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Intimidation démocratique

Manon Cornellier   24 septembre 2008  Canada
Le chef conservateur, Stephen Harper, persiste et signe. Il veut serrer la vis aux jeunes contrevenants et il y parviendra, peu importe ce qu'en pense le Parlement, qu'il forme un gouvernement minoritaire ou pas.

Il n'a que faire de l'obstruction de l'opposition. Il en aura raison comme l'an dernier, a-t-il dit il y a une semaine à Oakville. Chaque mesure majeure en matière de justice fera l'objet d'un vote de confiance.

En fin de semaine, Rob Nicholson, le ministre de la Justice, a répété l'avertissement. «Nous serons très sérieux quand il s'agira de faire adopter notre programme anticriminalité au Parlement. Ce sera tolérance zéro. Nos mesures anticriminalité seront matière à vote de confiance», a-t-il dit.

Et le jour suivant, voilà que son chef dévoile un projet de réforme du système de justice pénale pour adolescents qui a de forts relents réformistes et qui soulève les hauts cris des partis d'opposition. Tant pis, ou ils font tomber le gouvernement ou ils plient.

Toute cette manoeuvre n'a rien à voir avec l'obstruction de l'opposition. Elle n'est que la manifestation de la frustration d'un premier ministre et de son gouvernement minoritaire qui doivent parfois accepter des amendements et faire des compromis.

***

L'exemple de l'an dernier est éclairant. À l'automne 2007, le ministre de la Justice, Rob Nicholson, a présenté un projet de loi regroupant cinq projets morts au feuilleton à la suite de la prorogation du Parlement. Il affirmait être obligé de tout reprendre en bloc et de zéro afin de contrer la résistance de l'opposition. La procédure parlementaire lui permettait pourtant de réintroduire tous les projets de loi à l'étape où ils étaient au moment de la prorogation. Trois d'entre eux étaient déjà au Sénat. Un quatrième avait été étudié en comité et n'avait plus qu'une étape à franchir aux Communes. Le dernier, qui causait le plus de problèmes aux partis d'opposition mais que le gouvernement ne voulait pas amender, venait tout juste d'arriver en comité.

Bref, c'est le gouvernement lui-même qui a retardé l'entrée en vigueur d'une partie de son programme en matière de justice afin d'imposer un projet impopulaire. Il a aimé et veut répéter l'expérience.

***

On est loin du Stephen Harper, chef de l'opposition officielle. Dans sa réponse au discours du Trône du gouvernement minoritaire de Paul Martin, le 6 octobre 2004, il disait: «Ce n'est pas mon intention, comme chef de l'opposition, de ne représenter que le point de vue de mon parti en cette Chambre ou seulement les intérêts de ceux et celles qui nous ont appuyés. [...] Nous protégerons les prérogatives démocratiques de cette Chambre et les valeurs canadiennes contre les excès de pouvoirs exécutifs et les empiétements de pouvoirs judiciaires. [...] Je garderai toujours à l'esprit que la population s'exprime autant par la voix de l'opposition que par celle du gouvernement.» (Dommage qu'il ait oublié ses propres paroles pour maintenant réduire son évaluation du Bloc québécois à une question de basse «rentabilité» comptable.)

Le premier discours du Trône du gouvernement Harper, lu par la gouverneure générale le 4 avril 2006, allait dans le même sens. Prenant acte de son mandat minoritaire, il disait: «Pour changer les choses dans un Parlement minoritaire, il faut travailler ensemble. À cette fin, le gouvernement mettra l'accent sur les idées et les buts communs qui aideront les Canadiens à bâtir un Canada plus fort.»

De belles paroles, de bons sentiments, dont il semble ne plus rester grand-chose maintenant qu'il a goûté au pouvoir et espère que ça dure.

Stephen Harper justifie son intimidante menace en affirmant que l'opinion publique est de son côté. Et puis? Le but de cette campagne n'est pas la tenue d'un dernier gros sondage, mais l'élection d'un gouvernement légitime. Et si ce gouvernement est minoritaire, cela signifie qu'il n'a pas le mandat de n'en faire qu'à sa tête, surtout pas d'imposer sans compromis des réformes aussi fondamentales que celles qu'il préconise en matière de justice juvénile.

