Remplacement des avions de recherche et de sauvetage - La Force aérienne rencontre des turbulences politiques
Ottawa — Un bras de fer entre le gouvernement Harper et la Force aérienne de l'armée retarde depuis plusieurs mois l'acquisition des 17 avions de recherche et de sauvetage qui doivent remplacer la flotte actuelle, largement désuète. Ce retard pourrait coûter jusqu'à 600 millions de dollars aux contribuables.
Selon nos informations, les Forces canadiennes attendent depuis l'automne dernier le feu vert du gouvernement pour lancer le processus d'acquisition des nouveaux avions dédiés à la recherche et au sauvetage. Ces appareils servent à secourir les citoyens perdus dans les montagnes, coincés dans un bateau à la dérive ou victimes d'un écrasement d'avion.
«Les documents sont prêts à être envoyés au conseil des ministres pour approbation. La Force aérienne a fait ses devoirs il y a longtemps. Mais il y a plusieurs choses qui bloquent, notamment sur le plan politique», a soutenu au Devoir une source militaire la semaine dernière.
Le noeud du problème concerne les exigences de l'armée de l'air. Les critères de sélection établis pour choisir le type d'appareils qui constitueront la nouvelle flotte ne plaisent pas à certains membres du gouvernement, qui les jugent trop restrictifs. Les exigences de l'armée en ce qui concerne la vitesse du futur appareil, la visibilité dans le poste de pilotage et la manoeuvrabilité de l'avion dans les montagnes font en sorte qu'un constructeur est largement en avance dans la course pour l'obtention de ce contrat de 1,3 milliard de dollars. Il s'agit de la multinationale Alenia (Italie), avec son C-27J.
Le gouvernement Harper, qui s'est fait accuser en 2006 d'avoir favorisé certains constructeurs militaires en lançant des processus d'acquisition peu compétitifs (avions C-17, avions C-130J, hélicoptères Chinook), ne souhaite pas revivre la même tempête politique.
Le gouvernement subit également la pression de plusieurs lobbyistes qui veulent que leurs entreprises puissent se qualifier lors de l'appel d'offres. Un lobbyiste a même confié au Devoir que sa multinationale allait «causer des problèmes» au gouvernement sur la place publique si le processus d'acquisition n'est pas assez ouvert à son goût. Ces personnes veulent que les critères de sélection soient modifiés.
Mais la Force aérienne de l'armée, qui planche activement sur le dossier des avions de recherche et de sauvetage depuis 2004, estime que revoir ses exigences pourrait l'empêcher d'obtenir le meilleur avion pour le Canada. Le document de l'armée qui évalue les besoins et justifie les critères de sélection possède 111 pages. «Il s'agit de sauver des vies, pas de faire plaisir à des politiciens», a lancé une source militaire au Devoir.
L'armée de l'air commence d'ailleurs à s'impatienter, vu l'état précaire des avions de recherche et de sauvetage. Le bureau du ministre de la Défense, Peter MacKay, a reçu une séance d'information sur le dossier la semaine dernière. Le sous-ministre de la Défense, Robert Fonberg, a lui aussi été mis au courant de la situation il y a quelques jours.
Le bureau du premier ministre et le ministère des Travaux publics, qui gère les appels d'offres, seraient les plus réticents à aller de l'avant avec les critères de sélection actuels.
D'après nos informations, le chef d'état-major de la Défense, le général Rick Hillier, très concentré sur la mission canadienne en Afghanistan, ne fait pas pression sur le gouvernement pour faire débloquer ce dossier qui touche les besoins au Canada. Sans la coopération du chef d'état-major, le bras de fer est condamné à s'éterniser, dit-on dans les coulisses du ministère de la Défense.
Une priorité
Le remplacement des avions de recherche et de sauvetage est une priorité de l'armée de l'air depuis plusieurs années. En avril, Le Devoir révélait la teneur d'un document secret des Forces canadiennes qui tirait la sonnette d'alarme. «Les activités de recherche et de sauvetage au Canada sont parmi les plus exigeantes au monde. Les avions Buffalo et Hercules en service se meurent, avec une disponibilité opérationnelle de 33 % qui continue à se détériorer», peut-on lire dans le document. La norme dans le domaine est de 70 %.
