Les blessures invisibles
Photo : Agence Reuters
Les missions à l'étranger des Forces canadiennes laissent aux soldats des séquelles psychologiques à la hauteur des drames vécus. Pour ceux qui ont la tête hantée par les images du passé, le jour du Souvenir célébré en fin de semaine prend un sens bien particulier. Surtout que de nouveaux chiffres inédits jettent un éclairage cru sur le conflit afghan, l'un des plus pénibles des dernières décennies sur le plan psychologique. Un dossier à lire aujourd'hui et lundi.
Malgré les années qui passent, Christian Marquis, membre du Royal 22e Régiment de Valcartier, se rappelle précisément le moment où il a senti naître en lui ses démons. En 1993, juché dans sa tourelle de char d'assaut, l'oeil collé au viseur thermique du canon, il parcourait une Bosnie-Herzégovine à feu et à sang sans pouvoir réagir, l'armée canadienne n'ayant pas le mandat d'intervenir. Chaque fois qu'il voyait des femmes se faire battre, des maisons brûler ou des enfants se faire exploser la boîte crânienne au milieu des appels à l'aide, il sentait le froid de l'horreur humaine s'infiltrer en lui. «Même le silence devenait silencieux. Je ne sais pas comment expliquer ça», raconte-t-il.
De retour à Québec quelques mois plus tard, Christian Marquis ne constate pourtant aucune conséquence psychologique à la suite des atrocités qu'il a vues. «Ça se développe tranquillement pas vite, explique-t-il. Vers 2000 ou 2001, je me suis mis à avoir des rêves, de l'angoisse. Puis j'ai fait des petites crises d'hyperventilation. C'est l'été, t'es en ville avec ta conjointe en plein après-midi au Festival d'été, il y a plein de monde dans les rues et là, ça te prend.»
Les semaines passent, ses souvenirs le réveillent la nuit et empoisonnent son existence. «Les rêves prenaient de l'ampleur, dit-il. J'étais de plus en plus déplaisant avec mon monde. Je me recroquevillais sur moi-même. Je manquais d'intérêt pour tout. Et là, une nuit, je me suis retrouvé debout dans ma chambre en train de me battre contre un fantôme. Mais le fantôme, c'était une porte, et le pistolet avec lequel je tirais, c'était une lampe. Je me suis dit: "C'est pas normal, ça".»
Aujourd'hui âgé de 40 ans, Christian Marquis est en rémission après avoir trouvé de l'aide au centre de santé de la base de Valcartier. Désirant «faire partie de la solution» auprès des autres soldats en détresse, il est devenu coordonnateur pour l'organisation Soutien social aux victimes de stress opérationnel, un organisme fondé en 2001 et affilié à l'armée.
M. Marquis, dont l'organisme est seulement l'une des ressources disponibles pour les soldats en difficulté (voir la suite du dossier lundi), n'a traité qu'un seul cas de détresse psychologique relié à l'Afghanistan jusqu'à présent. Il faut dire que peu de soldats québécois sont revenus de l'enfer de Kandahar. Mais lorsque les 2300 soldats québécois actuellement déployés seront de retour à la maison, la situation pourrait bien changer.
Surtout que les collègues de Christian Marquis actuellement dans le pays des talibans sont confrontés à leur lot quotidien d'horreurs. La guerre n'a rien d'abstrait pour les soldats au front et des chiffres inédits compilés par les Forces canadiennes et obtenus par Le Devoir le démontrent avec force.
Grâce à un questionnaire et à une évaluation psychologique que le militaire doit compléter à son retour d'Afghanistan, l'armée a une bonne idée des drames humains vécus durant la mission. Sur les 4787 soldats qui ont déjà fait une rotation à Kandahar depuis la fin de 2005, 2717 ont déjà rempli l'évaluation. Et le bilan n'est pas rose (voir tableau en page A 6).
Ainsi, 88 % affirment avoir déjà été attaqués par des tirs de mortier et 67 % disent avoir essuyé des tirs de fusil. Il faut dire que la base de Kandahar et les postes avancés sont régulièrement sous le feu de l'ennemi, même si les talibans ne touchent pas toujours la cible. Les chiffres les plus troublants proviennent des militaires qui ont vécu les attaques réussies des insurgés. Ainsi, 68 % des soldats ont vu des blessures sérieuses durant leur mission, 47 % ont vu la mort de civils, 45 % ont vu plusieurs morts et pas moins de 40 % ont dû transporter des cadavres ou des morceaux de corps humains. Presque la même proportion (39 %) ont vu un de leurs collègues mourir.
