Estropiés de l'âme
L'armée doit maintenant compter ses morts sur deux fronts: celui des explosions et des tirs meurtriers, mais aussi celui des séquelles psychologiques dont le poids mène parfois au suicide.
Alors que l'on apprenait cette fin de semaine la mort de deux autres soldats québécois tombés en Afghanistan, la base militaire de Valcartier composait encore avec le décès du soldat Frédéric Couture. Revenu il y a près d'un an de Kandahar après avoir piétiné une mine, le jeune homme de 21 ans se serait enlevé la vie la semaine dernière. Son récit tragique rappelle crûment que les éclopés de la guerre ne portent pas que des blessures qui saignent. Certaines plaies invisibles mènent au désespoir, voire à la mort volontaire.
Fracasserait-on des tabous? Les problèmes de santé mentale, que la société civile peine encore à admettre, seraient le lot des soldats incapables de taire l'horreur entendue sur le front, d'enterrer les atrocités vues en zone de conflit, d'étouffer l'anxiété précédant les affrontements.
Comme l'illustrait clairement un dossier publié récemment dans Le Devoir, les Forces armées canadiennes nomment désormais un peu mieux les démons avec lesquels les soldats doivent se battre une fois qu'il sont revenus du combat. Interrogés et évalués par l'armée, 17 % des 2700 soldats revenus de Kandahar ont rejoint le groupe des estropiés de l'âme. Souffrant de problèmes de santé mentale, ces militaires ne peuvent vraisemblablement pas être laissés à eux-mêmes, 4 % d'entre eux manifestant des tendances suicidaires.
Une enquête choc menée par le réseau américain CBS a dévoilé la semaine dernière l'abîme dans lequel sont susceptibles de plonger les anciens militaires. Les journalistes ont appris qu'en 2005 seulement, au moins 6200 vétérans américains — toutes missions confondues — ont mis fin à leurs jours, suivant un taux de suicide de près de 20 pour 100 000, contre 9 dans la population en général.
Le ministère des Anciens combattants, concluait le reportage, n'a jamais véritablement colligé ce type de données, une preuve évidente que le tabou là-bas irradie puissamment. Ce que l'on ne sait pas ne fait aucun mal...
Dans un rapport tout juste publié, la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, a scruté les soins de santé fournis à nos militaires. Elle reconnaît que la Défense nationale a multiplié les efforts depuis le début des années 2000 pour «adopter des pratiques exemplaires». Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
La vérificatrice souligne d'imposantes lacunes: tant le ministère que les Forces canadiennes ne disposent pas des outils qui permettraient un diagnostic juste de l'ampleur des problèmes ni même de la qualité des soins prodigués. Et malgré les services que l'on commence à distribuer, la demande supplante carrément l'offre, un déséquilibre qu'il faut rétablir avant que la liste des défunts ne s'allonge.
Admettre que les soldats ne sont pas des robots que rien ne perturbe équivaut à sortir de la confortable torpeur qui s'arrime à l'ignorance. Il s'agit d'un pas de géant que l'armée a osé. Il lui reste désormais à outiller ses troupes autant pour la bataille des corps que pour celle de l'âme.
Alors que l'on apprenait cette fin de semaine la mort de deux autres soldats québécois tombés en Afghanistan, la base militaire de Valcartier composait encore avec le décès du soldat Frédéric Couture. Revenu il y a près d'un an de Kandahar après avoir piétiné une mine, le jeune homme de 21 ans se serait enlevé la vie la semaine dernière. Son récit tragique rappelle crûment que les éclopés de la guerre ne portent pas que des blessures qui saignent. Certaines plaies invisibles mènent au désespoir, voire à la mort volontaire.
Fracasserait-on des tabous? Les problèmes de santé mentale, que la société civile peine encore à admettre, seraient le lot des soldats incapables de taire l'horreur entendue sur le front, d'enterrer les atrocités vues en zone de conflit, d'étouffer l'anxiété précédant les affrontements.
Comme l'illustrait clairement un dossier publié récemment dans Le Devoir, les Forces armées canadiennes nomment désormais un peu mieux les démons avec lesquels les soldats doivent se battre une fois qu'il sont revenus du combat. Interrogés et évalués par l'armée, 17 % des 2700 soldats revenus de Kandahar ont rejoint le groupe des estropiés de l'âme. Souffrant de problèmes de santé mentale, ces militaires ne peuvent vraisemblablement pas être laissés à eux-mêmes, 4 % d'entre eux manifestant des tendances suicidaires.
Une enquête choc menée par le réseau américain CBS a dévoilé la semaine dernière l'abîme dans lequel sont susceptibles de plonger les anciens militaires. Les journalistes ont appris qu'en 2005 seulement, au moins 6200 vétérans américains — toutes missions confondues — ont mis fin à leurs jours, suivant un taux de suicide de près de 20 pour 100 000, contre 9 dans la population en général.
Le ministère des Anciens combattants, concluait le reportage, n'a jamais véritablement colligé ce type de données, une preuve évidente que le tabou là-bas irradie puissamment. Ce que l'on ne sait pas ne fait aucun mal...
Dans un rapport tout juste publié, la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, a scruté les soins de santé fournis à nos militaires. Elle reconnaît que la Défense nationale a multiplié les efforts depuis le début des années 2000 pour «adopter des pratiques exemplaires». Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
La vérificatrice souligne d'imposantes lacunes: tant le ministère que les Forces canadiennes ne disposent pas des outils qui permettraient un diagnostic juste de l'ampleur des problèmes ni même de la qualité des soins prodigués. Et malgré les services que l'on commence à distribuer, la demande supplante carrément l'offre, un déséquilibre qu'il faut rétablir avant que la liste des défunts ne s'allonge.
Admettre que les soldats ne sont pas des robots que rien ne perturbe équivaut à sortir de la confortable torpeur qui s'arrime à l'ignorance. Il s'agit d'un pas de géant que l'armée a osé. Il lui reste désormais à outiller ses troupes autant pour la bataille des corps que pour celle de l'âme.
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