C'est donc dire que, sur les 16 avions de la flotte actuelle — six Buffalo CC115 et dix Hercules CC130 —, seulement cinq appareils sont disponibles en tout temps pour secourir les citoyens. Quatre bases militaires au pays abritent ces appareils (Comox, Winnipeg, Trenton et Greenwood), ce qui fait un maximum d'un avion disponible en tout temps sur chaque base. En raison de la vétusté des avions, la majorité de la flotte est clouée au sol pour l'entretien et les réparations.
Les Buffalo mis en service en 1967 et les Hercules acquis par le Canada entre 1964 et 1990 devaient terminer leur vie utile en 2010. Le gouvernement libéral précédent prévoyait recevoir les nouveaux appareils en 2009. Mais tout a été bloqué lors des élections de l'automne 2005. Maintenant, le bras de fer ajoute au retard.
Le plan de la Défense «Canada d'abord», dévoilé la semaine dernière, prévoit le remplacement de la flotte pour 2015. «C'est une priorité pour la Force aérienne, explique la capitaine Nathalie Garcia, officier d'affaires publiques de la Force aérienne. Même si on lance le processus d'acquisition bientôt, ça va prendre du temps avant de recevoir les nouveaux avions. Il faut donc être prêts à assurer la sécurité des gens avec une partie de la flotte actuelle entre 2010 et 2015.» Dans le domaine de l'aviation militaire, le premier appareil est généralement livré 36 mois après la signature du contrat, alors que le dernier avion est reçu 60 mois plus tard.
Une facture salée
Toutefois, remiser les avions cinq ans plus tard que prévu a un coût élevé. Dans un document du Conseil du trésor obtenu par Le Devoir, on constate que chaque année de service des avions au-delà de 2010 coûte 120 millions de dollars en frais d'entretien supplémentaires. Plus la signature du contrat tarde, plus la facture de mise à niveau des 16 vieux avions gonfle. Cette dernière pourrait donc atteindre 600 millions si tous les avions doivent être maintenus en état de vol jusqu'en 2015.
Le Conseil du trésor souligne que remplacer rapidement les vieux avions permettrait des économies importantes au gouvernement, tant sur le plan de la consommation d'essence que sur ceux de l'entretien et de la réparation.
La valeur du contrat d'achat des 17 appareils atteindra 1,3 milliard de dollars, montant auquel il faut ajouter l'entretien sur 20 ans, ce qui gonflera la facture finale à environ 2,8 milliards. Outre Alenia, deux autres multinationales de l'aviation militaire sont sur les rangs: Lockheed Martin (États-Unis) avec son C-130J petit format ainsi que CASA-EADS (Espagne) avec son C-295.
Alenia est toutefois en avance dans la course, puisque son appareil satisfait davantage aux critères de la Force aérienne. Lockheed Martin et CASA-EADS remplissent certains critères, mais pas tous.
Dans un document confidentiel intitulé «Énoncé du besoin opérationnel» et obtenu par Le Devoir, la Force aérienne dit avoir besoin d'un avion de recherche et de sauvetage rapide pour couvrir avec efficacité le grand territoire canadien. Ainsi, le nouvel avion devra pouvoir voler à 504 km/h. Il s'agit du principal facteur discriminatoire, et seuls Alenia et Lockheed Martin se qualifient pour ce critère. Le C-295 de CASA-EADS ne peut voler à plus de 480 km/h. La multinationale fait pression pour que ce critère soit revu à la baisse.
Pouvoir voler à basse vitesse dans les montagnes est également un critère important aux yeux des Forces canadiennes. Sur ce point, Alenia et CASA-EADS se qualifient, mais pas Lockheed Martin. Même scénario pour la visibilité à partir du poste de pilotage. Les avions d'Alenia et de CASA-EADS offrent une meilleure vision grâce au plus grand nombre de hublots. Le document des Forces canadiennes ne mentionne toutefois aucun nom d'entreprise.