Évidemment, les atrocités les plus graves sont plus souvent observées par les 1000 soldats (sur 2500) qui forment le groupe de combat. En conséquence, un mitrailleur risque beaucoup plus d'être aux prises avec ses démons intérieurs que l'officier de logistique qui ne quitte presque jamais la base. Le lien est direct entre ce que les soldats vivent durant leur mission et les conséquences psychologiques à leur retour.
Consciente que les soldats seraient confrontés à des scènes pénibles durant leur mission, l'armée a pris les moyens pour les aider psychologiquement avant même leur retour au pays. Pour une rare fois, un psychiatre, un travailleur social et une infirmière spécialisée en santé mentale sont présents à Kandahar. «On savait que la mission serait difficile, alors on a envoyé du soutien», explique le Dr Mark Zamorski, chef de la Section de santé en déploiement des Forces canadiennes.
17,1 % souffrent de problèmes de santé mentale
Malgré cette aide, les militaires aux prises avec des problèmes de santé mentale à leur retour de Kandahar se comptent par centaines. Pour la première fois de son histoire, grâce à l'évaluation psychologique obligatoire, l'armée a une très bonne idée des problèmes qui affligent les soldats avant même que la mission ne soit terminée.
Ainsi, 17,1 % des soldats de retour de Kandahar souffrent d'un problème de santé mentale. Une proportion qui bondit à 27,7 % lorsqu'on inclut les abus d'alcool, le dérapage le plus important. Plus de 5 % des militaires souffrent du syndrome post-traumatique, 4,6 % éprouvent des symptômes de dépression majeure, alors que 4,1 % souffrent d'une dépression mineure. Près de 4 % sont affligés de tendances suicidaires, alors que 2,8 % sont atteints de panique et 2,2 % d'anxiété. Un tiers des soldats qui éprouvent des difficultés ont plus d'un problème à la fois.
Le Dr Zamorski, qui a fait l'analyse des données, précise qu'il ne s'agit pas de diagnostics fermes, mais plutôt d'évaluations préliminaires. Ainsi, si certains symptômes iront en diminuant pour finalement disparaître quelques semaines après le retour du soldat, d'autres chiffres pourraient continuer à augmenter, notamment les dépressions majeures et les syndromes de stress post-traumatique, puisque ces problèmes peuvent prendre un certain temps avant de se développer.
«C'est sûr qu'en six mois, les soldats vont vivre plus de stress que n'importe quel autre métier; alors ça produit des résultats qui frappent l'imagination, dit le Dr Zamorski. Mais les soldats ont aussi accès à plus de ressources d'aide que dans la société en général. [...] Les gars actuellement en Afghanistan sont les mieux encadrés de l'histoire sur le plan psychologique.»
Assis dans son bureau en banlieue d'Ottawa, Mark Zamorski fait d'ailleurs une mise en garde: il est difficile de savoir de quoi vont souffrir les soldats québécois. «On a bien sûr une idée avec ce qui a été déclaré par les soldats qui sont revenus de Kandahar, mais il y a plusieurs facteurs qui peuvent changer les choses, notamment la préparation des soldats, les incidents vécus et la force mentale des gars.»
Des chiffres révélateurs
N'empêche, les chiffres ne mentent pas, concède-t-il. «On n'a pas besoin de faire de grandes recherches pour constater que cette mission est difficile psychologiquement pour nos soldats. Les chiffres reflètent bien le niveau de difficulté sur le terrain. La majorité des soldats qui reviennent vont très bien, il ne faut pas l'oublier, mais c'est vrai qu'il y a un impact sur une importante minorité», dit Mark Zamorski.
Ce dernier n'hésite pas à dire que, psychologiquement, la guerre en Afghanistan est la mission à grand déploiement la plus éprouvante depuis des années, voire des décennies. «Comprenez-moi bien, il y a également eu des soldats affectés par la mission en Bosnie, mais ils sont beaucoup moins nombreux que dans la présente mission», dit-il. L'ampleur du choc post-traumatique est aussi plus important lorsque des humains attaquent d'autres humains, comme c'est le cas en Afghanistan. «Les désastres naturels ont peu d'effets psychologiques durables, parce que l'humain ne contrôle rien. Dans un crash d'avion, il peut y avoir une influence humaine, alors c'est plus perturbant. Mais le pire psychologiquement, c'est vraiment la violence volontaire infligée par un humain, comme les meurtres, la torture ou un génocide», dit Mark Zamorski.
Typique des nouveaux conflits aux allures de guérilla, l'Afghanistan force les militaires à combattre un ennemi invisible, ce qui affecte les soldats d'une manière particulière, juge Christian Marquis. «Ça "crinque" les gars. Ils sont hyper-vigilants et ça devient leur mode de vie normal. Le militaire a été préparé à ça, mais la question est de savoir quand ils vont décrocher. Ce sera un gros enjeu du retour des soldats.»