Sinon, la démocratie serait une mascarade pour mieux cacher l'existence d'un régime à parti unique. Déjà que le système canadien accorde tellement de pouvoir au premier ministre, en particulier en cas de gouvernement majoritaire, qu'il ressemble à une «friendly dictatorship» (amicale dictature), comme le dit le journaliste Jeffrey Simpson.

Fermer la porte à l'avance à toute discussion ouvre la voie à l'affrontement. C'est refuser que le Parlement remplisse une de ses fonctions fondamentales, celle d'être un lieu de débats et de recherche collective du bien commun. Minorité rime avec compromis. Le nier avant même la tenue du scrutin équivaut à dire qu'un nouveau gouvernement Harper n'acceptera que ce qui lui convient du verdict démocratique.

Peut-être faudrait-il rappeler à M. Harper que deux mandats minoritaires ne font pas une majorité. Surtout pas absolue.

***

mcornellier@ledevoir.com






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Vos réactions

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  • Georges Paquet
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 05h01
    Et le bon vieux Jean de Lafontaine...
    « Dans sa fable la plus célèbre, l'écrivain nous laisse avec cette pensée: Le flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. »

  • JM
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 06h11
    On dirait qu'Harper et sa clique voudraient en finir avec la diversité des approches.
    « Après avoir lu ce texte, je me demande si nous ne sommes pas en train de revivre l'histoire des années autour de 1930 et les suivantes en Allemagne. En somme, ces années qui, par la suite, nous ont amené à vivre la deuxième guerre mondiale. On dirait que le gouvernement Harper voudrait faire disparaître toute la richesse de la diversité dans la chaumière.

    Je n'irais pas jusqu'à dire que les ambitions du gouvernement Harper sont celles d'un certain Hitler dans le temps. Disons en gros qu'elles ont un relent d'intolérance potentielle, à tout le moins au Canada. Si c'est le cas, qui réussira à éteindre ce feu qui risque de brûler tous nos acquis dans les sciences humaines?

    JM »

  • Alain Larouche
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 07h03
    J'ai peur
    « Est-ce que nous nous dirigeons vers la dictature de la démocratie? Posez la question c'est y répondre. »

  • Loraine King
    Inscrite
    mercredi 24 septembre 2008 07h21
    Historique
    « Vous ne mentionnez pas la poursuite intentée par Harper contre le Parti libéral du Canada dans l'affaire Cadman. C'est du jamais vu. Pire, votre journal, à ma connaissance, n'a pas couvert la nouvelle du témoignage de Donna Cadman, rendu public récemment, qui contredit les dires de Harper quant au trucage de la bande sonore de l'entrevue qu'accordait Harper au journaliste Zytaruk. En fait, c'est plus troublant à mes yeux de constater le chef du gouvernement s'en prendre ainsi à la liberté de presse et que les journalistes ne semblent pas s'en rendre compte. »

  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    mercredi 24 septembre 2008 07h22
    Des menaces, mais est-on dans un système dictatorial?
    « Il est évident que les menaces que profère Stephen Harper, d'avoir recours à une succession de votes de confiance pour faire adopter son programme d'extrême droite en matière de justice, me mérite qu'une seule réponse : ne pas voter conservateur pour, au minimum, ne lui donner qu'un gouvernement minoritaire.

    Car une autre menace pourrait alors voir le jour, celle d'un gouvernement de coalition entre le NPD et le parti libéral, si tous deux ont assez de voix pour former un gouvernement minoritaire ou, ce qui serait mieux, majoritaire. Libéraux et néo-démocrates pourraient alors s'unir aux Communes pour renverser le gouvernement minoritaire et convaincre ensuite la gouverneure générale de leur confier la tâche de former un nouveau gouvernement qui aurait la confiance des Communes, au lieu de déclencher des élections.