Selon nos informations, les Forces canadiennes attendent depuis l'automne dernier le feu vert du gouvernement pour lancer le processus d'acquisition des nouveaux avions dédiés à la recherche et au sauvetage. Ces appareils servent à secourir les citoyens perdus dans les montagnes, coincés dans un bateau à la dérive ou victimes d'un écrasement d'avion.
«Les documents sont prêts à être envoyés au conseil des ministres pour approbation. La Force aérienne a fait ses devoirs il y a longtemps. Mais il y a plusieurs choses qui bloquent, notamment sur le plan politique», a soutenu au Devoir une source militaire la semaine dernière.
Le noeud du problème concerne les exigences de l'armée de l'air. Les critères de sélection établis pour choisir le type d'appareils qui constitueront la nouvelle flotte ne plaisent pas à certains membres du gouvernement, qui les jugent trop restrictifs. Les exigences de l'armée en ce qui concerne la vitesse du futur appareil, la visibilité dans le poste de pilotage et la manoeuvrabilité de l'avion dans les montagnes font en sorte qu'un constructeur est largement en avance dans la course pour l'obtention de ce contrat de 1,3 milliard de dollars. Il s'agit de la multinationale Alenia (Italie), avec son C-27J.
Le gouvernement Harper, qui s'est fait accuser en 2006 d'avoir favorisé certains constructeurs militaires en lançant des processus d'acquisition peu compétitifs (avions C-17, avions C-130J, hélicoptères Chinook), ne souhaite pas revivre la même tempête politique.
Le gouvernement subit également la pression de plusieurs lobbyistes qui veulent que leurs entreprises puissent se qualifier lors de l'appel d'offres. Un lobbyiste a même confié au Devoir que sa multinationale allait «causer des problèmes» au gouvernement sur la place publique si le processus d'acquisition n'est pas assez ouvert à son goût. Ces personnes veulent que les critères de sélection soient modifiés.
Mais la Force aérienne de l'armée, qui planche activement sur le dossier des avions de recherche et de sauvetage depuis 2004, estime que revoir ses exigences pourrait l'empêcher d'obtenir le meilleur avion pour le Canada. Le document de l'armée qui évalue les besoins et justifie les critères de sélection possède 111 pages. «Il s'agit de sauver des vies, pas de faire plaisir à des politiciens», a lancé une source militaire au Devoir.
L'armée de l'air commence d'ailleurs à s'impatienter, vu l'état précaire des avions de recherche et de sauvetage. Le bureau du ministre de la Défense, Peter MacKay, a reçu une séance d'information sur le dossier la semaine dernière. Le sous-ministre de la Défense, Robert Fonberg, a lui aussi été mis au courant de la situation il y a quelques jours.
Le bureau du premier ministre et le ministère des Travaux publics, qui gère les appels d'offres, seraient les plus réticents à aller de l'avant avec les critères de sélection actuels.
D'après nos informations, le chef d'état-major de la Défense, le général Rick Hillier, très concentré sur la mission canadienne en Afghanistan, ne fait pas pression sur le gouvernement pour faire débloquer ce dossier qui touche les besoins au Canada. Sans la coopération du chef d'état-major, le bras de fer est condamné à s'éterniser, dit-on dans les coulisses du ministère de la Défense.
Une priorité
Le remplacement des avions de recherche et de sauvetage est une priorité de l'armée de l'air depuis plusieurs années. En avril, Le Devoir révélait la teneur d'un document secret des Forces canadiennes qui tirait la sonnette d'alarme. «Les activités de recherche et de sauvetage au Canada sont parmi les plus exigeantes au monde. Les avions Buffalo et Hercules en service se meurent, avec une disponibilité opérationnelle de 33 % qui continue à se détériorer», peut-on lire dans le document. La norme dans le domaine est de 70 %.
