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La loi du plus fort

Michel David   17 mai 2008  Canada
On a beau railler le bla-bla des politiciens, les Québécois se sont toujours laissés prendre aux beaux discours sur le renouvellement du fédéralisme.

Pierre Elliott Trudeau avait scellé l'issue du référendum de 1980 avec son engagement solennel qu'un NON ouvrirait la porte au changement. Quatre plus tard, le Québec s'est jeté dans les bras des conservateurs de Brian Mulroney sur la promesse qu'il pourrait réintégrer le giron constitutionnel «dans l'honneur et l'enthousiasme».

Fin observateur, Stephen Harper a bien vu que la meilleure façon d'amadouer la «nation québécoise» était de la rouler dans la farine. D'où son célèbre discours de Québec, le 19 décembre 2005: «Le pouvoir de dépenser exorbitant a donné naissance à un fédéralisme dominateur, un fédéralisme paternaliste qui est une menace sérieuse pour l'avenir de la fédération.» Cinq semaines plus tard, il était premier ministre du Canada.

Comme bien d'autres, le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, qui avait fait de la limitation du pouvoir de dépenser la pierre d'assise de son rapport de 2001, s'y est laissé prendre. À tel point qu'il s'est mis à faire le coq.

Six mois après le discours de M. Harper, à l'occasion d'un colloque de l'Association des économistes québécois, M. Pelletier déclarait: «J'annonce aujourd'hui que j'entends personnellement livrer une bataille au cours des prochains mois afin que soit restreint et fermement balisé un tel usage du pouvoir fédéral de dépenser.» Un an plus tard, en juin 2007, c'était toujours son «gros, gros, gros défi [...], la priorité numéro un».

Imaginez sa déconvenue, l'automne dernier, quand M. Harper a proposé une limitation du pouvoir de dépenser qui ne limiterait rien du tout puisqu'elle s'appliquerait seulement à des programmes tombés en désuétude. Enchâsser dans la Constitution une fausse garantie comme celle-là équivaudrait à ouvrir la porte à tous les abus.

***

L'éternel débat sur le pouvoir de dépenser passionne le commun des mortels presque autant que la reproduction des coléoptères en Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais il est au coeur du problème constitutionnel.

Paradoxalement, même si le gouvernement fédéral ne s'est jamais privé de l'exercer dans des domaines qui relèvent exclusivement des provinces, personne ne sait si ce pouvoir existe vraiment puisque la Constitution n'en fait aucune mention, contrairement à d'autres fédérations issues de l'empire britannique, par exemple l'Australie.

En 1937, le Conseil privé de Londres avait statué que le dominion canadien ne détenait pas le pouvoir d'empiéter sur les compétences provinciales. Depuis ce temps, aucun des deux ordres de gouvernement n'avait osé demander à la Cour suprême de se prononcer.

Mardi dernier, la Cour suprême a été saisie formellement de la question dans le cadre du litige qui oppose la CSN et la FTQ au gouvernement fédéral depuis plus de dix ans à propos de l'utilisation des surplus de la caisse d'assurance emploi.

Déjà, en novembre 2006, la Cour d'appel du Québec avait donné raison à Ottawa, comme la Cour supérieure l'avait fait précédemment. Si le plus haut tribunal au pays confirmait ces décisions, le rapport de force entre Ottawa et les provinces serait considérablement modifié. Si la question semble laisser les autres provinces passablement indifférentes, aucun gouvernement québécois ne pourrait demeurer indifférent à un recul dont les conséquences pratiques pourraient être beaucoup graves que la perte du droit de veto subie en 1982.

Dans le mémoire qu'il a présenté à la Cour suprême, le procureur général du Québec a très bien situé l'enjeu: «Cela donne l'occasion au palier fédéral d'établir des priorités et de fixer des énoncés de politique dans des domaines que la Constitution a attribués à la compétence des gouvernements provinciaux.» Autrement dit, forcer le Québec à entrer dans le moule canadien.

Dans les milieux constitutionnels canadiens, plusieurs sont déjà d'avis que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, peu importe où, découle tout naturellement de son pouvoir de lever des impôts. Bref, c'est la loi du plus fort, c'est-à-dire du plus riche.

***

Benoît Pelletier a beau trépigner depuis deux ans, Stephen Harper serait bien fou de négocier quoi que ce soit avant de connaître le jugement de la Cour suprême, qui risque fort de l'avantager.