    Ce n'est pas parce que cela ne s'est fait qu'une fois au niveau fédéral, que cela ne peut pas se faire. Cela s'est fait à quelques reprises au niveau provincial et un gouvernement de coalition existe dans de grandes démocraties, comme l'Allemagne. Il faut savoir innover, surtout en cas de nécessité. Et dans cette situation, Stéphane Dion pourrait bien changer d'avis. Son Non actuel à la proposition de Jack Layton s'inscrit dans le cours de la campagne électorale, mais la réalité de la situation à la Chambre des communes peut le faire changer d'avis.

    On ne peut répondre à une menace de ce genre que par une autre menace, qui pour se concrétiser nécessite l'appui des électeurs. Autrement dit, il est important que des électeurs votent en masse pour soutenir le NPD et le parti libéral, afin de tenir en laisse le menaçant S. Harper. Comme le Bloc ne participe pas à un gouvernement fédéral, ses députés peuvent bien contribuer à mettre S. Harper en minorité, mais malheureusement pas à le défaire à la Chambre des communes pour le remplacer par un autre gouvernement et mettre un terme à la nuisance de ses menaces. Le choix est de plus en plus clair. Il faut une force solide qui soit capable de maintenir Harper dans une position minoritaire, dans laquelle il ne pourra mettre ses menaces à exécution. Nous sommes dans un pays démocratique, pas dans un régime dictatorial masqué. »

  • jacques noel
    Inscrit
    mercredi 24 septembre 2008 07h46
    friendly dictatorship
    « la Radio-poubelle de Québec n'en finit plus de planter le vieux Vigneault parce qu'il a eu le malheur de dire que Harper était un dictateur. Il ne lui manquait que le mot friendly pour être sauvé... »

  • Yvon Montoya
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 08h47
    Naivete.
    « "Sinon, la démocratie serait une mascarade pour mieux cacher l'existence d'un régime à parti unique." C'est facile d'ecrire ce qui est ecrit. C'est ne rien comprendre a la vie politique ni a son esprit. Bien entendu que le parti unique est la mascarade de notre democratie non seulement pour Harper. C'est trop demagogique et cela depasse les contingences reelles du fait politique. C'est une dictature qui pourrait remettre en question le fait que Harper est choisi de maniere democratique. Sinon prouvez le contraire avec force argument ou argumentation de force. La dictature est un régime politique dirige par un homme (ou groupe d'hommes) exercant le pouvoir d'une façon absolue et ce sans limite institutionnelle et/ou legale. Ce n'est pas le cas pour le Parti Conservateur sinon pourquoi irait-il en election? La dictature est aussi une expression demagogique de la volonte poltique de ce pouvoir. Dans ce cas d'espece, on pourait dire que votre article decoule du meme fait, de la meme technique propagandiste dictatoriale que vous denoncez. Ce n'est pas une perception a essence democratique. La solution est déjà annoncee intelligemment par un commentateur qui nous eclaire mieux de maniere democratique dans son essence, voter NPD et Parti Liberal. »

  • Lise Chayer
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 09h00
    Bravo pour le titre et le contenu de cet article!
    « Je ne peux que m'incliner face à la qualité de cet article. Je suis inquiète pour la démocratie depuis au moins vingt ans et je passais souvent pour défaitiste ou pessimiste ou "t'es donc pas positive" mais là, j'ai vraiment très peur pas seulement pour le Québec et le Canada mais pour la planète entière.
    Merci de tenter de nous "réveiller" à cette dure réalité,
    Lise Chayer »

  • Albert Descôteaux
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 10h28
    Habile Harper
    « Malheureusement, les vues de Harper sur la justice pour les jeunes et la culture en général trouvent écho dans la population du Québec. Son discours démagogique plait à la classe moyenne, dans les banlieues et dans la région de ce qu'on se plait à appeler "capitale nationale". C'et aussi chez cette population qu'on retrouve les gens les plus réceptifs en ce qui concerne la religion. Hélas, les prochaines années avec un gouvernement conservateur au pouvoir seront pénibles, et plusieurs regretteront d'avoir voter avec leur pied. »

  • Jacques Gagnon
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 11h21
    Une fixation
    « Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi ces «Reformistes» déguisés en conservateurs sont-ils si obsédés par la criminalité ?

