Le mirage adéquiste
Les racines du mal électoral qui s'est emparé de la campagne de Stephen Harper au Québec remontent à la quasi-victoire adéquiste des dernières élections québécoises. En rétrospective, l'ascension fulgurante de Mario Dumont est sans doute la pire chose qui soit arrivée au chef conservateur fédéral. Chose certaine, elle a eu un impact déterminant sur la suite des événements.
Jusque-là, le courant dominant au sein de l'équipe québécoise de Stephen Harper était en synergie avec le gouvernement de Jean Charest. Minoritaires, les adeptes de la mouvance libérale québécoise jouissaient néanmoins d'une plus grande influence, en particulier au sein du cabinet. Par contre, les sympathisants adéquistes pouvaient compter sur un réseau plus large, aux niveaux inférieurs du bureau du premier ministre et des officines ministérielles.
Après le vote québécois, le rapport de force entre les deux courants s'est inversé, en faveur des adéquistes. Les signes visibles de ce changement de dynamique se sont multipliés. Il y a eu la promotion de Maxime Bernier aux Affaires étrangères, le refroidissement des relations entre Jean Charest et Stephen Harper et le rapprochement de ce dernier avec Mario Dumont.
Ce que l'on a moins vu jusqu'au déclenchement des élections, c'est combien le succès adéquiste avait eu une forte résonance à l'interne, en particulier sur la réflexion qui a mené à la campagne conservatrice ratée des dernières semaines.
Un des plus vieux fantasmes de la mouvance réformiste qui domine actuellement la formation de Stephen Harper consiste à vouloir croire qu'il y a au Québec un large courant conservateur qui ne demande qu'à être canalisé. Il y a quinze ans, Preston Manning disait déjà qu'il entendait trouver ses partenaires québécois parmi les ex-créditistes et les forces qu'il imaginait vives de la défunte Union nationale.
Le rêve d'un Québec profond à l'image de l'Alberta conservatrice n'a jamais été complètement enterré par les conservateurs purs et durs, et le succès adéquiste de 2007 l'a ressuscité. En mai dernier, un des principaux conseillers anglophones de Stephen Harper confiait candidement que la commande que le premier ministre avait passée à ses organisateurs ne consistait pas à gagner le Québec, mais plutôt à lui livrer des sièges solidement conservateurs.
Entre le scrutin québécois et les élections de la semaine dernière, ni la remontée de Jean Charest dans les intentions de vote ni le déclin de Mario Dumont n'ont eu l'heur d'amener les stratèges conservateurs à réajuster le tir.
L'équipe Harper avait de puissantes raisons d'être prédisposée à faire la chasse au mirage adéquiste. La greffe entre la branche réformiste et l'ancien parti progressiste conservateur a moins pris qu'il n'y paraît.
Au Québec, les organisateurs conservateurs les plus chevronnés ont tendance à avoir été branchés non seulement sur Jean Charest mais également sur Brian Mulroney. Dans la foulée de l'affaire Schreiber, la perte d'influence de ce dernier a eu pour effet de faire disparaître un autre puissant contrepoids au discours adéquiste au sein du Parti conservateur.
La campagne québécoise des conservateurs a été menée à partir d'Ottawa par des unilingues anglophones qui comptaient sur des guides adéquistes pour leur tracer la voie. Plusieurs fois plutôt qu'une, leurs instincts ont envoyé le parti sur de fausses pistes.
Le parcours aurait tout de même été moins rebutant s'il s'était trouvé des ténors conservateurs québécois pour épierrer le chemin. Mais s'il existait au Québec un vaste bassin de talents d'envergure nationale à tendance adéquiste, Mario Dumont l'aurait déjà trouvé. Par comparaison avec l'Ontario ou la Colombie-Britannique, le calibre des candidats conservateurs au Québec n'était pas au niveau.
Les rangs des nouvelles recrues du parti ne comptaient pas de grosses pointures, susceptibles d'occuper au pied levé un poste de premier plan au cabinet et de rehausser le ton de la campagne au Québec et le calibre d'une équipe ministérielle plus faible que la moyenne historique québécoise.
À brève échéance, le résultat des élections pourrait bien se traduire par un raidissement fédéral à l'égard du Québec. Le courant qui passait mal entre Jean Charest et Stephen Harper depuis le scrutin québécois ne se rétablira pas facilement. Mais, à terme, la stratégie de l'affrontement n'est pas à l'avantage des conservateurs.
Personne au sein du gouvernement Harper ne nie l'échec de la campagne québécoise. Plusieurs sont conscients de ses conséquences à long terme pour le parti. On peut penser, sans se tromper, que Stephen Harper est de ceux-là.
Depuis le vote, certains ont évoqué l'hypothèse que l'ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick Bernard Lord — un rare progressiste-conservateur francophone qui semble avoir la confiance de Stephen Harper — prenne du service à Ottawa. Ce qui est certain, c'est qu'il y a longtemps que le premier ministre aurait dû se doter d'un conseiller aux affaires québécoises digne de ce nom.
Mardi dernier, les libéraux ont ravi la seconde place aux conservateurs au Québec. L'image de Stephen Harper est sortie très altérée de la campagne. En matière de relation de confiance, le Québec et les conservateurs sont de retour à la case départ.
Dans la foulée du scrutin, le Parti conservateur n'a d'espace pour s'étendre qu'au centre de l'échiquier et au Québec. Il a gagné la bataille de l'Ontario et celle de la Colombie-Britannique et fait largement le plein de sièges dans le reste du Canada la semaine dernière et il est toujours minoritaire.
