Harper impose le silence aux militaires
Photo : Agence France-Presse
Le coût de la guerre en Afghanistan: sujet tabou pour les conservateurs en campagne électorale.
Le ministère de la Défense est contraint au mutisme concernant les coûts de la guerre en Afghanistan. Le Conseil privé, le ministère du premier ministre, empêche les militaires de parler aux médias sur tous les sujets délicats. Ce contrôle politique, déjà omniprésent, a été renforcé pendant la campagne électorale. Au sein des Forces canadiennes, les militaires et les fonctionnaires n'hésitent plus à parler de «censure» et de «contrôle abusif de l'information» de la part du gouvernement conservateur.
Selon les informations obtenues par Le Devoir, deux directives ont été transmises aux employés du ministère de la Défense. Les deux procédures, qui changent radicalement la manière d'agir au sein du ministère de la Défense en ce qui a trait à la transparence envers le public, ont été élaborées par le Conseil privé, en collaboration étroite avec le bureau du premier ministre Stephen Harper.
D'abord, une note écrite a été envoyée le 7 septembre, le jour du déclenchement des élections. Elle se lit comme suit: «Durant la période des élections, il est de la plus grande importance que les employés du ministère de la Défense nationale et des Forces armées n'agissent pas de manière à influer ou à sembler influer sur le résultat des élections.»
Plusieurs ministères qui ont en leur possession des informations jugées «sensibles» et qui pourraient nuire à la campagne électorale du gouvernement sortant ont reçu cette missive. Officiellement, au ministère de la Défense, on affirme qu'il s'agit d'une «ligne de conduite», et non pas d'une directive. Les demandes médiatiques concernant la santé mentale des soldats ou les coûts de la guerre en Afghanistan ne trouvent toutefois aucune réponse.
Ensuite, plusieurs sources fiables au sein du ministère de la Défense ont affirmé au Devoir qu'une autre directive a été transmise oralement à tous les chargés de communication il y a plusieurs mois déjà. Elle oblige les fonctionnaires et les militaires à transmettre au Conseil privé et au bureau du premier ministre Harper toutes les demandes médiatiques. Ainsi, les entrevues, les communiqués de presse et les autres informations, même factuelles, doivent être approuvées par l'entourage de Stephen Harper, qui juge si le public a le droit de savoir.
«Cette directive n'a pas été écrite. Vous ne trouverez rien si vous faites des demandes d'accès à l'information. L'objectif est de ne pas laisser de trace. Il ne faudrait pas que les gens sachent que le ministère de la Défense ne contrôle plus ses communications et que le public entend seulement ce que les conservateurs veulent», a dit une source militaire qui a reçu la directive.
Au sein des Forces canadiennes, on surnomme le Conseil privé et le bureau du premier ministre «le centre». «On ne distingue pas les deux, car c'est devenu trop incestueux. Le Conseil privé et le bureau de Harper, c'est la même chose», dit un militaire qui a demandé l'anonymat par peur des représailles. Normalement, le Conseil privé est apolitique et composé de fonctionnaires.
Pour tester cette directive, Le Devoir a demandé les coûts de la guerre en Afghanistan pour le ministère de la Défense il y a trois semaines. Une demande restée sans réponse. Le printemps dernier, avant que le gouvernement ne resserre son contrôle sur les communications des Forces canadiennes, cette information était disponible en quelques jours. Selon nos sources, le Conseil privé retient l'information pour ne pas nuire au Parti conservateur en pleine période électorale.
Appelé à commenter cet état de fait, le bureau du premier ministre n'a pas rappelé Le Devoir hier. Même scénario au Conseil privé. Au ministère de la Défense, une porte-parole, la lieutenante Isabelle Riché, a soutenu ne rien pouvoir dire en ce qui a trait aux coûts militaires de la mission en Afghanistan qui ne peuvent être transmis aux médias.
La chape de plomb imposée par le gouvernement conservateur sur l'appareil militaire en matière de communication cause un profond malaise à l'intérieur des Forces canadiennes. Plusieurs officiers d'affaires publiques ont claqué la porte dans les derniers mois, et d'autres songent à le faire si la situation ne change pas rapidement. «On a développé une expertise en communication au fil des ans, et les conservateurs sont en train de saboter cette expertise. La branche des affaires publiques saigne», dit un militaire. Une autre source va plus loin: «Le gouvernement tue la relation de confiance qu'on a développée avec le public. C'est rendu de la censure. Le ministère ne contrôle plus rien. C'est grave.»
