jeudi 24 mai 2012 Dernière mise à jour 11h32
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

L'art du kidnapping

Christian Rioux   9 mai 2008  Canada
Ce n'est pas tous les jours qu'on assiste à un kidnapping. J'utilise volontairement le mot anglais, car le français n'a pas le même éclat. «Enlèvement» fait tout de suite penser à l'enlèvement de la neige ou des ordures. Mais le kidnapping recèle pour ainsi dire un parfum de mystère. Des kidnappings, il y en a eu des grands, des sordides et des célèbres. Pensons au rapt des Sabines, qui provoqua une guerre à Rome et dont Picasso fit un tableau magnifique. Pensons à Malraux qui rêvait de kidnapper Trotski pour le libérer de sa prison stalinienne. Le mot anglais évoque l'enlèvement des esclaves pour les faire travailler dans les plantations du Sud. Il souligne le vol des enfants (kids), qu'il fallait attirer par mille et un subterfuges. Car le kidnapping est un art complexe. Pour kidnapper quelqu'un, il faut d'abord s'en approcher subrepticement, l'appâter et parfois même le séduire. Chacun sait que la victime développe souvent par la suite une relation ambiguë avec son ravisseur, une sorte de soumission mêlée de sympathie morbide. Le kidnapping est affaire d'experts. Ne devient pas kidnappeur qui veut.

Le kidnapping dont il est question ici n'a ni le charme ni la volupté des précédents, mais il ne manque pas d'intérêt non plus. On peut kidnapper des personnalités, mais on peut aussi kidnapper des idées. On peut même kidnapper des pans entiers d'histoire.

Il y a 400 ans, des aventuriers un peu fous sont partis de Honfleur pour fonder une ville de l'autre côté de l'Atlantique. Parmi cette bande de fêlés se trouvait un certain Samuel de Champlain qui, avec l'aide de quelques autres, fonda Québec en 1608. De ce geste mémorable a découlé l'histoire de tout un peuple. Celui-ci n'existerait pas sans l'intelligence de ces précurseurs qui avaient eu l'intuition sublime qu'en s'établissant là où le fleuve se rétrécit, ils pourraient contrôler l'accès à tout un continent. Et, comme de fait, jusque vers 1800, ce sont ces habitants, plus tard appelés Canadiens, Canadiens français et Québécois, qui ont contrôlé l'accès aux Grands Lacs et aux fleuves qui menaient jusqu'en Louisiane et aux Rocheuses.

Mais voilà que quelques kidnappeurs habiles ont récemment entrepris de ravir aux descendants de cette bande d'aventuriers cette belle histoire qu'ils avaient toujours été les seuls à se raconter de génération en génération. Ceux-ci ont même entrepris d'en faire le moment fondateur d'un pays nommé Canada, pourtant apparu 250 ans plus tard et devenu véritablement indépendant au cours de la première moitié du XXe siècle.

Voilà en effet la sornette qu'est venue raconter cette semaine aux Français la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean. Son excellence semble d'ailleurs elle-même tellement en manque de racines historiques qu'elle pousse la farce jusqu'à faire remonter l'origine de sa propre fonction... à Champlain. Comme si l'aventurier de Brouage s'était subitement métamorphosé en lectrice de nouvelles de Radio-Canada.

L'affaire est d'autant plus cocasse qu'il y a quelques années à peine, les Français avaient vu débarquer chez eux un premier ministre canadien nommé Jean Chrétien qui leur avait raconté une tout autre histoire. Celui-ci avait expliqué avec moult exemples que l'Amérique française n'était pas née en 1608 à Québec mais bien en 1604 à Port-Royal, cette colonie mort-née de la Nouvelle-Écosse. La fondation de Québec était donc une peccadille, un détail de l'histoire, pourrait-on dire. Cependant, comme les grandes festivités nord-américaines qui avaient été spécialement conçues pour faire de l'ombre à celles de Québec firent long feu, il fallut bien récrire de nouveau le manuel d'histoire.

If you can't beat them, join them. Il aura fallu l'intelligence de Stephen Harper pour que le révisionnisme historique atteigne un nouveau sommet. Le kidnapping exige une préparation minutieuse. Celui dont nous parlons a été conçu dès le sommet de la Francophonie tenu à Bucarest en septembre 2006. C'est là, devant votre humble serviteur, que le nouveau premier ministre avait affirmé pour la première fois que le français a été «la langue fondatrice du Canada» et que «la fondation de Québec marque aussi la fondation de l'État canadien». En 1608, il n'y avait pas l'ombre d'un État français en Nouvelle-France puisque Champlain et son commanditaire, Pierre Dugua de Monts, étaient en quelque sorte des entrepreneurs privés (le régiment de Carignan n'est arrivé qu'en 1665). Mais qu'on se le dise, il y aurait eu un «État canadien», probablement caché quelque part dans les bois.

Le projet allait prendre corps lors du voyage qu'a fait Stephen Harper en Australie l'an dernier. Ironie du sort, c'est dans cette ancienne colonie pénitentiaire où furent déportés 58 Patriotes de 1837-38 que le premier ministre avait tenu à répéter que «le Canada est né en français, à Québec, il y aura 400 ans». Ce n'était pourtant pas l'opinion des Thibert, Longtin, Morin, Paré, Laberge et Dumouchelle, exilés en 1840 sur la péninsule de Longbottom, près de Sydney.

La gouverneure générale Michaëlle Jean, qui achève ces jours-ci une mission en France, a décidé de pousser la supercherie encore plus loin. Il s'agit cette fois-ci de convaincre non plus les Québécois mais les Français eux-mêmes qu'ils n'ont pas fondé la Nouvelle-France en 1608 mais bien l'unique monarchie de toutes les Amériques, un beau et grand pays multiculturel appelé Canada.

