Un débat crucial avant le sprint final
Les débats des chefs, qui commencent ce soir avec la joute verbale en français, seront cruciaux dans le déroulement de la campagne électorale. Comment les leaders politiques doivent-ils aborder ce combat de coqs? Le Devoir a interrogé des spécialistes pour y voir plus clair. Mais une chose est déjà acquise: l'économie prendra plus de place que prévu dans le débat.
Les chefs des cinq principaux partis politiques canadiens se sont retranchés hier dans leur quartier général respectif pour préparer les débats en compagnie de leurs stratèges. Révision des dossiers, exercices devant la caméra, élaboration de phrases-chocs destinées à conquérir le coeur des indécis... On ne ménage aucun effort pour tenter de contrôler le mieux possible l'essence même d'un débat: l'imprévu.
Ces joutes oratoire de deux heures, passage obligé de toutes les campagnes électorales, prennent une dimension plus importante cette année, selon Robert Bernier, spécialiste en marketing politique à l'École nationale d'administration publique (ENAP). En effet, les débats n'ont pas lieu au milieu de la campagne, comme c'est généralement le cas. Vendredi matin, il ne restera que 11 jours avant le scrutin, y compris la grande fin de semaine de l'Action de grâce, où les gens ne seront pas particulièrement attentifs.
«Le débat est très près de l'échéance électorale, alors, si un chef fait une performance exceptionnelle, l'effet sera difficile à renverser pour les autres leaders, dit Robert Bernier. Les intentions de vote risquent de se cristalliser rapidement après le débat.»
Les chefs ont toutefois dû revoir leur stratégie de débat en fin de journée hier, puisque la formule habituelle a été modifiée à la dernière minute par le consortium des médias qui gère la joute oratoire. Avec les récents événements boursiers aux États-Unis, Stephen Harper a demandé que le débat accorde plus d'importance à l'économie. Les autres chefs se sont dits d'accord, sauf la leader des verts, Elizabeth May.
Pour ne pas éliminer l'un des huit thèmes au menu, le consortium des médias a choisi d'enlever les discours d'introduction et de conclusion des chefs. Les leaders se lanceront donc dans les débats dès l'ouverture. Ainsi, le thème de l'économie occupera à lui seul près de 30 minutes sur les deux heures. Le porte-parole du consortium, Jason MacDonald, a affirmé au Devoir que deux autres thèmes déjà planifiés toucheront indirectement l'économie, ce qui portera le total à près de 50 minutes. «On réfléchissait depuis plusieurs jours à la possibilité d'ajouter du temps au thème de l'économie. Il fallait seulement trouver la formule», dit-il.
Harper sur la défensive
Selon Antonia Maioni, directrice de l'Institut d'études canadiennes à l'Université McGill, Stephen Harper vient de marquer son premier point avec ce changement de formule. Bien sûr, le sujet s'imposait avec l'actualité récente, mais le chef conservateur est «stratégique», dit-elle. «Il donne l'impression d'être un leader responsable en voulant aborder ce qui préoccupe les gens. Mais il estime aussi être plus fort sur le terrain économique que les autres chefs.» Parler davantage d'économie durant le débat et moins d'environnement ou de l'Afghanistan ne peut que favoriser Harper, disent les spécialistes.
Une bonne chose pour le chef conservateur, qui entre dans ces débats avec le titre d'homme à abattre. Le premier ministre sortant et le chef en avance dans les sondages sont toujours coincés sous le feu croisé des adversaires. Les stratèges conservateurs tentaient d'ailleurs de diminuer les attentes hier. «La réalité, c'est qu'en français, Harper aura en face de lui un débateur professionnel qui fait ça depuis dix ans», affirme Dimitri Soudas, le porte-parole du chef conservateur, en faisant référence à Gilles Duceppe, qui en sera à son 13e débat des chefs ce soir.