Remarquez, rien n'assure que M. Harper en profiterait pour envahir les domaines de compétence des provinces. On ne saurait soupçonner un homme qui a démontré autant de transparence et de sens démocratique depuis deux ans de nourrir des arrière-pensées, n'est-ce pas? L'avenir est toutefois imprévisible. Tenez, si jamais Stéphane Dion ou Bob Rae...

Chose certaine, le moment semble bien mal choisi pour rendre les armes, comme Alain Dubuc invite ses amis souverainistes à le faire. Remarquez, il y aura toujours des gens pour trouver que la soumission à la loi du plus fort est une preuve de discernement.

Certes, les temps sont durs pour les souverainistes. Assez paradoxalement, il pourrait y avoir là quelque chose d'encourageant. Si, malgré une conjoncture aussi défavorable, 42 % des Québécois voteraient OUI, selon le dernier sondage Léger Marketing-Le Devoir, c'est que la partie n'est terminée.

La question posée n'était pourtant pas «molle», même si M. Dion trouverait sans doute à y redire: «Si un référendum sur la souveraineté du Québec avait lieu aujourd'hui, voteriez-vous pour ou contre la souveraineté?»

À 42 %, la souveraineté se retrouve exactement au même niveau qu'en avril 2007, alors que Léger Marketing avait posé pour la dernière fois la même question qu'au référendum d'octobre 1995 sur la souveraineté assortie d'une offre de partenariat avec le Canada. Le mois suivant, avec la nouvelle question portant sur la souveraineté tout court, le OUI avait baissé à 36 %, soit un recul de 6 %.

Autrement dit, avec la même question qu'au référendum, le OUI serait presque au même niveau. La Loi sur la clarté a peut-être placé la barre un peu plus haute, mais la base souverainiste de 1995 se semble pas avoir été sérieusement entamée. S'il est vrai que les discussions sur le pouvoir de dépenser sont bien ennuyeuses, le rejet de la loi du plus fort demeurera toujours un puissant moteur.

***

mdavid@ledevoir.com






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  • Jean-Renaud Dubois
    Abonné
    samedi 17 mai 2008 00h35
    Pourquoi avoir pris..... un an .... pour nous le dire?
    « Bonjour,

    Voici la nouvelle question posée aux Québécois sur la souveraineté, sans partenariat, que M.David connaissait depuis 1 an!

    Il était temps!
    *
    Léger:
    Si un référendum avait lieu aujourd'hui sur la souveraineté du Québec, voteriez-vous POUR ou CONTRE la souveraineté du Québec ?

    CROP:
    Si un référendum avait lieu aujourd'hui vous demandant si vous voulez que le Québec devienne un pays « SOUVERAIN » souverain, voteriez-vous Oui ou voteriez-vous Non?

    Pourquoi avoir pris un an pour nous le dire? »

  • Michel Lebel
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 05h28
    Une vision simpliste!
    « Vous avez une vision fort simpliste du fédéralisme. Évidemment pour un souverainiste, la fédération canadienne ne sera jamais assez décentralisée. Mais les provinces ont de nos jours beaucoup plus de pouvoirs importants que le fédéral: santé, éducation, services sociaux, pour ne nommer que ceux-là, relèvent de la compétence provinciale, alors que ces pouvoirs avaient peu d'importance au moment de la naissance de la fédération canadienne en 1867. Je vous mentionne enfin que le Canada est actuellement la fédération la plus décentralisée au monde. Une dernière remarque: c'est bien avant 1937, mais à la fin du XIXe siècle, que le Comité judiciaire du Conseil privé a reconnu que les deux ordres de parlement(fédéral et provincial)étaient souverains dans leur sphère de compétence. Quant au pouvoir fédéral de dépenser, il a peu d'effet, sinon aucun, sur la façon de faire ou les programmes eux-mêmes qui relèvent de la compétence provinciale. Le contenu de ces compétences demeure de l'autorité exclusive des provinces.

