Quoi dire ou ne pas dire
Photo : Pascal Ratthé
Ottawa — Pas besoin d'être un soldat pour faire partie de l'arsenal de communication de l'armée: il suffit qu'un membre de votre famille exerce le métier de militaire. Un document obtenu par Le Devoir montre que depuis le déploiement des soldats québécois en Afghanistan, les Forces canadiennes tentent d'encadrer les entrevues accordées aux médias par les proches des militaires.
Il y a moins d'un an, conscient de l'intérêt médiatique qu'allait susciter le déploiement des soldats québécois en Afghanistan l'automne dernier, le secteur du Québec de l'armée a créé un document de dix pages destiné aux familles des soldats (conjoints, parents, etc.). Intitulé Guide pour les familles militaires - Composer avec les médias, cette brochure, véritable petit guide de l'entrevue parfaite, a été obtenue par Le Devoir en vertu de la Loi d'accès à l'information.
«Ce dépliant est conçu pour vous aider à composer avec les médias», peut-on lire en introduction. «Bientôt, les journalistes s'intéresseront davantage à vous, à votre situation, au travail du membre de votre famille qui prend part à une mission. Il est possible que des journalistes communiquent avec vous pour connaître vos impressions, vos idées ou vos opinions sur le déploiement de l'être cher.»
Le document souligne que la participation d'un parent, d'un frère ou d'une conjointe à une entrevue est tout à fait «volontaire» et qu'il est possible de dire «non» à un journaliste, même si l'armée encourage les familles à collaborer. L'armée précise que «les entrevues positives des membres des familles contribuent au bon moral des troupes».
À plusieurs reprises dans le document, les Forces canadiennes mentionnent aux familles que le service des communications est à leur disposition, même s'ils ne font pas partie de l'armée. «N'oubliez pas que les officiers d'affaires publiques sont disponibles en tout temps pour vous conseiller et vous appuyer dans votre relation avec les journalistes», peut-on lire.
À la fin du document, on enfonce le clou: «Les officiers d'affaires publiques mettent à votre disposition une multitude de ressources pour répondre à vos questions concernant les médias, pour vous aider à composer avec les journalistes, gérer la pression et limiter le nombre de requêtes dirigées vers votre famille si tel est votre souhait.»
Dans la brochure, les Forces canadiennes conseillent aux familles de ne pas accorder d'entrevues spontanées et de plutôt fixer la rencontre à une date ultérieure, ce qui permet «d'obtenir des conseils d'un officier d'affaires publiques». Une liste de numéros de téléphone est annexée au document.
L'armée offre d'ailleurs des séances spéciales d'information sur la mission aux familles des militaires et suggère d'y assister. «Meilleure sera la communication entre nous, meilleures seront nos relations avec les médias et le grand public. L'objectif principal est d'informer la population canadienne», écrit l'armée dans son petit guide.
Autre suggestion: utiliser un langage simple pour passer le message. «Une excellente technique est d'imaginer que vous vous adressez à un proche qui ne connaît pas le domaine militaire. Vous utiliserez alors des termes simples, connus de la plupart des gens, faciles à comprendre, et éviterez le jargon militaire que la population civile ne comprend pas.»
L'armée donne une quinzaine d'exemples de questions que les journalistes peuvent poser. Elle ajoute qu'il ne faut pas révéler certains renseignements confidentiels. «Grâce à la technologie, des personnes ayant de mauvaises intentions peuvent avoir un accès direct à ce que vous dites et s'en servir au détriment des militaires déployés», peut-on lire.
Le document souligne que les journalistes font un travail légitime. «En informant le public, les médias jouent un rôle important dans notre démocratie», écrit l'armée, qui ajoute qu'il ne s'agit pas de «harcèlement» de la part des médias.
Un document inusité
Ce type de document n'est pas monnaie courante, selon le colonel à la retraite Michel Drapeau, qui a passé 34 ans dans les Forces canadiennes avant de prendre sa retraite, en 1993. Lui qui oeuvre pour la firme d'avocats Barrick Poulsen et enseigne à l'Université d'Ottawa affirme ne jamais avoir vu au cours de sa carrière une telle brochure destinée aux familles. «Le document est écrit avec une certaine finesse, mais le désir est très clair: on veut enrégimenter les familles dans la politique de communication du ministère de la Défense», a-t-il dit après avoir consulté le dépliant à la demande du Devoir.
Michel Drapeau a souligné que les Forces canadiennes n'ont «aucun contrôle» sur les familles des militaires qui exercent un autre métier que celui de soldat puisqu'elles ne sont pas assujetties à la Loi de la défense nationale. «Avec un tel document, on tente de les contrôler par la bande», a-t-il dit.