Directeur parlementaire du budget
Il y a environ deux semaines, le directeur parlementaire du budget, un organisme indépendant qui relève de la Chambre des communes, a dit qu'il tenterait de rendre public un rapport complet sur les coûts de la mission canadienne en Afghanistan d'ici à la fin du mois d'octobre. Ce document à venir est toutefois différent du calcul effectué par le ministère de la Défense.
Les chiffres normalement fournis par les Forces canadiennes touchent le volet militaire de la mission en Afghanistan. Il est alors possible de connaître les coûts jusqu'à présent, mais également les projections financières des experts militaires jusqu'à la fin de la mission. On a donc une bonne idée de l'évolution de la situation sur le terrain.
Le document que doit rendre public le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, entend plutôt dévoiler un portrait d'ensemble de la mission jusqu'à présent, ce qui inclut les dépenses du ministère de la Défense, de l'Agence canadienne de développement international, du ministère des Anciens combattants et du ministère des Affaires étrangères. Il n'est pas certain que des projections financières seront effectuées. Le futur rapport de Kevin Page n'a aucun impact sur le ministère de la Défense, qui continue à faire ses propres calculs et prévisions. Et qui devrait donc pouvoir rendre l'information publique.
Les derniers chiffres disponibles de la part des Forces canadiennes remontent à mars dernier, il y a six mois. À l'époque, le ministère affirmait que les coûts supplémentaires de la guerre en Afghanistan pour l'armée canadienne avaient été de 3,5 milliards de dollars entre 2001 et mars 2008. Pour obtenir ce montant, il faut isoler les dépenses de l'armée destinées spécifiquement à l'Afghanistan et les coûts de fonctionnement habituels (salaires, avantages sociaux, dépréciation normale des véhicules, etc.). C'est ce que l'armée nomme les «coûts additionnels» du déploiement à l'étranger.
La Défense nationale prévoyait qu'en février 2009 les coûts supplémentaires atteindraient cinq milliards depuis 2001. Par contre, les Forces canadiennes n'ont toujours pas rendu publiques leurs projections entre 2009 et juillet 2011. Avec la recrudescence de la violence en Afghanistan, l'achat de six hélicoptères chinook et l'utilisation accrue des drones (avions sans pilote) d'ici 2011, les chiffres sur les coûts de la mission ont certainement été révisés depuis mars dernier. Mais impossible d'avoir l'heure juste...
Selon les informations obtenues par Le Devoir, deux directives ont été transmises aux employés du ministère de la Défense. Les deux procédures, qui changent radicalement la manière d'agir au sein du ministère de la Défense en ce qui a trait à la transparence envers le public, ont été élaborées par le Conseil privé, en collaboration étroite avec le bureau du premier ministre Stephen Harper.
D'abord, une note écrite a été envoyée le 7 septembre, le jour du déclenchement des élections. Elle se lit comme suit: «Durant la période des élections, il est de la plus grande importance que les employés du ministère de la Défense nationale et des Forces armées n'agissent pas de manière à influer ou à sembler influer sur le résultat des élections.»
Plusieurs ministères qui ont en leur possession des informations jugées «sensibles» et qui pourraient nuire à la campagne électorale du gouvernement sortant ont reçu cette missive. Officiellement, au ministère de la Défense, on affirme qu'il s'agit d'une «ligne de conduite», et non pas d'une directive. Les demandes médiatiques concernant la santé mentale des soldats ou les coûts de la guerre en Afghanistan ne trouvent toutefois aucune réponse.
Ensuite, plusieurs sources fiables au sein du ministère de la Défense ont affirmé au Devoir qu'une autre directive a été transmise oralement à tous les chargés de communication il y a plusieurs mois déjà. Elle oblige les fonctionnaires et les militaires à transmettre au Conseil privé et au bureau du premier ministre Harper toutes les demandes médiatiques. Ainsi, les entrevues, les communiqués de presse et les autres informations, même factuelles, doivent être approuvées par l'entourage de Stephen Harper, qui juge si le public a le droit de savoir.
«Cette directive n'a pas été écrite. Vous ne trouverez rien si vous faites des demandes d'accès à l'information. L'objectif est de ne pas laisser de trace. Il ne faudrait pas que les gens sachent que le ministère de la Défense ne contrôle plus ses communications et que le public entend seulement ce que les conservateurs veulent», a dit une source militaire qui a reçu la directive.