    Même si les statistiques et études les contredisent, on dirait en fait qu'ils souhaitent vivre dans la criminalité.

    Ils nous font perdre notre temps, surtout au Québec où nous avons depuis longtemps pris les choses en main et sommes passés à autre chose.

    C'est justement ce que l'on déteste le plus chez les politiciens, cette manie de cultiver des lubies fondées sur leur pif, cette manie de s'improviser spécialistes en tout et de vouloir imposer arbitrairement sa fixation. »

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    mercredi 24 septembre 2008 11h27
    Dictature?
    « Je ne pense pas que l'on puisse parler de dictature car l'opposition a toujours la possibilité de renverser le gouvernement s'il est minoritaire; sinon, les électeurs auront à décider lors de la prochaine élection. Par contre je suis d'accord avec «intimidation».

    La dernière frasque des Conservateurs, selon Radio-Canada Colombie-Britannique, c'est que lorsque des journalistes ont voulu parler à la candidate conservatrice Donna Cadman à propos d'on sait quoi, lors d'une assemblée publique, les officiels conservateurs les en ont empêché et ont menacé d'appeler... la police s'ils ne cessaient pas «d'importuner» la candidate... C'est le monde à l'envers! Elle se présente à l'élection mais on ne peut pas lui poser de questions!!! J'aimerais pas l'avoir comme député...

    Quant au contenu des «promesses» conservatrices en matière de justice, elles ne sont que de la basse politique et s'ils persistent dans cette voie, ils vont plonger le pays dans une nouvelle ère de criminalité et de dépenses folles pour construire des prisons à ne plus finir. La prison, ça ne marche que très rarement et seulement pour les bons citoyens qui la craignent. Les criminels n'en ont pas peur, ça fait partie des risques du métier et ils en profitent pour se tisser des liens, en particulier avec ceux qui purgent leur première peine d'emprisonnement. Les Conservateurs font fausse route et ils le savent car des études le démontrent, mais ils misent sur les instincts primaires des humains de vouloir se protéger pour essayer de gagner l'élection.

    On peut leur montrer que nous ne sommes pas d'accord avec ces politiques et ne pas voter pour eux. »

  • Cyril Julien
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 15h56
    Pouvoir par les parties d'oppositions
    « Si les conservateurs étaient battus sur un vote de confiance, rien n'empêche la Gouverneure générale de céder la gouverne du pays à une coalition de partis d'opposition au lieu d'appeler des élections générales. »

  • Claude L'Heureux
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 16h31
    Texte central
    « Bravo madame Cornellier pour cette chronique qui sera le texte central de cette élection, à savoir que les gens qui voteront pour le parti conservateur savent qu'il ne veut pas respecter les règles démocratiques et qu'il se comportera comme majoritaire même s'il est minoritaire.

    Pauvre Canada ! ...

    Claude L'Heureux, Québec »

  • Roland Berger
    Abonné
    mercredi 24 septembre 2008 20h50
    Clavier français s.v.p.
    « Le clavier français n'est tout de même pas aussi dispendieux qu'il faille imposer aux lecteurs du Devoir des textes sans accents. S.v.p.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • Claude Tremblay
    Abonné
    vendredi 26 septembre 2008 17h38
    @ M. Berger
    « Clavier français, espace après les virgules, apostrophes manquantes, orthographe défecteuse, syntaxe pitoyable, absence d'alinéas. Il y en a pour tous les goûts.

    Moi, quand je vois apparaître certains noms dans les Réactions, je saute et je passe au suivant, tellement ça m'agace. On a donc le choix de ses lectures, de même que le choix de ne pas trop s'en faire.

    Si certains ne veulent pas se hausser au niveau du Devoir, on n'ira quand même pas les rejoindre au niveau du Publi-Poubelle. »

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