Stephen Harper tentera de mieux faire passer son message au Québec, lui qui est en perte de vitesse. Selon le sénateur indépendant Jean-Claude Rivest, qui a déjà été conseiller de Robert Bourassa, Harper devra trouver un moyen de «rester cool» malgré les attaques. «Il doit dissiper les doutes à son sujet sans s'énerver», dit-il, ajoutant que pour Harper, le plus facile serait certainement de ne pas avoir de débat. «Il a tout à perdre.» Antonia Maioni ajoute: «C'est sa dernière chance de renverser la vapeur au Québec s'il veut faire des gains. Pour Harper, c'est un débat important en français.»
Duceppe: attention à la confiance
L'expérience de Gilles Duceppe lui servira et pourrait lui permettre de gagner le débat en français, surtout qu'il s'agit de sa langue maternelle, estime Robert Bernier. Par contre, il devra «se dominer» pour ne pas être trop confiant. «Sa campagne va bien et il y a un danger de baisser la garde, dit-il. S'il est à son meilleur, c'est un adversaire redoutable.»
Antonia Maioni affirme que Duceppe doit également doser ses attaques. «Harper, ce n'est pas Staline. Il faut faire attention aux dérapages», dit-elle, ajoutant que le message du Bloc, qui veut défendre les intérêts du Québec et barrer la route à une majorité conservatrice, passe bien. «Il ne doit pas en faire trop.»
Dion avec conviction
Le débat le plus important pour le chef libéral, Stéphane Dion, sera en anglais, une langue qu'il ne maîtrise pas toujours bien lorsqu'il est nerveux. Au Québec, le PLC ne peut pas espérer faire beaucoup de gains, alors que la course est serrée dans le reste du Canada, surtout en Ontario et en Colombie-Britannique. Or, Dion arrive complètement sous-estimé, ce qui est toujours bon dans un débat. Il pourrait surprendre, disent les observateurs, d'autant que Dion n'est pas un grand orateur, mais un bon débateur.
Selon Jean-Claude Rivest, il faut toutefois que le chef libéral évite de jouer au bagarreur de ruelle qui veut rétablir son image à tout prix. «Il doit être comme à Tout le monde en parle dimanche dernier. Il a été bon parce qu'il parlait de contenu, sans avoir l'air trop moralisateur. Il ne pourra jamais se défaire de son image rigide de professeur dans un débat des chefs, ce n'est pas le bon endroit. Il doit plutôt défendre sa vision du pays avec coeur, conviction et intensité.»
Hier, Stéphane Dion a dit avoir une idée du déroulement de la joute. «On sait que MM. Duceppe et Layton vont demander la lune, sachant qu'ils ne gouverneront jamais, et M. Harper va prétendre que ça prend un gouvernement conservateur en des temps difficiles, alors que l'histoire a prouvé le contraire», a-t-il dit.
Mais renverser la tendance en faveur des conservateurs, qui mènent par 10 à 12 points dans les sondages nationaux, sera toutefois difficile, voire impossible, disent les spécialistes. Mais une bonne performance pourrait priver Harper d'une majorité. «Dion, c'est le joker. On ne sait pas ce qu'il va faire. Je pense qu'il peut surprendre en français, mais ça va être moins facile en anglais», dit Robert Bernier.
Layton sur le long terme au Québec
Le NPD n'étant pas placé au Québec pour faire des gains, Jack Layton doit travailler sur un objectif à long terme lors du débat en français, estime Antonia Maioni. «Il doit continuer à faire connaître le NPD», dit-elle.
L'objectif sera toutefois différent en anglais, alors que son parti va bien dans les intentions de vote en Colombie-Britannique et en Ontario. Il aura alors deux adversaires dans sa mire: les libéraux et les conservateurs. «Layton doit avoir l'air crédible, c'est son gros problème», dit Jean-Claude Rivest.
La grande inconnue du débat en anglais, c'est Elizabeth May. Son français est difficile, ce qui lui compliquera la tâche lors du débat de ce soir. Mais demain, il faudra la surveiller. Charismatique, efficace et connue au Canada anglais, elle pourrait faire des ravages. «Elle pourrait causer des surprises», dit Robert Bernier. Le NPD et le Parti libéral pourraient perdre de précieux votes si elle fait une bonne performance.