Les Forces canadiennes rejettent cette interprétation. «Ce n'est absolument pas le but de ce document», a dit Jean-Pierre Coulombe, officier d'affaires publiques pour le secteur du Québec de la force terrestre. «Le but, c'est de faciliter la communication. On a vu qu'il y avait un besoin du côté des familles. On veut être le plus transparents possible et, pour ça, il faut que les familles puissent parler aux médias. Mais certaines ont peur, alors on offre de l'aide. On leur donne des trucs et on clarifie leurs droits.»
Jean-Pierre Coulombe convient que l'armée n'a aucun pouvoir sur les familles. «On ne peut rien leur imposer, mais on les informe le mieux possible», a-t-il dit, précisant que «le document ne contient aucun message à passer» auprès de la population.
Par respect pour l'institution des Forces canadiennes, la plupart des familles de soldats communiquent avec les officiers d'affaires publiques avant ou après une entrevue avec les médias, a dit Jean-Pierre Coulombe. Il a affirmé que le fait de voir sa famille à la télé lorsqu'on est déployé en Afghanistan, c'est «bon pour le moral».
L'impact des mots
Mais le colonel à la retraite Michel Drapeau estime que les mots du document ont été choisis avec soin. L'utilisation d'un vocabulaire comme «harcèlement», «pression», «au détriment des militaires», «demander de l'aide», etc., a un impact «très fort» sur les familles des militaires, a-t-il fait valoir.
«Bien sûr, on parle positivement du travail des journalistes dans le document, ce qui fait passer encore plus subtilement le sous-texte, a affirmé Michel Drapeau. Les familles sont déjà réticentes envers les médias. Quand on emploie des mots aussi forts, on lance le message que la gestion des médias est difficile. C'est une mise en garde, un appel à la prudence. Entre les lignes, sous le couvert du respect, on comprend: "Vous ne voulez pas faire ça." Après avoir lu le document, on se dit qu'on n'a pas envie de laisser entrer le loup dans la bergerie.»
Michel Drapeau estime que dans le fond, avec ce document, l'armée tente d'inclure les familles des militaires dans une stratégie de «non-communication».
Mais l'officier Jean-Pierre Coulombe s'inscrit en faux. «On veut seulement s'assurer que les familles ont les outils pour répondre aux demandes et que si ce n'est pas le cas, on est là pour les aider. Il serait dommage d'interpréter ça d'une autre manière», a-t-il dit.
Nos lecteurs peuvent consulter le document intégral sur le site www.ledevoir.com, sous le lien de cet article.
Il y a moins d'un an, conscient de l'intérêt médiatique qu'allait susciter le déploiement des soldats québécois en Afghanistan l'automne dernier, le secteur du Québec de l'armée a créé un document de dix pages destiné aux familles des soldats (conjoints, parents, etc.). Intitulé Guide pour les familles militaires - Composer avec les médias, cette brochure, véritable petit guide de l'entrevue parfaite, a été obtenue par Le Devoir en vertu de la Loi d'accès à l'information.
«Ce dépliant est conçu pour vous aider à composer avec les médias», peut-on lire en introduction. «Bientôt, les journalistes s'intéresseront davantage à vous, à votre situation, au travail du membre de votre famille qui prend part à une mission. Il est possible que des journalistes communiquent avec vous pour connaître vos impressions, vos idées ou vos opinions sur le déploiement de l'être cher.»
Le document souligne que la participation d'un parent, d'un frère ou d'une conjointe à une entrevue est tout à fait «volontaire» et qu'il est possible de dire «non» à un journaliste, même si l'armée encourage les familles à collaborer. L'armée précise que «les entrevues positives des membres des familles contribuent au bon moral des troupes».
À plusieurs reprises dans le document, les Forces canadiennes mentionnent aux familles que le service des communications est à leur disposition, même s'ils ne font pas partie de l'armée. «N'oubliez pas que les officiers d'affaires publiques sont disponibles en tout temps pour vous conseiller et vous appuyer dans votre relation avec les journalistes», peut-on lire.
À la fin du document, on enfonce le clou: «Les officiers d'affaires publiques mettent à votre disposition une multitude de ressources pour répondre à vos questions concernant les médias, pour vous aider à composer avec les journalistes, gérer la pression et limiter le nombre de requêtes dirigées vers votre famille si tel est votre souhait.»
Dans la brochure, les Forces canadiennes conseillent aux familles de ne pas accorder d'entrevues spontanées et de plutôt fixer la rencontre à une date ultérieure, ce qui permet «d'obtenir des conseils d'un officier d'affaires publiques». Une liste de numéros de téléphone est annexée au document.
