Faire payer les pauvres
Ainsi, selon le premier ministre Stephen Harper, tous les émetteurs de gaz à effet de serre doivent faire leur part dans la lutte contre les changements climatiques. Mais peut-on les mettre tous sur le même pied?
- Un Indien émet, en moyenne, 1,2 tonne de dioxyde de carbone (CO2) par année. Un Chinois, 3,8. Un Américain, 20,6, et un Canadien, 20.
- L'Inde, qui abrite 17 % de la population planétaire, émet au total 1342 mégatonnes ou 4,6 % du total mondial.
- La Chine émet 5007 Mt ou 17,3 % du total mondial, avec 20 % de la population planétaire.
- Les États-Unis émettent 6046 Mt, soit 20,9 % des émissions mondiales, mais avec 4,5 % de la population.
- Le Canada émet seulement 639 Mt, soit 2,2 % des émissions totales, mais avec seulement 0,5 % de la population de la planète.
Ces chiffres des Nations unies, qui datent de 2004, montrent finalement que l'Inde émet deux fois plus de gaz à effet de serre que le Canada. Mais avec un milliard d'habitants de plus.
Le protocole de Kyoto, qui consiste à faire payer les pays riches d'abord, trouve sa logique dans ces chiffres. C'est parce que les pays développés ont une responsabilité historique pour le gâchis actuel qu'on a imposé d'abord à eux et à personne d'autre des cibles contraignantes de réduction des émissions. C'est pour cela qu'on leur a demandé de pousser à la roue en premier, avec vigueur et détermination, et en plus d'aider les pays en développement et émergents à maîtriser la situation chez eux.
Et c'est cette approche que Stephen Harper a qualifiée d'«erreur» en parlant du protocole de Kyoto au sommet du Commonwealth. Erreur qu'il a promis de ne pas répéter. C'est aussi pour cela qu'il a refusé de signer une déclaration finale qui imposait des contraintes seulement aux pays développés.
***
Le ministre de l'Environnement, John Baird, a reconnu qu'on pouvait tenir compte «de différences nationales» pour établir «le calcul», mais pas pour éviter aux grands émetteurs de «participer à l'effort». M. Baird refuse cependant de dire comment il entend prendre en considération ces différences, lui dont le gouvernement n'a insisté par le passé que sur la situation des pays producteurs d'énergie.
Et qu'est-ce qu'un grand émetteur? Un Nord-Américain qui se la coule douce et ne veut pas changer ses habitudes génératrices de GES ou un pays qui abrite plus d'un milliard d'habitants? Les deux, peut-on répondre, et voilà pourquoi il est difficile de trouver des solutions.
À Kyoto, on avait décidé que le critère le plus équitable était la mesure de la production individuelle. Ainsi, on n'épargnait pas les petits États bien douillets au détriment des pays populeux et en développement, incapables de transformer leur économie rapidement.
Les pays riches devaient ouvrir la voie, mais un grand nombre ont failli à la tâche et le Canada s'est révélé le pire. Or le voilà qui fait maintenant la leçon au lieu de redoubler d'ardeur. Stephen Harper n'a pas tort de dire que le Canada a pris trop de retard pour atteindre les objectifs qu'il s'était fixés à Kyoto, mais lui-même a tout fait, une fois au gouvernement, pour ralentir la machine. Il a présenté un premier projet de loi décrié de toutes parts sous prétexte que la loi actuelle sur l'environnement était insuffisante. Devant le tollé, il a changé de ministre, présenté un nouveau plan assorti d'objectifs à long terme et laissé mourir sa loi au feuilleton.
Et, surprise, une nouvelle n'était finalement plus nécessaire au retour du Parlement cet automne. La loi actuelle ferait parfaitement l'affaire. La manoeuvre nous a quand même fait perdre plus d'une année, puisque les règlements pour mettre en oeuvre le plan dévoilé en avril — lui aussi dénoncé — ne verront le jour qu'en 2008.
