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Isotopes: Ottawa n'a pas appelé à l'aide

28 janvier 2008  Canada
Ottawa — La pénurie d'isotopes médicaux invoquée par le gouvernement conservateur pour justifier le redémarrage d'urgence du réacteur nucléaire de Chalk River était-elle réelle? Des doutes commencent à planer quant à la volonté véritable d'Ottawa de trouver, en novembre et décembre derniers, des sources alternatives de ces produits.

Selon les informations accumulées par Le Devoir au cours des dernières semaines, le gouvernement canadien a mis 19 jours avant de lancer un appel à l'aide sur la scène mondiale. Et lorsque les producteurs européens d'isotopes ont finalement été contactés, ils se sont fait dire de ne pas augmenter inutilement leur production, puisque Chalk River serait remis en fonction très bientôt.

Le réacteur de Chalk River produit plus de 50 % de la consommation mondiale d'isotopes médicaux. Il a été arrêté pour un entretien d'usage le 18 novembre dernier. Il n'a pas pu redémarrer comme prévu le 24, pour cause de non-conformité à des normes de sécurité. S'il avait fallu attendre la fin des travaux de remise à niveau, le réacteur n'aurait repris du service qu'à la mi-janvier. Ottawa a fait adopter une loi spéciale pour faire redémarrer le réacteur le 16 décembre.

Outre le réacteur nucléaire de Chalk River, il existe quatre autres centrales nucléaires dans le monde produisant de façon régulière le fameux molybdène-99 nécessaire pour générer les isotopes médicaux: le réacteur Osiris, situé à Saclay en France, BR-2, à Mol en Belgique, NRG, à Petten aux Pays-Bas et un autre en Afrique du Sud.

Le Devoir a appris que, le 10 décembre dernier, une conférence téléphonique a été organisée entre des représentants canadiens et ceux des trois réacteurs européens pour discuter d'un approvisionnement alternatif. À ce moment, il s'était déjà écoulé 19 jours depuis qu'Énergie atomique Canada Limitée (EACL), qui exploite le réacteur ontarien, avait averti le ministère des Ressources naturelles que Chalk River ne redémarrerait pas comme prévu le 24 novembre. Dans ce domaine, chaque jour compte, puisque les isotopes radioactifs ne peuvent être conservés plus de quelques dizaines d'heures. Ils doivent être produits et distribués en continu dans les hôpitaux et les cliniques.

Cette conférence téléphonique du 10 décembre a été confirmée au Devoir autant par les représentants des réacteurs belge et néerlandais que par une source française de l'industrie nucléaire. Tous assurent qu'il s'agissait du premier — et seul — contact qu'ils ont eu avec le gouvernement canadien pendant cette crise. Personne au ministère des Ressources naturelles, à celui de la Santé ou des Affaires étrangères et du Commerce international n'a été en mesure de confirmer un quelconque contact entre le Canada et les responsables des réacteurs européens. On ignore donc avec précision qui, du côté canadien, a participé à cette conférence téléphonique. Selon nos informations, il s'agirait de fonctionnaires d'un niveau de «direction» provenant de divers ministères, dont celui des Affaires étrangères et du Commerce international.

Pas besoin d'aide

«Les autorités canadiennes ont dit à ce moment que la crise serait très courte et qu'il n'y aurait pas de manque à long terme», indique notre source française. En effet, le gouvernement a déposé le lendemain de l'appel, le 11 décembre, une loi d'urgence obligeant la remise en fonction du réacteur malgré sa non-conformité à certaines normes de sécurité. Les conservateurs ont alors indiqué que l'urgence de la situation dans le monde médical justifiait de prendre le risque — extrêmement minime, il est vrai — d'un accident nucléaire.

Pourtant, s'il l'avait demandé, le Canada aurait pu obtenir de l'aide de la Belgique et, deux semaines plus tard, des Pays-Bas plutôt que de forcer la remise en fonction d'un réacteur déficient. En effet, selon Bernard Ponsard, le physicien responsable de la production d'isotopes au BR-2, le réacteur belge était, au moment de la crise canadienne, en arrêt de routine. Il aurait suffi de le reprogrammer pour augmenter sa production à compter du 18 décembre. La loi d'urgence conservatrice n'a fait gagner que deux jours sur cet échéancier, puisque Chalk River a redémarré le 16. «Les radioisotopes produits par le réacteur BR-2 peuvent alimenter le marché canadien», assure Bernard Ponsard au Devoir.

Le réacteur néerlandais, quant à lui, aurait pu augmenter immédiatement sa production s'il avait su dès le départ que Chalk River avait des problèmes. En effet, son arrêt de routine et de reprogrammation a eu lieu du 21 au 24 novembre, soit au moment même où Ottawa apprenait les retards à Chalk River. Dans le pire des cas, selon le porte-parole de NRG, Leontien Zuurbier, il aurait fallu attendre jusqu'à l'arrêt suivant, le 23 décembre, pour augmenter la production.

Il a été impossible d'entrer en contact avec les responsables des centrales française et sud-africaine. Selon nos informations, cette dernière ne faisait pas partie de l'appel conférence du 10 décembre.

Au moment de déposer le projet de loi d'urgence en décembre, le ministre de la Santé, Tony Clement, avait assuré que lui et son ministère avaient déployé toute l'énergie nécessaire pour trouver des sources alternatives d'isotopes médicaux. «Cela prend presque autant de temps, sinon plus de temps [d'augmenter la production des centrales européennes] que de redémarrer nos installations ici au Canada», avait assuré le ministre.