L'armée offre d'ailleurs des séances spéciales d'information sur la mission aux familles des militaires et suggère d'y assister. «Meilleure sera la communication entre nous, meilleures seront nos relations avec les médias et le grand public. L'objectif principal est d'informer la population canadienne», écrit l'armée dans son petit guide.
Autre suggestion: utiliser un langage simple pour passer le message. «Une excellente technique est d'imaginer que vous vous adressez à un proche qui ne connaît pas le domaine militaire. Vous utiliserez alors des termes simples, connus de la plupart des gens, faciles à comprendre, et éviterez le jargon militaire que la population civile ne comprend pas.»
L'armée donne une quinzaine d'exemples de questions que les journalistes peuvent poser. Elle ajoute qu'il ne faut pas révéler certains renseignements confidentiels. «Grâce à la technologie, des personnes ayant de mauvaises intentions peuvent avoir un accès direct à ce que vous dites et s'en servir au détriment des militaires déployés», peut-on lire.
Le document souligne que les journalistes font un travail légitime. «En informant le public, les médias jouent un rôle important dans notre démocratie», écrit l'armée, qui ajoute qu'il ne s'agit pas de «harcèlement» de la part des médias.
Un document inusité
Ce type de document n'est pas monnaie courante, selon le colonel à la retraite Michel Drapeau, qui a passé 34 ans dans les Forces canadiennes avant de prendre sa retraite, en 1993. Lui qui oeuvre pour la firme d'avocats Barrick Poulsen et enseigne à l'Université d'Ottawa affirme ne jamais avoir vu au cours de sa carrière une telle brochure destinée aux familles. «Le document est écrit avec une certaine finesse, mais le désir est très clair: on veut enrégimenter les familles dans la politique de communication du ministère de la Défense», a-t-il dit après avoir consulté le dépliant à la demande du Devoir.
Michel Drapeau a souligné que les Forces canadiennes n'ont «aucun contrôle» sur les familles des militaires qui exercent un autre métier que celui de soldat puisqu'elles ne sont pas assujetties à la Loi de la défense nationale. «Avec un tel document, on tente de les contrôler par la bande», a-t-il dit.
Les Forces canadiennes rejettent cette interprétation. «Ce n'est absolument pas le but de ce document», a dit Jean-Pierre Coulombe, officier d'affaires publiques pour le secteur du Québec de la force terrestre. «Le but, c'est de faciliter la communication. On a vu qu'il y avait un besoin du côté des familles. On veut être le plus transparents possible et, pour ça, il faut que les familles puissent parler aux médias. Mais certaines ont peur, alors on offre de l'aide. On leur donne des trucs et on clarifie leurs droits.»
Jean-Pierre Coulombe convient que l'armée n'a aucun pouvoir sur les familles. «On ne peut rien leur imposer, mais on les informe le mieux possible», a-t-il dit, précisant que «le document ne contient aucun message à passer» auprès de la population.
Par respect pour l'institution des Forces canadiennes, la plupart des familles de soldats communiquent avec les officiers d'affaires publiques avant ou après une entrevue avec les médias, a dit Jean-Pierre Coulombe. Il a affirmé que le fait de voir sa famille à la télé lorsqu'on est déployé en Afghanistan, c'est «bon pour le moral».
L'impact des mots
Mais le colonel à la retraite Michel Drapeau estime que les mots du document ont été choisis avec soin. L'utilisation d'un vocabulaire comme «harcèlement», «pression», «au détriment des militaires», «demander de l'aide», etc., a un impact «très fort» sur les familles des militaires, a-t-il fait valoir.
«Bien sûr, on parle positivement du travail des journalistes dans le document, ce qui fait passer encore plus subtilement le sous-texte, a affirmé Michel Drapeau. Les familles sont déjà réticentes envers les médias. Quand on emploie des mots aussi forts, on lance le message que la gestion des médias est difficile. C'est une mise en garde, un appel à la prudence. Entre les lignes, sous le couvert du respect, on comprend: "Vous ne voulez pas faire ça." Après avoir lu le document, on se dit qu'on n'a pas envie de laisser entrer le loup dans la bergerie.»
Michel Drapeau estime que dans le fond, avec ce document, l'armée tente d'inclure les familles des militaires dans une stratégie de «non-communication».
Mais l'officier Jean-Pierre Coulombe s'inscrit en faux. «On veut seulement s'assurer que les familles ont les outils pour répondre aux demandes et que si ce n'est pas le cas, on est là pour les aider. Il serait dommage d'interpréter ça d'une autre manière», a-t-il dit.
Nos lecteurs peuvent consulter le document intégral sur le site www.ledevoir.com, sous le lien de cet article.
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