Afghanistan - L'armée a mal digéré «l'opération Jos Louis»

Le ministre Maxime Bernier distribuant des gâteaux en Afghanistan en octobre 2007, à la suite d’une opération improvisée.
Photo: Agence Reuters Le ministre Maxime Bernier distribuant des gâteaux en Afghanistan en octobre 2007, à la suite d’une opération improvisée.

Ottawa — Ils n'ont peut-être pas coûté bien cher, mais ils ont causé bien des maux de tête. Les petits gâteaux Jos Louis distribués aux soldats québécois en Afghanistan par l'ex-ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, ont failli ne jamais se rendre. Il a fallu qu'un adjudant-chef prenne lui-même les choses en main pour dénicher les pâtisseries. Les Forces canadiennes, elles, en gardent un souvenir amer.

Tandis que le député Maxime Bernier s'apprête à expliquer à ses électeurs de la Beauce les ramifications de sa relation controversée avec Julie Couillard, un chapitre peu édifiant de son passage au ministère des Affaires étrangères refait surface. Selon des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi sur l'accès à l'information, ce n'est que la veille du départ du ministre Bernier pour les contrées inhospitalières de l'Afghanistan que les Forces canadiennes ont reçu une demande d'envoi des fameux gâteaux.

«Tel que discuté, nous avons besoin de 2000 Jos Louis à bord du vol qui part demain», écrit le major Brock Heilman dans un courriel intitulé «Opération JOELOUIS», envoyé à 14h49 le mercredi 3 octobre 2007. L'Airbus du ministre Bernier quittait la base de Trenton pour l'Afghanistan le lendemain à 15h45. À la rigolade, le major ajoute d'ailleurs dans un autre courriel que, pour ne plus être pris au dépourvu, il ébauche «l'opération FLAKEY à ce moment même... juste au cas où». Passion Flakie est le nom d'un autre gâteau fabriqué par la compagnie beauceronne Vachon.

Deux heures plus tard, un courriel noté comme étant de «haute importance» arrive au major Heilman. «Nous avons contacté tous les distributeurs et les détaillants de Kingston à Toronto. Nous pouvons seulement trouver 46 boîtes de (six) gâteaux au caramel. Tout compte fait, la demande nous est arrivée tout simplement trop tard», écrit le lieutenant-colonel Rob Dundon. «La meilleure solution serait que l'individu qui désire distribuer les gâteaux (je ne sais pas qui c'est) contacte Vachon lui-même. Ce serait une opération de relations publiques tellement fabuleuse que je peux vous garantir que Vachon accepterait d'envoyer un chauffeur à l'aéroport demain matin!»

Finalement, c'est l'adjudant-chef Marc Desgagné, rattaché aux services alimentaires de la 8e escadre, qui sauve la mise. Alerté du problème par un ancien collègue, Desgagné saute dans sa voiture et fait la tournée des Food Basics, Sobeys, No Frills et Wal-Mart de Trenton, Belleville et Brighton entre 18h et 20h le soir. Desgagné prend même la peine de contacter la cuisine du Camp Mirage à Kandahar pour demander que les gâteaux soient sortis et mis au frais aussitôt que l'Airbus atterrira en Afghanistan.

Dans une précision toute militaire, un homme de l'armée répond à Heilman le lendemain matin aux aurores qu'à 22h4 la veille, Desgagné a réussi à se procurer 2185 gâteaux. Coût total de l'opération improvisée: 972,16 $ pour les Jos Louis et 79,20 $ pour les déplacements de Desgagné. Le tout a été facturé au ministère des Affaires étrangères. Les documents ne précisent toutefois pas si la Défense nationale a aussi facturé l'envoi de cette cargaison d'un poids total de 249,5 kilogrammes occupant 1,4 mètre cube.

Dans ces échanges de courriels, les militaires se félicitent du fait que «le ministre est satisfait», mais un responsable de la 8e escadre est furieux que la chaîne de commandement n'ait pas été respectée. «Je suis insatisfait de la manière informelle dont cette mission a été reçue», écrit le lieutenant-colonel Carrie Fortier, responsable de la logistique à la 8e escadre. «Je sais pourquoi Desgagné a accepté de faire le travail: parce que c'était la bonne chose à faire pour les troupes en théâtre d'opération. Mais je suis insatisfait des mécanismes d'assignation et j'estime que la 8e escadre a été exploitée.» Fortier conclut que, s'il était impossible de mener à bien la mission, celui qui en est à l'origine (probablement l'entourage du ministre, bien que les documents de la Défense nationale ne le précisent pas) aurait dû se faire répondre que c'était impossible.

Maxime Bernier avait été vivement critiqué pour avoir distribué les gâteaux Vachon lors de son premier voyage en Afghanistan, une opération de relations publiques qui avait cristallisé le manque de profondeur et d'intérêt pour les affaires internationales qu'on reprochait au ministre. M. Bernier avait été promu aux Affaires étrangères deux mois plus tôt, lors d'un remaniement ministériel auquel il s'était présenté pour la première fois en public au bras de Julie Couillard.