    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit constitutionnel »

  • Jacques Hérivault
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 07h29
    L'existence du pouvoir fédéral de dépenser
    « M. David,
    Vous avez raison de dire que le pouvoir fédéral de dépenser est au coeur du problème Canada-Québec (Quoique l'identité francophone et la minorisation du Québec soient les deux autres facteurs fondamentaux).
    Par contre, quand vous dites que personne ne sait s'il existe, je ne suis pas sûr que vous ayez raison. Il est vrai que la Constitution canadienne ne le mentionne pas explicitement, mais les articles 92 octroient les pouvoirs résiduels - c'est-à-dire ceux que les rédacteurs n'ont pu ou voulu inclure - au gouvernement fédéral. Beaucoup de constitutionnalistes conçoivent cette mention implicite comme sont origine moderne. De plus, c'est cette mention implicite qui a en partie permis l'extinction de la doctrine des "compétences étanches" qui prévalait lorsque que le Canada avait toujours recourt au Conseil privé de Londres. Plusieurs jugement de la Cour surprême ont aussi confirmé l'existence du pouvoir fédéral de dépenser (voir les travaux de Jacques Frémont et Henri Brun).
    Étant donné que notre droit constitutionnel est de nature britannique, la jurisprudence et la pratique traditionnelle ont une aussi grande valeur constitutionnelle qu'une mention claire et précise dans la Constitution.
    J'ai bien peur comme vous que le jugement sur les surplus de la caisse d'assurance-emploi sera implicitement encore une fois une confirmation du pouvoir fédéral de dépenser (illimité), mais ce ne sera pas le premier.
    Dans ce cas précis, malheureusement le Québec n'a que lui même à blâmer puisqu'il a lui-même accepté la modification constitutionnelle qui a transféré le pouvoir sur l'assurance-chômage au gouvernement fédéral dans les années '50. Mais il l'a fait par manque d'argent...
    Cordialement. »

  • Jean-Claude Couture
    Abonné
    samedi 17 mai 2008 09h11
    les québécois molassons politiques
    « merci pour votre texte qui touche un peu (au début) au manque collectif de perspective politique. Si les québécois se font rouler dans la farine si souvent c'est qu'il sont incapables de s'entendre sur une vision commune de société et de se définir malgré l'opposition du Canada. Il faut qu'on nous aime même au détriment de notre affirmation nationale. Réflexe de conquis! Nous faisons face a un maître intelligent et qui se donne les moyens d'agir en fonction de sa vision. Nous on s'écrasent. C'est plus confortable et quesce qu'on dirait de nous si on osait? Petit peuple conquis qui risque de tomber dans l'insignifiance si la démarche collective ne se radicalise pas un peu pour affirmer notre droit à l'existence collective. »

  • Claude Desjardins
    Abonné
    samedi 17 mai 2008 09h38
    Le Québec selon Dubuc
    « Ce n'est pas la première tentative de M. Dubuc d'asséner le coup de grâce au mouvement souverainiste « blessé » en invitant ses « amis » à rendre les armes.

    Il devrait cesser de prendre ses rêves pour la réalité. Le Québec ne sera jamais qu'un vaste champ d'unifoliés. »

  • Jean Desjardins
    Abonné
    samedi 17 mai 2008 09h58
    La soumission, comme mode de vie...
    « "Remarquez, il y aura toujours des gens pour trouver que la soumission à la loi du plus fort est une preuve de discernement." Michel David

    Il serait plus exact d'écrire, en ce qui concerne les Québécois: Il y aura toujours des gens pour trouver que la soumission est un mode de vie excitant et ...honorable.

    Malheureusement, au Québec, cette faction est largement majoritaire, en 2008.

    Pauvre petit peuple, à genoux !

    Jean Desjardins »

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 16h25
    Les vieilles guenilles souverainistes
    « Lassitude de voir ressortir encore et encore les mêmes vieilles guenilles souverainistes ('pouvoir fédéral de dépenser' pis après?), dont le commentaire de Michel Lebel résume fort bien la vacuité. Qu'un blogueur ignorant répète comme un perroquet ce genre de fadaises, passe encore, mais un journaliste? Je m'interroge... »

  • Loïc Roussel
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 20h07
    une bonne nouvelle
    « "Je vous mentionne enfin que le Canada est actuellement la fédération la plus décentralisée au monde."

    ah bon, tant meux... ça m'inquiétait justement »

  • Jean Leroux
    Inscrit
    samedi 17 mai 2008 20h37
    Simpliste... ça endort mieux les masses!!!
    « Mon Dieu, monsieur David, prenez un grand respire par le nez. À vous lire, on croirait que le Canada exploite tellement les pauvres petits québécois qu'ils n'auront pas de quoi se mettre sous la dent demain!! Que le Devoir (la Pravda du PQ) et ses chroniqueurs prennent acte de la nouvelle réalité au XXIe siècle: Le Canada est une fédération qui continue, plus que jamais, à faire l'envie du monde entier et ce n'est pas demain que les séparatistes pourront la défaire pour simplement consolider plus de pouvoir chez les oligarches du PQ... Bien sûr, à simplifier à outrance, on endort mieux les masses et ça fonctionne parfois au Québec ... sauf que les québécois sont plus sages que vous ne le pensez!!! »

