Vie privée, vie publique
Cette calamiteuse histoire de moeurs qui a mis fin à la carrière du ministre Maxime Bernier aura réussi à faire les manchettes dans la presse internationale puisque tout le monde adore les histoires croustillantes où le sexe, la politique, le crime et l'espionnage se conjuguent pour créer le scandale. Le Canada, pays discret et calme, a, cette fois, intéressé les médias étrangers.
Cet épisode nous oblige à aborder encore une fois le problème de l'étanchéité de la vie privée et de la vie publique des personnalités politiques. Que le premier ministre Stephen Harper ait saisi, comme une bouée, l'argument de la vie privée pour banaliser la relation problématique — et précisons-le, plus que douteuse — de son ministre des Affaires étrangères relève de l'insolence politique.
Les défenseurs de la vie privée ont ici tort. Il est faux de croire que la frontière entre vie privée et vie publique peut être tracée une fois pour toutes. Cela procède d'une conception bien peu réaliste des comportements humains et des rôles sociaux. Il existe dans la société des fonctions multiples où le devoir de réserve, la prudence et le plus élémentaire jugement sont obligatoires.
On ne peut pas être policier et s'entourer dans sa vie privée de hors-la-loi et de criminels. On ne peut pas être juge et se comporter dans des lieux publics de façon déplacée sans courir le risque d'être jugé irresponsable, ce qui pour un juge signifierait l'incompétence. Un élu du peuple ne peut pas considérer que sa vie privée n'est soumise qu'aux contraintes définies par la loi. Autrement dit, l'élu ne doit pas, dans sa vie privée, agir simplement en fonction de ce qui est légal. À notre époque de chartes des droits, plusieurs ont fini par croire que seul le droit définissait nos gestes.
Quand on est premier ministre ou ministre, on ne peut pas s'afficher en public avec n'importe qui, au risque de se voir demander des comptes. On appartient, qu'on le veuille ou non, à une institution qui a ses règles, ses normes, son protocole et son éthique. Lorsque M. Bernier s'est présenté à son assermentation au bras de sa sulfureuse compagne au décolleté plongeant dans ce milieu conservateur (dans les deux sens) qu'est la colline parlementaire, il taquinait l'assemblée comme d'autres taquinent le poisson.
Dans l'ancien temps, on disait que ça ne faisait pas distingué. «Regardez, les gars, le pétard que j'ai entre les mains!» est la traduction vulgaire de ce qui devait trotter dans la tête du ministre. Or le décolleté, on le sait maintenant, n'était que la pointe de l'iceberg, si l'on peut dire, puisque dans l'alcôve, avec ou sans micro, le ministre des Affaires étrangères avait appris de la bouche même de la dame l'essentiel de sa vie passée si rock'n'roll.
Ni un député ni un ministre, et qui plus est le chef de la diplomatie canadienne représentant les Canadiens sur toute la planète, ne doivent s'imaginer que leur vie privée se situe dans le même espace que celui de leurs concitoyens. Dans le cas du premier ministre, d'une certaine manière on pourrait affirmer qu'il n'a pas de vie privée sauf à l'intérieur des murs de son domicile personnel. Même ceux dont il choisit d'être entouré ont aussi un devoir de réserve afin de ne pas porter offense à sa fonction.
On accepte mal de nos jours ces contraintes qu'on perçoit souvent comme des relents d'une époque conformiste et rigide et qu'on dit révolue. Mais toute société possède des règles strictes qui garantissent l'harmonie sociale. Ne confondons pas la hiérarchie et la valeur symbolique des fonctions au principe reconnu de l'égalité des êtres. À certaines fonctions sont rattachés des privilèges, certes, mais avant tout des contraintes, dont celle d'un empiétement de la vie publique sur la vie privée.
La phrase lapidaire de Pierre Elliott Trudeau, à savoir que l'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens, n'est pas un principe absolu. Un premier ministre pourrait-il, sans retombées politiques, séduire et se mettre au lit avec la femme du chef de l'opposition? Imagine-t-on la gouverneure générale du Canada devenir la maîtresse du juge en chef de la Cour suprême? Serait-il acceptable que le ministre de la Justice ait une liaison avec la propriétaire d'un club échangiste et s'affiche avec elle? Politique-fiction? Évidemment, mais ces exemples outranciers illustrent bien les limites de l'étanchéité de la vie publique et de la vie privée de ceux qui nous gouvernent ou dirigent nos institutions publiques.
L'époque est à l'épanouissement du moi dans un environnement le moins contraignant possible. La vie privée est devenue une valeur sacrée alors que la technologie l'a pulvérisée avec les banques de données, Internet, les contrôles de sécurité, pour ne pas parler de la télévision-confessionnal où tout un chacun accepte volontairement de livrer le plus intime de lui-même.
Or il existe des fonctions où l'on ne fait pas ce que l'on veut avec qui l'on veut, pour parler comme dans les blogues. Le sens de la fonction, le devoir dû à son rang, la conscience de son rôle social et le respect des électeurs ou du public que l'on sert devraient habiter ceux à qui l'on a confié le mandat de nous représenter, ceux qui incarnent l'autorité et la loi.