Une source conservatrice a expliqué au Devoir que le ministre avait été dépêché rapidement en Afghanistan, deux jours après être revenu d'un voyage aux Nations unies à New York, pour y célébrer l'Action de grâce. «Ils voulaient qu'on serve de la dinde. Mais je leur ai dit qu'on ne fêtait pas ça, nous, au Québec!» Au même moment, un soldat au front avait contacté le bureau de circonscription de M. Bernier pour recevoir les fameux petits gâteaux, fabriqués en Beauce. D'où l'idée de remplacer la dinde par les gâteaux. «On voulait annoncer quelque chose d'autre, par exemple à propos du traitement des détenus, mais le bureau du premier ministre n'a pas voulu.»

On connaît la suite. Maxime Bernier a perdu son siège de ministre le 26 mai dernier, peu de temps après que le passé trouble de son ex-conjointe, Julie Couillard, eut été révélé. M. Bernier a reconnu avoir oublié des documents secrets relatifs au sommet de l'OTAN à Bucarest chez Mme Couillard, quelque part à la mi-avril. Mme Couillard a fréquenté de nombreuses personnes liées au crime organisé, dont un membre en règle des Rockers. Le premier ministre Stephen Harper a toujours soutenu que la démission de son ministre n'avait absolument rien à voir avec les mauvaises fréquentations de son ex-conjointe. Julie Couillard soutient pour sa part avoir informé Maxime Bernier de son passé, mais on ignore si M. Bernier a cherché à s'assurer que cela ne le plaçait pas en situation délicate.

Maxime Bernier doit s'adresser ce soir à ses électeurs de la Beauce pour expliquer les circonstances entourant l'oubli de ces documents et sa démission subséquente. Récemment, les conservateurs ont fait circuler la thèse que, loin d'avoir été négligent, M. Bernier avait plutôt été victime d'un vol. M. Bernier a prévu faire une déclaration à 18h30 ce soir, mais il ne répondra pas aux questions des journalistes.
5 commentaires
  • Serge Beauchamp - Inscrit 25 juin 2008 04 h 00

    Article sans autre but que d'attaquer la personne plutôt que les actions du Ministre

    Surprenant comme cet article n'a vraiment rien à dire contre l'ex-ministre que, pour résumer: "[cette opération a] cristallisé le manque de profondeur et d'intérêt pour les affaires internationales".

    C'est à dire, il manque de profondeur et de classe, c'est un vulgaire prolétaire, et pour cette raison il n'est pas qualifié pour sa position.

    Le même genre d'attaque personelle digne des démagogues républicains au sub de la frontière.

  • Guy Borremans - Inscrit 25 juin 2008 07 h 12

    Mal penser, mal bouffer.

    Les Marx Brothers devraient en être jaloux, là ou ils sont. Peut-on croire que ces hommes qui sont censés nous diriger (!) manquent de jugement à ce point. Le premier ministre à sûrement très besoin de courtiser les québécois pour la Saint-Jean. Pourquoi ne pas leur avoir distribué des Fritos ou autres malbouffes en sachet. Question de leur couper l'appétit à l'indépendance...

  • Gilles Bousquet - Inscrit 25 juin 2008 07 h 43

    J'ai mal à ma chaine de commandement

    Il est écrit plus haut : «un responsable de la 8e escadre est furieux que la chaîne de commandement n'ait pas été respectée.»

    On peut traduire ça par : Il fallait que les Jos-Louis passent pas la chaine de commendement. Les chefs de notre armée, enseignent à nos soldats à tuer et à se faire tuer en Afghanistan, s'est émue "s'est enragée" pour insulte à sa chaine et pour des Jos-Louis.

    Méchant gros problème pour notre armée mais encourageant pour les talibans.

  • Mariette Beaudoin - Inscrite 25 juin 2008 13 h 44

    Se mettre dans la peau des soldats

    Certains politiciens font-ils l'effort de se mettre à la place des gens ? Il me semble que les militaires auraient aimé avant toute chose voir des vidéos de leur famille et de leurs amis pour savoir comment ils allaient. Je suis certaine que leurs proches les auraient aussi encouragés. Cela aurait été un baume pour eux et les aurait stimulés à continuer, même si leur quotidien n'est pas facile. Autre alternative : le gouvernement aurait pu leur fournir des équipements vraiment sécuritaires. Mais les gâteaux coûtaient moins cher qu'un vidéo ou que de l'équipement... Pourtant, on dépense des milliards pour la guerre ! La seule présence du ministre aurait été suffisante dans ce cas.

  • Ghislain Racine - Inscrit 26 juin 2008 02 h 31

    Nous sommes fiers de nos Joe Louis!

    Ce texte est une anecdote très drôle. D'un autre côté, les Beaucerons, ces insommis, ne sont pas du même avis que la majorité de la population dans ce dossier. Je pense que c'est exagéré de reprocher à Bernier l'épisode des Joe Louis. Nous sommes fiers de ce qui provient de la Beauce. Assez fier pour l'amener en Afghanistan. Je suis convaincu que les travailleurs de l'usine Vachon étaient très fiers de voir leur Maxime avec leur produit là-bas. Ça, les gens en dehors de la Beauce ne peuvent pas comprendre. Ce n'était peut être pas une ideé de génie mais, d'après ce que je peux comprendre de cet article, pas sûr que Bernier a tellement eu de temps pour préparer le switch "dinde-Joe Louis". Des fois, les décisions se prennent vite. En bout de ligne, on reproche toute sorte de choses à Bernier. Tant qu'à moi, j'en ai assez entendu parler de l'affaire Bernier. Il s'est fait embarquer par Mme Couillard, qui elle travaillait pour... (on ne saura jamais qui).