Lundi: L'aide offerte au retour d'Afghanistan
Malgré les années qui passent, Christian Marquis, membre du Royal 22e Régiment de Valcartier, se rappelle précisément le moment où il a senti naître en lui ses démons. En 1993, juché dans sa tourelle de char d'assaut, l'oeil collé au viseur thermique du canon, il parcourait une Bosnie-Herzégovine à feu et à sang sans pouvoir réagir, l'armée canadienne n'ayant pas le mandat d'intervenir. Chaque fois qu'il voyait des femmes se faire battre, des maisons brûler ou des enfants se faire exploser la boîte crânienne au milieu des appels à l'aide, il sentait le froid de l'horreur humaine s'infiltrer en lui. «Même le silence devenait silencieux. Je ne sais pas comment expliquer ça», raconte-t-il.
De retour à Québec quelques mois plus tard, Christian Marquis ne constate pourtant aucune conséquence psychologique à la suite des atrocités qu'il a vues. «Ça se développe tranquillement pas vite, explique-t-il. Vers 2000 ou 2001, je me suis mis à avoir des rêves, de l'angoisse. Puis j'ai fait des petites crises d'hyperventilation. C'est l'été, t'es en ville avec ta conjointe en plein après-midi au Festival d'été, il y a plein de monde dans les rues et là, ça te prend.»
Les semaines passent, ses souvenirs le réveillent la nuit et empoisonnent son existence. «Les rêves prenaient de l'ampleur, dit-il. J'étais de plus en plus déplaisant avec mon monde. Je me recroquevillais sur moi-même. Je manquais d'intérêt pour tout. Et là, une nuit, je me suis retrouvé debout dans ma chambre en train de me battre contre un fantôme. Mais le fantôme, c'était une porte, et le pistolet avec lequel je tirais, c'était une lampe. Je me suis dit: "C'est pas normal, ça".»
Aujourd'hui âgé de 40 ans, Christian Marquis est en rémission après avoir trouvé de l'aide au centre de santé de la base de Valcartier. Désirant «faire partie de la solution» auprès des autres soldats en détresse, il est devenu coordonnateur pour l'organisation Soutien social aux victimes de stress opérationnel, un organisme fondé en 2001 et affilié à l'armée.
M. Marquis, dont l'organisme est seulement l'une des ressources disponibles pour les soldats en difficulté (voir la suite du dossier lundi), n'a traité qu'un seul cas de détresse psychologique relié à l'Afghanistan jusqu'à présent. Il faut dire que peu de soldats québécois sont revenus de l'enfer de Kandahar. Mais lorsque les 2300 soldats québécois actuellement déployés seront de retour à la maison, la situation pourrait bien changer.
Surtout que les collègues de Christian Marquis actuellement dans le pays des talibans sont confrontés à leur lot quotidien d'horreurs. La guerre n'a rien d'abstrait pour les soldats au front et des chiffres inédits compilés par les Forces canadiennes et obtenus par Le Devoir le démontrent avec force.
Grâce à un questionnaire et à une évaluation psychologique que le militaire doit compléter à son retour d'Afghanistan, l'armée a une bonne idée des drames humains vécus durant la mission. Sur les 4787 soldats qui ont déjà fait une rotation à Kandahar depuis la fin de 2005, 2717 ont déjà rempli l'évaluation. Et le bilan n'est pas rose (voir tableau en page A 6).
Ainsi, 88 % affirment avoir déjà été attaqués par des tirs de mortier et 67 % disent avoir essuyé des tirs de fusil. Il faut dire que la base de Kandahar et les postes avancés sont régulièrement sous le feu de l'ennemi, même si les talibans ne touchent pas toujours la cible. Les chiffres les plus troublants proviennent des militaires qui ont vécu les attaques réussies des insurgés. Ainsi, 68 % des soldats ont vu des blessures sérieuses durant leur mission, 47 % ont vu la mort de civils, 45 % ont vu plusieurs morts et pas moins de 40 % ont dû transporter des cadavres ou des morceaux de corps humains. Presque la même proportion (39 %) ont vu un de leurs collègues mourir.
Évidemment, les atrocités les plus graves sont plus souvent observées par les 1000 soldats (sur 2500) qui forment le groupe de combat. En conséquence, un mitrailleur risque beaucoup plus d'être aux prises avec ses démons intérieurs que l'officier de logistique qui ne quitte presque jamais la base. Le lien est direct entre ce que les soldats vivent durant leur mission et les conséquences psychologiques à leur retour.