La boucle est maintenant bouclée; le piège peut se refermer.

***

Tout l'art du ravisseur tient évidemment dans la manière de séduire sa proie. Quoi de plus flatteur pour les Québécois que de se faire dire qu'ils ont fondé le Canada tout seuls comme des grands? Et en français en plus! Pour peu, ils en oublieraient toutes les leçons qu'ils ont apprises à la petite école.

Si le kidnapping réussit, les Québécois pourront se flatter la bedaine en racontant partout qu'ils ont fondé le Canada. Certains Québécois semblent d'ailleurs déjà atteints du syndrome de Stockholm. En pratique, l'opération permettra de passer à la trappe 250 ans d'histoire. Une histoire qui a non seulement façonné un peuple distinct mais qui est la seule à permettre de comprendre que ce peuple a existé avant le Canada et qu'il pourrait bien un jour exister sans lui.

***

crioux@ledevoir.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Normande Ginchereau - Abonné
    9 mai 2008 09 h 20
    L'Histoire avec un grand H
    Merci monsieur Rioux de nous livrer ce si beau texte. Il faudrait qu'il soit publié dans tous les journaux de la francophonie et il faudrait aussi qu'il soit traduit pour tous ceux qui doutent de notre présence française en Amérique. En faisant de la généalogie, on prend conscience de notre fait français, et en visitant la ville de Québec, on vit notre histoire.
    Merci, Normande Ginchereau
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Marc A. Vallée - Abonné
    9 mai 2008 10 h 01
    Simplification poétique
    Je trouve que le mot kidnapping est un peu fort. Je lui préfèrerais simplification poétique. L'objectif de cette simplication s'adresse à deux publics. Pour le public québécois, c'est pour qu'ils réalisent que le Canada ne peut pas se faire sans eux. Avec les États-Unis au sud, personne ne peut garantir l'existence d'un Canada sans le Québec. Pour les autres canadiens, c'est pour leur faire comprendre le rôle du Québec et du français dans l'ensemble canadien. C'est particulièrement utile face aux immigrants de l'Empire britannique, qui comme les Écossais et les Irlandais, ont perdu leur langue dans le Royaume-Uni.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Roland Berger - Abonné
    9 mai 2008 10 h 17
    Son Excellence a de quoi se rhabiller
    Québécoise, aussi citoyenne française jusqu'à sa nomination au poste de gouverneur général du Canada, Michaëlle Jean n'hésite pas à servir de bras prestigieux au kidnapping de l'histoire du Québec comme nation formée sur les rives du St-Laurent. Elle s'est ainsi faire oublier qu'elle est originaire de Haïti, un pays qui vit dans un chaos et une misère inqualifiables, et que ses courts séjours dans ce royaume de la pauvreté ne la dispensent pas d'investir de sa personne pour sauver sa patrie originelle. Mais son Excellence semble préférer avoir de quoi se rhabiller.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné
    9 mai 2008 10 h 35
    1760 ne fut pas la Conquête mais la Défaite!
    Ne pas oublier que 1760 ne fut pas la Conquête mais la Défaite!
    Vivement sortir le Canada du Québec!
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Bernard Gervais - Abonné
    9 mai 2008 10 h 37
    Madame « Hot » en France
    Pitoyable de voir Michaêlle Jean ! Non seulemnt a-t-elle, comme son mari, préféré l'argent à ses convictions politiques - c'est payant le poste de gouverneur-général ! -, s'est-elle couverte de ridicule lors d'un certain gala en 2005, mais la voilà maintenant qui se prête aux tentatives d'Harper de récupérer politiquement les célébrations marquant les 400 ans de Québec. Je ne crois pas que Nadeige Jean (sa soeur) doit être très fière d'elle !

    Quant à ces célébrations elles-mêmes, je me demande de plus en plus si elles auront du succès !

    Quant aux fêtes d
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Louis Cousineau - Abonné
    9 mai 2008 11 h 03
    Bravo Christian Rioux
    Comme d'habitude vos réflexion pleines d'intelligence sont rafraîchissante et combien exactes. J'espère que votre présence à Kiosque viendra équilibrer celle de votre collègue Chartrand de la fédéraliste Radio-Canada et que vous rafraîchirez aussi, si possible, la mémoire de monsieur Pivot si jamais vous le rencontrerai. Quant à Sarkosy...oublions-le celui-là.
    Louis Cousineau
    L'Avenir
    Québec
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Daniel Hains - Abonné
    9 mai 2008 12 h 29
    Kidnapping ou logique canadienne ?
    Bonjour
    Nous assistons de visu au vieux principe qui nous montre que l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs...
    Pour madame Jean elle nous rappelle,
    une autre fois, que ses racines multiculturelles sont bien plus «profondes» que sa radicule franco-Québecoise.
    Daniel H
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Marc A. Vallée - Abonné
    9 mai 2008 14 h 08
    Deux kidnappings qui s'affrontent
    À votre kidnapping, je souligne que vous commettez un autre en ne soulignant pas que de nombreuses personnes de cette nation québécoise ont contribué à la construction du Canada. Quand un mouvement est si généralisé, il est trop simple de le rabaisser à un mouvement de flatteurs de bedaine.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Dr. Dr. ULRICH - Inscrit
    27 février 2009 15 h 51
    félicitations pour Judith-Jasmin
    Une histoire qui a non seulement façonné un peuple distinct mais qui est la seule à permettre de comprendre que ce peuple a existé avant le Canada et qu'il pourrait bien un jour exister sans lui
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
9 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012