***
Stephen Harper n'a pas entièrement tort de vouloir que tous les pays montent dans le train. Mais comment? Il ne dit goutte. Veut-il que les Indiens ou les Chinois diminuent leurs émissions? Une tonne pour eux n'a rien à voir avec notre petit «Défi une tonne», qui avait l'avantage de ne pas exiger de sacrifices qui écorcheraient notre confort.
La Chine, l'Inde, l'Indonésie, le Brésil sont des économies émergentes en pleine expansion, ce qui se traduit par une explosion de leurs émissions totales. Mais par habitant, ils sont encore bien loin derrière nous. Ça ne veut pas dire de rester les bras croisés, car c'est la Terre qui va y passer. Il faut donc contenir cette explosion, mais sans empêcher ces personnes d'améliorer leur niveau de vie. Ça peut vouloir dire, de notre part, des transferts de technologies et une aide financière pour compenser les coûts d'un ajustement accéléré. Mais tout ça piétine.
Pendant ce temps, ce sont les plus pauvres qui paient. «Ceux qui sont les moins responsables de cet état de fait sont ceux qui en souffrent le plus», résumait hier à Ottawa Papa Seck, un des auteurs du rapport annuel du Programme des Nations unies pour le développement.
Selon le rapport, ce sont aussi les personnes les moins armées pour faire face aux changements climatiques qui en subissent les effets. Dans les pays en développement, une personne sur 19 a été touchée par des catastrophes climatiques entre 2000 et 2004. Dans les pays riches, seulement une sur 1500.
Il existe, dans le cadre du protocole de Kyoto, des mécanismes pour aider les pays en développement à contrôler leurs émissions. Les projets sont financés à l'aide du Mécanisme du développement propre financé par les pays riches. Aux dernières nouvelles, le Canada n'avait pas payé sa part du MDP. Interrogé sur le sujet hier, le ministre Baird a déclaré qu'il se pouvait qu'Ottawa l'ait versée... hier ou avant-hier, une affirmation faite trop tard pour obtenir confirmation auprès du bureau onusien responsable du MDP, situé en Europe.
Faut-il rappeler qu'on apprenait que l'excédent budgétaire d'Ottawa pour les six premiers mois de l'exercice en cours était estimé à 9,3 milliards, soit 3,4 milliards de plus que l'année passée?
mcornellier@ledevoir.com
- Un Indien émet, en moyenne, 1,2 tonne de dioxyde de carbone (CO2) par année. Un Chinois, 3,8. Un Américain, 20,6, et un Canadien, 20.
- L'Inde, qui abrite 17 % de la population planétaire, émet au total 1342 mégatonnes ou 4,6 % du total mondial.
- La Chine émet 5007 Mt ou 17,3 % du total mondial, avec 20 % de la population planétaire.
- Les États-Unis émettent 6046 Mt, soit 20,9 % des émissions mondiales, mais avec 4,5 % de la population.
- Le Canada émet seulement 639 Mt, soit 2,2 % des émissions totales, mais avec seulement 0,5 % de la population de la planète.
Ces chiffres des Nations unies, qui datent de 2004, montrent finalement que l'Inde émet deux fois plus de gaz à effet de serre que le Canada. Mais avec un milliard d'habitants de plus.
Le protocole de Kyoto, qui consiste à faire payer les pays riches d'abord, trouve sa logique dans ces chiffres. C'est parce que les pays développés ont une responsabilité historique pour le gâchis actuel qu'on a imposé d'abord à eux et à personne d'autre des cibles contraignantes de réduction des émissions. C'est pour cela qu'on leur a demandé de pousser à la roue en premier, avec vigueur et détermination, et en plus d'aider les pays en développement et émergents à maîtriser la situation chez eux.
Et c'est cette approche que Stephen Harper a qualifiée d'«erreur» en parlant du protocole de Kyoto au sommet du Commonwealth. Erreur qu'il a promis de ne pas répéter. C'est aussi pour cela qu'il a refusé de signer une déclaration finale qui imposait des contraintes seulement aux pays développés.
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Le ministre de l'Environnement, John Baird, a reconnu qu'on pouvait tenir compte «de différences nationales» pour établir «le calcul», mais pas pour éviter aux grands émetteurs de «participer à l'effort». M. Baird refuse cependant de dire comment il entend prendre en considération ces différences, lui dont le gouvernement n'a insisté par le passé que sur la situation des pays producteurs d'énergie.