Au sein des Forces canadiennes, on surnomme le Conseil privé et le bureau du premier ministre «le centre». «On ne distingue pas les deux, car c'est devenu trop incestueux. Le Conseil privé et le bureau de Harper, c'est la même chose», dit un militaire qui a demandé l'anonymat par peur des représailles. Normalement, le Conseil privé est apolitique et composé de fonctionnaires.
Pour tester cette directive, Le Devoir a demandé les coûts de la guerre en Afghanistan pour le ministère de la Défense il y a trois semaines. Une demande restée sans réponse. Le printemps dernier, avant que le gouvernement ne resserre son contrôle sur les communications des Forces canadiennes, cette information était disponible en quelques jours. Selon nos sources, le Conseil privé retient l'information pour ne pas nuire au Parti conservateur en pleine période électorale.
Appelé à commenter cet état de fait, le bureau du premier ministre n'a pas rappelé Le Devoir hier. Même scénario au Conseil privé. Au ministère de la Défense, une porte-parole, la lieutenante Isabelle Riché, a soutenu ne rien pouvoir dire en ce qui a trait aux coûts militaires de la mission en Afghanistan qui ne peuvent être transmis aux médias.
La chape de plomb imposée par le gouvernement conservateur sur l'appareil militaire en matière de communication cause un profond malaise à l'intérieur des Forces canadiennes. Plusieurs officiers d'affaires publiques ont claqué la porte dans les derniers mois, et d'autres songent à le faire si la situation ne change pas rapidement. «On a développé une expertise en communication au fil des ans, et les conservateurs sont en train de saboter cette expertise. La branche des affaires publiques saigne», dit un militaire. Une autre source va plus loin: «Le gouvernement tue la relation de confiance qu'on a développée avec le public. C'est rendu de la censure. Le ministère ne contrôle plus rien. C'est grave.»
Directeur parlementaire du budget
Il y a environ deux semaines, le directeur parlementaire du budget, un organisme indépendant qui relève de la Chambre des communes, a dit qu'il tenterait de rendre public un rapport complet sur les coûts de la mission canadienne en Afghanistan d'ici à la fin du mois d'octobre. Ce document à venir est toutefois différent du calcul effectué par le ministère de la Défense.
Les chiffres normalement fournis par les Forces canadiennes touchent le volet militaire de la mission en Afghanistan. Il est alors possible de connaître les coûts jusqu'à présent, mais également les projections financières des experts militaires jusqu'à la fin de la mission. On a donc une bonne idée de l'évolution de la situation sur le terrain.
Le document que doit rendre public le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, entend plutôt dévoiler un portrait d'ensemble de la mission jusqu'à présent, ce qui inclut les dépenses du ministère de la Défense, de l'Agence canadienne de développement international, du ministère des Anciens combattants et du ministère des Affaires étrangères. Il n'est pas certain que des projections financières seront effectuées. Le futur rapport de Kevin Page n'a aucun impact sur le ministère de la Défense, qui continue à faire ses propres calculs et prévisions. Et qui devrait donc pouvoir rendre l'information publique.
Les derniers chiffres disponibles de la part des Forces canadiennes remontent à mars dernier, il y a six mois. À l'époque, le ministère affirmait que les coûts supplémentaires de la guerre en Afghanistan pour l'armée canadienne avaient été de 3,5 milliards de dollars entre 2001 et mars 2008. Pour obtenir ce montant, il faut isoler les dépenses de l'armée destinées spécifiquement à l'Afghanistan et les coûts de fonctionnement habituels (salaires, avantages sociaux, dépréciation normale des véhicules, etc.). C'est ce que l'armée nomme les «coûts additionnels» du déploiement à l'étranger.
La Défense nationale prévoyait qu'en février 2009 les coûts supplémentaires atteindraient cinq milliards depuis 2001. Par contre, les Forces canadiennes n'ont toujours pas rendu publiques leurs projections entre 2009 et juillet 2011. Avec la recrudescence de la violence en Afghanistan, l'achat de six hélicoptères chinook et l'utilisation accrue des drones (avions sans pilote) d'ici 2011, les chiffres sur les coûts de la mission ont certainement été révisés depuis mars dernier. Mais impossible d'avoir l'heure juste...
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