  • Réjean Drouin
    Abonné
    dimanche 18 mai 2008 21h34
    Si le pouvoir fédéral de dépenser n'a que peu d'effet ..
    « Si le pouvoir fédéral de dépenser n'a que peu d'effet, pourquoi le fed l'utilise t-il ? »

  • Paul Verreault
    Inscrit
    lundi 19 mai 2008 09h38
    Loi du plus fort=Antidémocratie
    « Si les médias n'étaient pas tous fédéralistes au Québec, certains sont un peu nationalistes à la R. Bou-Bou-Bourassa qui a fini par s'écraser et a accepté "Charlottetown", on pourrait y lire que le Fédéral a toujours régné par la loi du plus fort. Le plus récent exemple est le gain du "Non" en '95 où il a enfreint sans vergogne et parce qu'il se sentait le plus fort la loi référendaire très démocratique du Québec, en dépensant 2X plus que les clans du "Non" et du "Oui" réunis, en faisant voter 250,000 personnes dont on n'a trouvé ni l'adresse, ni aucune preuve de leur existence civile. Si les médias québécois respectaient la démocratie, ils auraient dénoncé ces tricheries évidentres comme ils le font pour d'autres pays, au lieu de les taire ou de les annoncer comme des présomptions (qui laissent un doute). Les Québécois sont démocratiques mais la masse n'est informée que par la propagande fédéraliste, en politique. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 19 mai 2008 10h21
    C'est vrai M. Leroux
    « M. Jean Leroux écrit : «les québécois sont plus sages que vous ne le pensez!!! »

    Vous avez raiosn M. Leroux. Les Québécois sont divisés, à parts à peu près égales, entre fédéralistes et souverainistes. "Les uns pensent qu'il est avantageux de conserver la fédération actuelle et d'autres, de la quitter". Les 2 camps ont raison en partie. Il y a des avantages et des dangers à rester et à quitter et on ne sait pas à l'avance, avec certitude, ce que serait la futur du Québec français avec l'une ou l'autre solution sauf ceux qui lisent dans leurs boules de cristal et disent la bonne aventure.

    Les Québécois veulent, en majorit. encore comme le disait M. Yvon Deschamps dans le temps : Un Québec indépendant dans un Canada uni, ce qui est possible dans une vraie CONFÉDÉRATION, pas une fédération centralisatrice anglicisante (voir son dictionnaire). »

  • Claude Poulin
    Inscrit
    lundi 19 mai 2008 11h20
    Une nuance qui mérite réflexion
    « Comme quoi on peut spéculer de tous les sens sur le résultats des sondages. Michel David se dit encouragé par le fait que 42% des Québécois voteraient OUI selon le dernier sondage (sur une question portant sur le seul choix de la souveraineté). Or, dans son éditorial, Bernard Descôteaux rappelle le fait que "malgré le fait que 42% des Québécois se disaient alors disposéés à voter Oui à un référendum sur la souveraineté, seulement 31% disaient croire que le Québec indépendant un jour". Une nuance qui impose la réflexion! Claude Poulin Québec/Sillery »

  • François Caron
    Abonné
    lundi 19 mai 2008 11h39
    Le prix Bourassa-Parisella 2008 va à...
    « ex-aequo: John James Charest, Me Benoit Pelletier, q.c., Sir John Parisella, Tovarich Alain Dubuc, Me Michel LeBel esq., et Le BonHomme PlayMobil Harper, pour l'ensemble de leur oeuvre de ratiocination du fédéralisme canadian en fonction de l'écrasement des velléités nationalistes et étatiques du peuple québécois.

    Félicitaitons aux récipiendaires et n'oubliez pas que vous pouvez vous représenter autant de fois que vous voulez, et que vous n'avez même pas besoin d'être éluEs pour y participer !

    L'attributrion perpétuelle est possible pour l'ensemble de la carrière.

    Vous avez une longueur d'avance à ce titre.

    Bravo et bonne chance ! »

  • Michel Thibault
    Abonné
    mercredi 18 juin 2008 16h23
    La loi du plus fort
    « Le film de R Desjardins sur le peuple invisible démontre très bien que cette loi existait jadis et encore pour certains individus. Mais il existe parfois certaines exceptions à la règle. »

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