Les chefs des cinq principaux partis politiques canadiens se sont retranchés hier dans leur quartier général respectif pour préparer les débats en compagnie de leurs stratèges. Révision des dossiers, exercices devant la caméra, élaboration de phrases-chocs destinées à conquérir le coeur des indécis... On ne ménage aucun effort pour tenter de contrôler le mieux possible l'essence même d'un débat: l'imprévu.
Ces joutes oratoire de deux heures, passage obligé de toutes les campagnes électorales, prennent une dimension plus importante cette année, selon Robert Bernier, spécialiste en marketing politique à l'École nationale d'administration publique (ENAP). En effet, les débats n'ont pas lieu au milieu de la campagne, comme c'est généralement le cas. Vendredi matin, il ne restera que 11 jours avant le scrutin, y compris la grande fin de semaine de l'Action de grâce, où les gens ne seront pas particulièrement attentifs.
«Le débat est très près de l'échéance électorale, alors, si un chef fait une performance exceptionnelle, l'effet sera difficile à renverser pour les autres leaders, dit Robert Bernier. Les intentions de vote risquent de se cristalliser rapidement après le débat.»
Les chefs ont toutefois dû revoir leur stratégie de débat en fin de journée hier, puisque la formule habituelle a été modifiée à la dernière minute par le consortium des médias qui gère la joute oratoire. Avec les récents événements boursiers aux États-Unis, Stephen Harper a demandé que le débat accorde plus d'importance à l'économie. Les autres chefs se sont dits d'accord, sauf la leader des verts, Elizabeth May.
Pour ne pas éliminer l'un des huit thèmes au menu, le consortium des médias a choisi d'enlever les discours d'introduction et de conclusion des chefs. Les leaders se lanceront donc dans les débats dès l'ouverture. Ainsi, le thème de l'économie occupera à lui seul près de 30 minutes sur les deux heures. Le porte-parole du consortium, Jason MacDonald, a affirmé au Devoir que deux autres thèmes déjà planifiés toucheront indirectement l'économie, ce qui portera le total à près de 50 minutes. «On réfléchissait depuis plusieurs jours à la possibilité d'ajouter du temps au thème de l'économie. Il fallait seulement trouver la formule», dit-il.
Harper sur la défensive
Selon Antonia Maioni, directrice de l'Institut d'études canadiennes à l'Université McGill, Stephen Harper vient de marquer son premier point avec ce changement de formule. Bien sûr, le sujet s'imposait avec l'actualité récente, mais le chef conservateur est «stratégique», dit-elle. «Il donne l'impression d'être un leader responsable en voulant aborder ce qui préoccupe les gens. Mais il estime aussi être plus fort sur le terrain économique que les autres chefs.» Parler davantage d'économie durant le débat et moins d'environnement ou de l'Afghanistan ne peut que favoriser Harper, disent les spécialistes.
Une bonne chose pour le chef conservateur, qui entre dans ces débats avec le titre d'homme à abattre. Le premier ministre sortant et le chef en avance dans les sondages sont toujours coincés sous le feu croisé des adversaires. Les stratèges conservateurs tentaient d'ailleurs de diminuer les attentes hier. «La réalité, c'est qu'en français, Harper aura en face de lui un débateur professionnel qui fait ça depuis dix ans», affirme Dimitri Soudas, le porte-parole du chef conservateur, en faisant référence à Gilles Duceppe, qui en sera à son 13e débat des chefs ce soir.
Stephen Harper tentera de mieux faire passer son message au Québec, lui qui est en perte de vitesse. Selon le sénateur indépendant Jean-Claude Rivest, qui a déjà été conseiller de Robert Bourassa, Harper devra trouver un moyen de «rester cool» malgré les attaques. «Il doit dissiper les doutes à son sujet sans s'énerver», dit-il, ajoutant que pour Harper, le plus facile serait certainement de ne pas avoir de débat. «Il a tout à perdre.» Antonia Maioni ajoute: «C'est sa dernière chance de renverser la vapeur au Québec s'il veut faire des gains. Pour Harper, c'est un débat important en français.»