***
denbombardier@videotron.ca
Cet épisode nous oblige à aborder encore une fois le problème de l'étanchéité de la vie privée et de la vie publique des personnalités politiques. Que le premier ministre Stephen Harper ait saisi, comme une bouée, l'argument de la vie privée pour banaliser la relation problématique — et précisons-le, plus que douteuse — de son ministre des Affaires étrangères relève de l'insolence politique.
Les défenseurs de la vie privée ont ici tort. Il est faux de croire que la frontière entre vie privée et vie publique peut être tracée une fois pour toutes. Cela procède d'une conception bien peu réaliste des comportements humains et des rôles sociaux. Il existe dans la société des fonctions multiples où le devoir de réserve, la prudence et le plus élémentaire jugement sont obligatoires.
On ne peut pas être policier et s'entourer dans sa vie privée de hors-la-loi et de criminels. On ne peut pas être juge et se comporter dans des lieux publics de façon déplacée sans courir le risque d'être jugé irresponsable, ce qui pour un juge signifierait l'incompétence. Un élu du peuple ne peut pas considérer que sa vie privée n'est soumise qu'aux contraintes définies par la loi. Autrement dit, l'élu ne doit pas, dans sa vie privée, agir simplement en fonction de ce qui est légal. À notre époque de chartes des droits, plusieurs ont fini par croire que seul le droit définissait nos gestes.
Quand on est premier ministre ou ministre, on ne peut pas s'afficher en public avec n'importe qui, au risque de se voir demander des comptes. On appartient, qu'on le veuille ou non, à une institution qui a ses règles, ses normes, son protocole et son éthique. Lorsque M. Bernier s'est présenté à son assermentation au bras de sa sulfureuse compagne au décolleté plongeant dans ce milieu conservateur (dans les deux sens) qu'est la colline parlementaire, il taquinait l'assemblée comme d'autres taquinent le poisson.
Dans l'ancien temps, on disait que ça ne faisait pas distingué. «Regardez, les gars, le pétard que j'ai entre les mains!» est la traduction vulgaire de ce qui devait trotter dans la tête du ministre. Or le décolleté, on le sait maintenant, n'était que la pointe de l'iceberg, si l'on peut dire, puisque dans l'alcôve, avec ou sans micro, le ministre des Affaires étrangères avait appris de la bouche même de la dame l'essentiel de sa vie passée si rock'n'roll.
Ni un député ni un ministre, et qui plus est le chef de la diplomatie canadienne représentant les Canadiens sur toute la planète, ne doivent s'imaginer que leur vie privée se situe dans le même espace que celui de leurs concitoyens. Dans le cas du premier ministre, d'une certaine manière on pourrait affirmer qu'il n'a pas de vie privée sauf à l'intérieur des murs de son domicile personnel. Même ceux dont il choisit d'être entouré ont aussi un devoir de réserve afin de ne pas porter offense à sa fonction.
On accepte mal de nos jours ces contraintes qu'on perçoit souvent comme des relents d'une époque conformiste et rigide et qu'on dit révolue. Mais toute société possède des règles strictes qui garantissent l'harmonie sociale. Ne confondons pas la hiérarchie et la valeur symbolique des fonctions au principe reconnu de l'égalité des êtres. À certaines fonctions sont rattachés des privilèges, certes, mais avant tout des contraintes, dont celle d'un empiétement de la vie publique sur la vie privée.
La phrase lapidaire de Pierre Elliott Trudeau, à savoir que l'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens, n'est pas un principe absolu. Un premier ministre pourrait-il, sans retombées politiques, séduire et se mettre au lit avec la femme du chef de l'opposition? Imagine-t-on la gouverneure générale du Canada devenir la maîtresse du juge en chef de la Cour suprême? Serait-il acceptable que le ministre de la Justice ait une liaison avec la propriétaire d'un club échangiste et s'affiche avec elle? Politique-fiction? Évidemment, mais ces exemples outranciers illustrent bien les limites de l'étanchéité de la vie publique et de la vie privée de ceux qui nous gouvernent ou dirigent nos institutions publiques.
L'époque est à l'épanouissement du moi dans un environnement le moins contraignant possible. La vie privée est devenue une valeur sacrée alors que la technologie l'a pulvérisée avec les banques de données, Internet, les contrôles de sécurité, pour ne pas parler de la télévision-confessionnal où tout un chacun accepte volontairement de livrer le plus intime de lui-même.
Or il existe des fonctions où l'on ne fait pas ce que l'on veut avec qui l'on veut, pour parler comme dans les blogues. Le sens de la fonction, le devoir dû à son rang, la conscience de son rôle social et le respect des électeurs ou du public que l'on sert devraient habiter ceux à qui l'on a confié le mandat de nous représenter, ceux qui incarnent l'autorité et la loi.
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denbombardier@videotron.ca
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