Et si tout cela n'est pas suffisant, d'ici aux prochaines élections fédérales, il y aura vraisemblablement un scrutin québécois susceptible de guérir les conservateurs de leur fièvre adéquiste.
***
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
Jusque-là, le courant dominant au sein de l'équipe québécoise de Stephen Harper était en synergie avec le gouvernement de Jean Charest. Minoritaires, les adeptes de la mouvance libérale québécoise jouissaient néanmoins d'une plus grande influence, en particulier au sein du cabinet. Par contre, les sympathisants adéquistes pouvaient compter sur un réseau plus large, aux niveaux inférieurs du bureau du premier ministre et des officines ministérielles.
Après le vote québécois, le rapport de force entre les deux courants s'est inversé, en faveur des adéquistes. Les signes visibles de ce changement de dynamique se sont multipliés. Il y a eu la promotion de Maxime Bernier aux Affaires étrangères, le refroidissement des relations entre Jean Charest et Stephen Harper et le rapprochement de ce dernier avec Mario Dumont.
Ce que l'on a moins vu jusqu'au déclenchement des élections, c'est combien le succès adéquiste avait eu une forte résonance à l'interne, en particulier sur la réflexion qui a mené à la campagne conservatrice ratée des dernières semaines.
Un des plus vieux fantasmes de la mouvance réformiste qui domine actuellement la formation de Stephen Harper consiste à vouloir croire qu'il y a au Québec un large courant conservateur qui ne demande qu'à être canalisé. Il y a quinze ans, Preston Manning disait déjà qu'il entendait trouver ses partenaires québécois parmi les ex-créditistes et les forces qu'il imaginait vives de la défunte Union nationale.
Le rêve d'un Québec profond à l'image de l'Alberta conservatrice n'a jamais été complètement enterré par les conservateurs purs et durs, et le succès adéquiste de 2007 l'a ressuscité. En mai dernier, un des principaux conseillers anglophones de Stephen Harper confiait candidement que la commande que le premier ministre avait passée à ses organisateurs ne consistait pas à gagner le Québec, mais plutôt à lui livrer des sièges solidement conservateurs.
Entre le scrutin québécois et les élections de la semaine dernière, ni la remontée de Jean Charest dans les intentions de vote ni le déclin de Mario Dumont n'ont eu l'heur d'amener les stratèges conservateurs à réajuster le tir.
L'équipe Harper avait de puissantes raisons d'être prédisposée à faire la chasse au mirage adéquiste. La greffe entre la branche réformiste et l'ancien parti progressiste conservateur a moins pris qu'il n'y paraît.
Au Québec, les organisateurs conservateurs les plus chevronnés ont tendance à avoir été branchés non seulement sur Jean Charest mais également sur Brian Mulroney. Dans la foulée de l'affaire Schreiber, la perte d'influence de ce dernier a eu pour effet de faire disparaître un autre puissant contrepoids au discours adéquiste au sein du Parti conservateur.
La campagne québécoise des conservateurs a été menée à partir d'Ottawa par des unilingues anglophones qui comptaient sur des guides adéquistes pour leur tracer la voie. Plusieurs fois plutôt qu'une, leurs instincts ont envoyé le parti sur de fausses pistes.
Le parcours aurait tout de même été moins rebutant s'il s'était trouvé des ténors conservateurs québécois pour épierrer le chemin. Mais s'il existait au Québec un vaste bassin de talents d'envergure nationale à tendance adéquiste, Mario Dumont l'aurait déjà trouvé. Par comparaison avec l'Ontario ou la Colombie-Britannique, le calibre des candidats conservateurs au Québec n'était pas au niveau.
Les rangs des nouvelles recrues du parti ne comptaient pas de grosses pointures, susceptibles d'occuper au pied levé un poste de premier plan au cabinet et de rehausser le ton de la campagne au Québec et le calibre d'une équipe ministérielle plus faible que la moyenne historique québécoise.
À brève échéance, le résultat des élections pourrait bien se traduire par un raidissement fédéral à l'égard du Québec. Le courant qui passait mal entre Jean Charest et Stephen Harper depuis le scrutin québécois ne se rétablira pas facilement. Mais, à terme, la stratégie de l'affrontement n'est pas à l'avantage des conservateurs.
Personne au sein du gouvernement Harper ne nie l'échec de la campagne québécoise. Plusieurs sont conscients de ses conséquences à long terme pour le parti. On peut penser, sans se tromper, que Stephen Harper est de ceux-là.
Depuis le vote, certains ont évoqué l'hypothèse que l'ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick Bernard Lord — un rare progressiste-conservateur francophone qui semble avoir la confiance de Stephen Harper — prenne du service à Ottawa. Ce qui est certain, c'est qu'il y a longtemps que le premier ministre aurait dû se doter d'un conseiller aux affaires québécoises digne de ce nom.
Mardi dernier, les libéraux ont ravi la seconde place aux conservateurs au Québec. L'image de Stephen Harper est sortie très altérée de la campagne. En matière de relation de confiance, le Québec et les conservateurs sont de retour à la case départ.
Dans la foulée du scrutin, le Parti conservateur n'a d'espace pour s'étendre qu'au centre de l'échiquier et au Québec. Il a gagné la bataille de l'Ontario et celle de la Colombie-Britannique et fait largement le plein de sièges dans le reste du Canada la semaine dernière et il est toujours minoritaire.
Et si tout cela n'est pas suffisant, d'ici aux prochaines élections fédérales, il y aura vraisemblablement un scrutin québécois susceptible de guérir les conservateurs de leur fièvre adéquiste.
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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
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