Duceppe: attention à la confiance
L'expérience de Gilles Duceppe lui servira et pourrait lui permettre de gagner le débat en français, surtout qu'il s'agit de sa langue maternelle, estime Robert Bernier. Par contre, il devra «se dominer» pour ne pas être trop confiant. «Sa campagne va bien et il y a un danger de baisser la garde, dit-il. S'il est à son meilleur, c'est un adversaire redoutable.»
Antonia Maioni affirme que Duceppe doit également doser ses attaques. «Harper, ce n'est pas Staline. Il faut faire attention aux dérapages», dit-elle, ajoutant que le message du Bloc, qui veut défendre les intérêts du Québec et barrer la route à une majorité conservatrice, passe bien. «Il ne doit pas en faire trop.»
Dion avec conviction
Le débat le plus important pour le chef libéral, Stéphane Dion, sera en anglais, une langue qu'il ne maîtrise pas toujours bien lorsqu'il est nerveux. Au Québec, le PLC ne peut pas espérer faire beaucoup de gains, alors que la course est serrée dans le reste du Canada, surtout en Ontario et en Colombie-Britannique. Or, Dion arrive complètement sous-estimé, ce qui est toujours bon dans un débat. Il pourrait surprendre, disent les observateurs, d'autant que Dion n'est pas un grand orateur, mais un bon débateur.
Selon Jean-Claude Rivest, il faut toutefois que le chef libéral évite de jouer au bagarreur de ruelle qui veut rétablir son image à tout prix. «Il doit être comme à Tout le monde en parle dimanche dernier. Il a été bon parce qu'il parlait de contenu, sans avoir l'air trop moralisateur. Il ne pourra jamais se défaire de son image rigide de professeur dans un débat des chefs, ce n'est pas le bon endroit. Il doit plutôt défendre sa vision du pays avec coeur, conviction et intensité.»
Hier, Stéphane Dion a dit avoir une idée du déroulement de la joute. «On sait que MM. Duceppe et Layton vont demander la lune, sachant qu'ils ne gouverneront jamais, et M. Harper va prétendre que ça prend un gouvernement conservateur en des temps difficiles, alors que l'histoire a prouvé le contraire», a-t-il dit.
Mais renverser la tendance en faveur des conservateurs, qui mènent par 10 à 12 points dans les sondages nationaux, sera toutefois difficile, voire impossible, disent les spécialistes. Mais une bonne performance pourrait priver Harper d'une majorité. «Dion, c'est le joker. On ne sait pas ce qu'il va faire. Je pense qu'il peut surprendre en français, mais ça va être moins facile en anglais», dit Robert Bernier.
Layton sur le long terme au Québec
Le NPD n'étant pas placé au Québec pour faire des gains, Jack Layton doit travailler sur un objectif à long terme lors du débat en français, estime Antonia Maioni. «Il doit continuer à faire connaître le NPD», dit-elle.
L'objectif sera toutefois différent en anglais, alors que son parti va bien dans les intentions de vote en Colombie-Britannique et en Ontario. Il aura alors deux adversaires dans sa mire: les libéraux et les conservateurs. «Layton doit avoir l'air crédible, c'est son gros problème», dit Jean-Claude Rivest.
La grande inconnue du débat en anglais, c'est Elizabeth May. Son français est difficile, ce qui lui compliquera la tâche lors du débat de ce soir. Mais demain, il faudra la surveiller. Charismatique, efficace et connue au Canada anglais, elle pourrait faire des ravages. «Elle pourrait causer des surprises», dit Robert Bernier. Le NPD et le Parti libéral pourraient perdre de précieux votes si elle fait une bonne performance.
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