Et qu'est-ce qu'un grand émetteur? Un Nord-Américain qui se la coule douce et ne veut pas changer ses habitudes génératrices de GES ou un pays qui abrite plus d'un milliard d'habitants? Les deux, peut-on répondre, et voilà pourquoi il est difficile de trouver des solutions.
À Kyoto, on avait décidé que le critère le plus équitable était la mesure de la production individuelle. Ainsi, on n'épargnait pas les petits États bien douillets au détriment des pays populeux et en développement, incapables de transformer leur économie rapidement.
Les pays riches devaient ouvrir la voie, mais un grand nombre ont failli à la tâche et le Canada s'est révélé le pire. Or le voilà qui fait maintenant la leçon au lieu de redoubler d'ardeur. Stephen Harper n'a pas tort de dire que le Canada a pris trop de retard pour atteindre les objectifs qu'il s'était fixés à Kyoto, mais lui-même a tout fait, une fois au gouvernement, pour ralentir la machine. Il a présenté un premier projet de loi décrié de toutes parts sous prétexte que la loi actuelle sur l'environnement était insuffisante. Devant le tollé, il a changé de ministre, présenté un nouveau plan assorti d'objectifs à long terme et laissé mourir sa loi au feuilleton.
Et, surprise, une nouvelle n'était finalement plus nécessaire au retour du Parlement cet automne. La loi actuelle ferait parfaitement l'affaire. La manoeuvre nous a quand même fait perdre plus d'une année, puisque les règlements pour mettre en oeuvre le plan dévoilé en avril — lui aussi dénoncé — ne verront le jour qu'en 2008.
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Stephen Harper n'a pas entièrement tort de vouloir que tous les pays montent dans le train. Mais comment? Il ne dit goutte. Veut-il que les Indiens ou les Chinois diminuent leurs émissions? Une tonne pour eux n'a rien à voir avec notre petit «Défi une tonne», qui avait l'avantage de ne pas exiger de sacrifices qui écorcheraient notre confort.
La Chine, l'Inde, l'Indonésie, le Brésil sont des économies émergentes en pleine expansion, ce qui se traduit par une explosion de leurs émissions totales. Mais par habitant, ils sont encore bien loin derrière nous. Ça ne veut pas dire de rester les bras croisés, car c'est la Terre qui va y passer. Il faut donc contenir cette explosion, mais sans empêcher ces personnes d'améliorer leur niveau de vie. Ça peut vouloir dire, de notre part, des transferts de technologies et une aide financière pour compenser les coûts d'un ajustement accéléré. Mais tout ça piétine.
Pendant ce temps, ce sont les plus pauvres qui paient. «Ceux qui sont les moins responsables de cet état de fait sont ceux qui en souffrent le plus», résumait hier à Ottawa Papa Seck, un des auteurs du rapport annuel du Programme des Nations unies pour le développement.
Selon le rapport, ce sont aussi les personnes les moins armées pour faire face aux changements climatiques qui en subissent les effets. Dans les pays en développement, une personne sur 19 a été touchée par des catastrophes climatiques entre 2000 et 2004. Dans les pays riches, seulement une sur 1500.
Il existe, dans le cadre du protocole de Kyoto, des mécanismes pour aider les pays en développement à contrôler leurs émissions. Les projets sont financés à l'aide du Mécanisme du développement propre financé par les pays riches. Aux dernières nouvelles, le Canada n'avait pas payé sa part du MDP. Interrogé sur le sujet hier, le ministre Baird a déclaré qu'il se pouvait qu'Ottawa l'ait versée... hier ou avant-hier, une affirmation faite trop tard pour obtenir confirmation auprès du bureau onusien responsable du MDP, situé en Europe.
Faut-il rappeler qu'on apprenait que l'excédent budgétaire d'Ottawa pour les six premiers mois de l'exercice en cours était estimé à 9,3 milliards, soit 3,4 milliards de plus que l'année passée?
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