informations relatives à la fonction de lieutenant-gouverneur et à la manière dont cette fonction était exercée depuis son assermentation», a-t-il précisé.
Les élus l'ont interrogée sans relâche sur ses dépenses souvent extravagantes. Notamment une «formation» pour ses 82 aides de camp au Royal Bromont de 10 907 $, où le golf a été utilisé comme «outil moderne» d'apprentissage. Mme Thibault a aussi été interrogée sur de nombreuses réceptions bien arrosées où l'alcool comptait pour la moitié de la facture. Comme une facture de 17 436 $ pour 105 personnes, dont la moitié était pour des «cafés espagnols, des Griffon brunes, [...] 42 consommations de Rémy VSOP, des Grand Marnier, [...] Tia Maria, les Baileys, 127 bouteilles de vin, etc.», a énuméré la députée péquiste Agnès Maltais, qui semblait bien au fait du dossier. Lorsque interrogée sur des avantages payés à même les fonds publics à ses filles, elle a répondu que sa famille était «tissée serré, tissée serré, tissée serré».
«Pauvre vieille»
Mme Thibault a soutenu qu'elle faisait pitié: «J'ai 69 ans et demi et je me disais avant-hier: si je voyais une femme de mon âge devant une commission, je dirais "pauvre vieille, pauvre vieille".» Pourtant, a-t-elle répété, elle a donné «le meilleur» d'elle-même. Le premier ministre Jean Chrétien l'avait reconduite en 2003 dans ses fonctions en la félicitant pour son «excellent travail», a-t-elle rappelé. «J'étais bien loin de me douter que fin 2008 j'aurais à défendre mes états de service devant cette commission.» Elle a soutenu qu'en 2003, la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, lui avait même proposé d'augmenter son budget. Cette dernière avait été sa patronne à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST).
En après-midi en Chambre, l'opposition officielle y a vu «une négligence libérale au profit d'une bonne madame libérale». (Mme Thibault a été défaite comme candidate du Parti libéral dans Fabre, en 1981, et membre de la commission politique du PLQ de 1981 à 1984.) Mais Monique Jérôme-Forget a rejeté du revers de la main cette version de l'histoire en invoquant sa «réputation» selon laquelle elle attend «que les gens [lui] demandent de l'argent avant de leur en proposer». «Ça, je peux vous le garantir. C'était ça hier, c'est ça aujourd'hui, et ça va être ça demain.»
Le golf et le ski de l'espoir
Lise Thibault estime que ses intentions étaient bonnes: en tant que personne handicapée, mettre l'accent sur la pratique du ski et du golf, aux frais des contribuables, servait un dessein noble. «On changeait notre façon de voir la vie. Puis c'était nouveau. C'était oser les "autrement"... J'ai comme conviction qu'oser la vie, c'est créer des "autrement" remplis d'espoir. J'ai choisi, comme devise, sur mes armoiries: "Créer la vie".»
À quelques reprises, le président de la Commission, l'adéquiste Gilles Taillon, a dû l'interrompre, lui demandant «d'être pertinente dans [ses] réponses». À un moment, l'ex-lieutenante-gouverneure a par exemple commencé à expliqué comment elle avait découvert le golf «dans un article de magazine spécialisé, où on disait qu'à London en Ontario [...] il y avait un professionnel de golf qui [s'était rendu compte] que le client en réadaptation guérissait plus vite quand on l'embarquait dans un processus de guérison plus moderne». D'où le fait, tout à fait normal à ses yeux, que l'État lui achète deux voiturettes de golf. Elle a vanté ces deux «véhicules de fonction», qui lui ont permis de tremper «ses doigts de pieds dans la mer». «J'avais la permission des autorités américaines d'aller sur la plage avec», a-t-elle souligné.
Remboursement
Mme Thibault se targue d'avoir présidé 180 tournois de golf et d'avoir participé à 7000 événements pendant ses 10 années au poste de lieutenant-gouverneur. En fin de séance, M. Taillon, légèrement ironique, a lancé: «Nous aurons la certitude que vous vous êtes dépensée sans compter, ça, c'est évident. Merci.» Les membres des trois partis s'entendent sur le fait que Mme Thibault devrait rembourser les sommes dépensées sans justification. La péquiste Agnès Maltais a soutenu que c'est le caractère archaïque de cette fonction qui avait entraîné l'esprit d'impunité et avait conduit à la dérive des dépenses. Par conséquent, a-t-elle dit, cette institution devrait être abolie.
Depuis le départ de Mme Thibault et la nomination du nouveau lieutenant-gouverneur, l'ancien secrétaire de l'Assemblée nationale Pierre Duchesne, le gouvernement, ainsi que le secrétaire général du Conseil exécutif, s'estime à l'abri d'autres dérapages. Le secrétaire général, qui a témoigné en matinée, a souligné que le budget annuel du lieutenant-gouverneur a été revu à la baisse, une «comptabilité distincte des dépenses du fédéral et du Québec» a été instituée, un «guide de gestion» a été adopté et une vérification périodique des contrôles a été mise en place par le Contrôleur des finances. «Le lieutenant-gouverneur a aussi accepté de faire une reddition de comptes devant l'Assemblée nationale», a souligné M. Bibeau.
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