De passage devant le comité parlementaire des Ressources naturelles, il y a deux semaines, le ministre Gary Lunn a affirmé que le gouvernement n'avait pas le choix de faire adopter la loi d'urgence pour relancer le réacteur. «Déposer un projet de loi au Parlement est apparu comme la seule solution, a dit le ministre Lunn. Si nous n'avions pas agi, il n'y a aucun doute que des personnes seraient mortes.»

C'est pour cette raison qu'il a limogé la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, Linda Keen: Gary Lunn lui reproche de ne pas avoir considéré l'impact sur le milieu médical de son refus de faire redémarrer Chalk River.

Une industrie compétitive

L'industrie des produits nucléaires médicaux est très concurrentielle. Seulement quelques grands joueurs en font partie. Au Canada, MDS Nordion, qui s'approvisionne à Chalk River, fournit environ 50 % du marché. EACL, une société de la Couronne, et MDS Nordion ont des liens très étroits. Ils ont signé en février 2006 une entente d'exclusivité de 40 ans d'une valeur de plusieurs milliards de dollars concernant la production et la vente d'isotopes. Par cette entente, EACL deviendra propriétaire de deux futurs réacteurs nucléaires (les MAPPLE) devant servir exclusivement à la production d'isotopes médicaux et paiera 78 millions de dollars à MDS Nordion. En contrepartie, MDS Nordion s'engage à lui verser un pourcentage de ses ventes futures d'isotopes.

MDS Nordion vend ses produits à des distributeurs tels que Covidien ou Bristol Myers Squibb. Pendant la crise de Chalk River, elle n'a été capable de dénicher que l'équivalent de 20 % de ses approvisionnements habituels auprès d'autres réacteurs. Les distributeurs qui s'approvisionnaient uniquement chez MDS Nordion — comme BMS — ont constaté la fragilité de leur position et sont partis à la recherche d'un autre fournisseur pour l'avenir. Ce sont des parts de marché qu'aurait pu perdre MDS Nordion si Chalk River était resté inactif trop longtemps.

EACL était dirigée jusqu'à avant Noël par Michael Burns, un militant allianciste et conservateur, bailleur de fonds du parti de Stephen Harper. Il a démissionné. La direction d'EACL n'a jusqu'à présent reçu aucun blâme de la part du gouvernement pour avoir omis d'effectuer les travaux de réfection à son réacteur vieux de 52 ans ou encore pour ne pas avoir prévu une solution de rechange pendant l'arrêt du réacteur.






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    lundi 28 janvier 2008 07h51
    Une de plus!
    « Je reprends le texte que je présentais le 25 janvier dernier à propos d'une autre affaire et j'attire l'attention sur ma conclusion : « Qui nous dit que ce n'est pas la pointe d'un iceberg? » L'affaire des isotopes radioactifs nous apporte un témoignage qui répond à cette question, en découvrant les embrouillaminis et les témoignages douteux s'ils ne sont pas mensongers, comme celui du ministre de la Santé, Tony Clement, qui avait assuré que lui et son ministère avaient déployé toute l'énergie nécessaire pour trouver d'autres sources d'isotopes médicaux. Est-ce la fin de ces découvertes?
    Faut-il s'étonner des tromperies et des mensonges du gouvernement Harper? Quelques-uns étaient pourtant de taille, comme lorsqu'à la suite des allégations de torture des prisonniers afghans faites par l'Opposition, S. Harper osait prétendre que celle-ci prenait le parti des talibans.
    Mais il n'y a pas lieu de s'étonner, puisque l'on sait que M. Harper décalque la politique et les manières de faire de son voisin du Sud, le peu glorieux G.W. Bush. Or, une étude publiée mercredi par le Center for Public Integrity et le Fund for Independence in Journalism révèle ceci : «Le président Bush et sept hauts responsables de l'administration, dont le vice-président Dick Cheney, la conseillère à la sécurité nationale Condoleezza Rice, et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld ont fait au moins 935 fausses déclarations dans les deux années après le 11 septembre 2001 sur la menace que présentait l'Irak de Saddam Hussein pour la sécurité nationale.»
    En suivant un tel maître à penser, on obtient les résultats que l'on commence à découvrir aujourd'hui. Le chef du NPD, Jack Layton, a raison : « C'est une tromperie. Quand un gouvernement commence à tromper le public et les membres du Parlement à propos d'une guerre, c'est très dangereux ». Et qui nous dit que ce n'est pas la pointe d'un iceberg? Une fois la confiance perdue, et elle a lieu de l'être, tout devient suspect. »

  • Eric Lachance
    Abonné
    lundi 28 janvier 2008 08h45
    Risquer un accident nucléaire par avidité
    « La sécurité nucléaire ne semble pas faire partie des priorités d'Ottawa, du moins, pas quand il y a risque de perte sur les redevances perçues par le commerce d'isotope médicaux. Si accident il y avait eu, les redevances à venir auraient pesées peu face à la catastrophe humanitaire appréhendée et la mort probable de milliers de citoyens canadiens. Un bien grand risque pour quelques dollars qui, après tout, ne viendront peut-être jamais... »

  • Eric Lachance
    Abonné
    lundi 28 janvier 2008 08h51
    Risquer un accident nucléaire par avidité
    « La sécurité nucléaire ne semble pas faire partie des priorités d'Ottawa, du moins, pas quand il y a risque de perte sur les redevances perçues par le commerce d'isotope médicaux. Si accident il y avait eu, les redevances à venir auraient pesées peu face à la catastrophe humanitaire appréhendée et la mort probable de milliers de citoyens canadiens. Un bien grand risque pour quelques dollars qui, après tout, ne viendront peut-être jamais... »

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