C'est donc dire que, sur les 16 avions de la flotte actuelle — six Buffalo CC115 et dix Hercules CC130 —, seulement cinq appareils sont disponibles en tout temps pour secourir les citoyens. Quatre bases militaires au pays abritent ces appareils (Comox, Winnipeg, Trenton et Greenwood), ce qui fait un maximum d'un avion disponible en tout temps sur chaque base. En raison de la vétusté des avions, la majorité de la flotte est clouée au sol pour l'entretien et les réparations.
Les Buffalo mis en service en 1967 et les Hercules acquis par le Canada entre 1964 et 1990 devaient terminer leur vie utile en 2010. Le gouvernement libéral précédent prévoyait recevoir les nouveaux appareils en 2009. Mais tout a été bloqué lors des élections de l'automne 2005. Maintenant, le bras de fer ajoute au retard.
Le plan de la Défense «Canada d'abord», dévoilé la semaine dernière, prévoit le remplacement de la flotte pour 2015. «C'est une priorité pour la Force aérienne, explique la capitaine Nathalie Garcia, officier d'affaires publiques de la Force aérienne. Même si on lance le processus d'acquisition bientôt, ça va prendre du temps avant de recevoir les nouveaux avions. Il faut donc être prêts à assurer la sécurité des gens avec une partie de la flotte actuelle entre 2010 et 2015.» Dans le domaine de l'aviation militaire, le premier appareil est généralement livré 36 mois après la signature du contrat, alors que le dernier avion est reçu 60 mois plus tard.
Une facture salée
Toutefois, remiser les avions cinq ans plus tard que prévu a un coût élevé. Dans un document du Conseil du trésor obtenu par Le Devoir, on constate que chaque année de service des avions au-delà de 2010 coûte 120 millions de dollars en frais d'entretien supplémentaires. Plus la signature du contrat tarde, plus la facture de mise à niveau des 16 vieux avions gonfle. Cette dernière pourrait donc atteindre 600 millions si tous les avions doivent être maintenus en état de vol jusqu'en 2015.
Le Conseil du trésor souligne que remplacer rapidement les vieux avions permettrait des économies importantes au gouvernement, tant sur le plan de la consommation d'essence que sur ceux de l'entretien et de la réparation.
La valeur du contrat d'achat des 17 appareils atteindra 1,3 milliard de dollars, montant auquel il faut ajouter l'entretien sur 20 ans, ce qui gonflera la facture finale à environ 2,8 milliards. Outre Alenia, deux autres multinationales de l'aviation militaire sont sur les rangs: Lockheed Martin (États-Unis) avec son C-130J petit format ainsi que CASA-EADS (Espagne) avec son C-295.
Alenia est toutefois en avance dans la course, puisque son appareil satisfait davantage aux critères de la Force aérienne. Lockheed Martin et CASA-EADS remplissent certains critères, mais pas tous.
Dans un document confidentiel intitulé «Énoncé du besoin opérationnel» et obtenu par Le Devoir, la Force aérienne dit avoir besoin d'un avion de recherche et de sauvetage rapide pour couvrir avec efficacité le grand territoire canadien. Ainsi, le nouvel avion devra pouvoir voler à 504 km/h. Il s'agit du principal facteur discriminatoire, et seuls Alenia et Lockheed Martin se qualifient pour ce critère. Le C-295 de CASA-EADS ne peut voler à plus de 480 km/h. La multinationale fait pression pour que ce critère soit revu à la baisse.
Pouvoir voler à basse vitesse dans les montagnes est également un critère important aux yeux des Forces canadiennes. Sur ce point, Alenia et CASA-EADS se qualifient, mais pas Lockheed Martin. Même scénario pour la visibilité à partir du poste de pilotage. Les avions d'Alenia et de CASA-EADS offrent une meilleure vision grâce au plus grand nombre de hublots. Le document des Forces canadiennes ne mentionne toutefois aucun nom d'entreprise.
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