Consciente que les soldats seraient confrontés à des scènes pénibles durant leur mission, l'armée a pris les moyens pour les aider psychologiquement avant même leur retour au pays. Pour une rare fois, un psychiatre, un travailleur social et une infirmière spécialisée en santé mentale sont présents à Kandahar. «On savait que la mission serait difficile, alors on a envoyé du soutien», explique le Dr Mark Zamorski, chef de la Section de santé en déploiement des Forces canadiennes.
17,1 % souffrent de problèmes de santé mentale
Malgré cette aide, les militaires aux prises avec des problèmes de santé mentale à leur retour de Kandahar se comptent par centaines. Pour la première fois de son histoire, grâce à l'évaluation psychologique obligatoire, l'armée a une très bonne idée des problèmes qui affligent les soldats avant même que la mission ne soit terminée.
Ainsi, 17,1 % des soldats de retour de Kandahar souffrent d'un problème de santé mentale. Une proportion qui bondit à 27,7 % lorsqu'on inclut les abus d'alcool, le dérapage le plus important. Plus de 5 % des militaires souffrent du syndrome post-traumatique, 4,6 % éprouvent des symptômes de dépression majeure, alors que 4,1 % souffrent d'une dépression mineure. Près de 4 % sont affligés de tendances suicidaires, alors que 2,8 % sont atteints de panique et 2,2 % d'anxiété. Un tiers des soldats qui éprouvent des difficultés ont plus d'un problème à la fois.
Le Dr Zamorski, qui a fait l'analyse des données, précise qu'il ne s'agit pas de diagnostics fermes, mais plutôt d'évaluations préliminaires. Ainsi, si certains symptômes iront en diminuant pour finalement disparaître quelques semaines après le retour du soldat, d'autres chiffres pourraient continuer à augmenter, notamment les dépressions majeures et les syndromes de stress post-traumatique, puisque ces problèmes peuvent prendre un certain temps avant de se développer.
«C'est sûr qu'en six mois, les soldats vont vivre plus de stress que n'importe quel autre métier; alors ça produit des résultats qui frappent l'imagination, dit le Dr Zamorski. Mais les soldats ont aussi accès à plus de ressources d'aide que dans la société en général. [...] Les gars actuellement en Afghanistan sont les mieux encadrés de l'histoire sur le plan psychologique.»
Assis dans son bureau en banlieue d'Ottawa, Mark Zamorski fait d'ailleurs une mise en garde: il est difficile de savoir de quoi vont souffrir les soldats québécois. «On a bien sûr une idée avec ce qui a été déclaré par les soldats qui sont revenus de Kandahar, mais il y a plusieurs facteurs qui peuvent changer les choses, notamment la préparation des soldats, les incidents vécus et la force mentale des gars.»
Des chiffres révélateurs
N'empêche, les chiffres ne mentent pas, concède-t-il. «On n'a pas besoin de faire de grandes recherches pour constater que cette mission est difficile psychologiquement pour nos soldats. Les chiffres reflètent bien le niveau de difficulté sur le terrain. La majorité des soldats qui reviennent vont très bien, il ne faut pas l'oublier, mais c'est vrai qu'il y a un impact sur une importante minorité», dit Mark Zamorski.
Ce dernier n'hésite pas à dire que, psychologiquement, la guerre en Afghanistan est la mission à grand déploiement la plus éprouvante depuis des années, voire des décennies. «Comprenez-moi bien, il y a également eu des soldats affectés par la mission en Bosnie, mais ils sont beaucoup moins nombreux que dans la présente mission», dit-il. L'ampleur du choc post-traumatique est aussi plus important lorsque des humains attaquent d'autres humains, comme c'est le cas en Afghanistan. «Les désastres naturels ont peu d'effets psychologiques durables, parce que l'humain ne contrôle rien. Dans un crash d'avion, il peut y avoir une influence humaine, alors c'est plus perturbant. Mais le pire psychologiquement, c'est vraiment la violence volontaire infligée par un humain, comme les meurtres, la torture ou un génocide», dit Mark Zamorski.
Typique des nouveaux conflits aux allures de guérilla, l'Afghanistan force les militaires à combattre un ennemi invisible, ce qui affecte les soldats d'une manière particulière, juge Christian Marquis. «Ça "crinque" les gars. Ils sont hyper-vigilants et ça devient leur mode de vie normal. Le militaire a été préparé à ça, mais la question est de savoir quand ils vont décrocher. Ce sera un gros enjeu du retour des soldats.»
Lundi: L'aide offerte au retour d'Afghanistan
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