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À chacun sa pilule

Manon Cornellier   17 octobre 2007  Canada
Le premier ministre Stephen Harper a été fidèle à sa parole hier. Les intentions qu'il avait exprimées il y a deux semaines n'ont pas changé: réduction importante du fardeau fiscal, programme musclé en matière de justice criminelle, encadrement du pouvoir fédéral de dépenser, défense de la mission afghane, nouvelles mesures environnementales, affirmation de la souveraineté du Canada dans l'Arctique.

Contrairement à ce que plusieurs prédisaient, le chef conservateur n'a inséré aucune pilule empoisonnée dans ce discours du Trône, mais il s'est assuré d'y glisser quelques ingrédients indigestes pour l'opposition. Il sera en effet difficile pour les libéraux d'accepter la reconnaissance qu'il est trop tard pour penser atteindre les cibles du protocole de Kyoto, mais ils pourraient toujours dire vouloir juger à leur mérite les nouvelles mesures de lutte contre les changements climatiques.

En ce qui a trait à l'Afghanistan, les conservateurs ne cachent pas qu'ils souhaiteraient poursuivre la mission canadienne jusqu'en 2011 afin de compléter la formation des forces armées et policières afghanes. Ils s'engagent toutefois à ne pas agir de façon unilatérale et de tenir le vote promis aux Communes, une fois présenté le rapport du groupe consultatif d'experts créé la semaine dernière.

Quant à l'encadrement du pouvoir fédéral de dépenser, qui fera plaisir au Québec sans pour autant satisfaire le Bloc, il devrait faire l'objet d'un projet de loi qui, si on se fie au libellé du discours, n'ira pas plus loin que ce que prévoit déjà l'Accord sur l'union sociale. Rien pour faire monter aux barricades Stéphane Dion, un des pères de cette entente.

Est-ce assez, tout ça, pour causer une indigestion? Peut-être, mais ça se soigne. Il reste à choisir le remède et il faudra attendre ce matin pour connaître celui des libéraux: tuer dans l'oeuf ce plan conservateur ou le juger à petit feu.

Que Stéphane Dion ait choisi d'attendre la réunion de son caucus de ce matin pour prendre une décision définitive sur le sort du gouvernement peut être considéré comme un signe d'indécision. Mais on peut le voir, à l'inverse, comme un signe de sa détermination à ne pas se laisser dicter ses moindres gestes par le premier ministre.

Son parti a besoin de temps pour resserrer les rangs et être prêt pour des élections. Si les libéraux laissent passer le discours du Trône, en s'abstenant ou en votant contre en trop petit nombre pour le défaire, ils gagneront ce temps précieux qui leur manque. Les règles de procédure étant ce qu'elles sont, il peut en effet s'écouler bien des semaines avant qu'un autre vote de confiance ait lieu aux Communes. Entre-temps, les libéraux pourront choisir leurs batailles et, du coup, les enjeux qu'ils savent chers aux Canadiens ou encore représentatifs de leur futur programme.

Réalité minoritaire

Stephen Harper n'y perdra pas nécessairement au change puisqu'il pourrait ainsi se rendre jusqu'au dépôt du budget, lui donner une forte saveur électorale et orchestrer sa défaite pour aller aux urnes armé de munitions fraîches.

Chose certaine, il ne pourrait confondre l'adoption de son discours du Trône — si elle se produisait — avec l'obtention d'un mandat pour gouverner sans contraintes. Son mandat lui vient des électeurs et ces derniers ont décidé en janvier 2006 qu'il était minoritaire, donc forcé de prendre en considération le point de vue de ses adversaires. Seuls les électeurs peuvent changer cette donne. S'il veut le mandat qu'il dit mériter, il doit aller le chercher dans les urnes, pas sur les banquettes parlementaires.

En attendant, il doit accepter la réalité qui est la sienne. Ce qui ne veut pas dire qu'il est menotté. Le Canada a eu par le passé des gouvernements minoritaires qui ont accompli des réformes importantes. Lester B. Pearson en est le meilleur exemple. Ce premier ministre libéral n'a jamais été majoritaire, bien qu'il lui manquait peu de sièges pour y parvenir.

C'est sous son règne que le Régime d'assistance publique du Canada a vu le jour, tout comme le Régime de pensions du Canada. Pearson l'a mis sur pied avec les provinces, qui pouvaient toutefois mettre leur propre régime sur pied, ce qu'a fait le Québec avec la création de la Régie des rentes du Québec. Toujours durant cette période, Ottawa a créé le programme d'aide financière aux étudiants, le tout assorti d'un droit de retrait pour les provinces, dont s'est encore prévalu Québec. L'asymétrie était à l'honneur, tout comme le respect des compétences provinciales. Ainsi, Pearson a transféré sans condition des points d'impôt aux provinces pour qu'elles puissent financer l'éducation post-secondaire. C'est encore lui qui a jeté les fondations de l'assurance maladie, fait adopter le drapeau canadien, mis sur pied la Commission sur le bilinguisme et le multiculturalisme, et j'en passe.

Pearson était un diplomate accompli et, à l'affrontement, qui caractérise Stephen Harper, il a préféré le compromis et la conciliation. Comme Harper, il était confronté à une opposition déchirée, mais il a profité de la situation pour mettre en avant des réformes dont les Canadiens se félicitent encore aujourd'hui. Il rêvait d'une majorité mais n'a pas mis toutes ses énergies dans des manoeuvres et des tactiques pour l'obtenir.

Après moi...

Bien des conditions doivent être réunies pour qu'un gouvernement minoritaire fonctionne, mais la plus importante reste l'attitude du chef d'orchestre. S'il opte pour l'affrontement ou un programme idéologiquement trop campé, il ne pourra pas adopter grand-chose. Or c'est la voie qu'a choisie Stephen Harper dans maints dossiers, et ce n'est pas pour rien qu'après 18 mois il a peu à mettre en vitrine au-delà de ces cinq priorités initiales. Et encore. Sa promesse de s'attaquer aux temps d'attente en santé a dû être sévèrement édulcorée pour être inscrite dans la liste des tâches accomplies.

Un exemple marginal mais révélateur de cette profonde différence entre Lester B. Pearson et Stephen Harper touche la presse. En 1965, Pearson a autorisé la construction du Théâtre national de la presse, qu'il a ensuite confié à la Tribune de la presse parlementaire pour qu'elle le dirige en toute indépendance. C'est encore là que se tiennent la majorité des conférences de presse présidées par un membre de la tribune, le regroupement des journalistes actifs sur la colline.

Stephen Harper, lui, préférerait un centre de presse complètement contrôlé par son bureau, comme le révélait le Toronto Star. Le gouvernement conservateur aurait même trouvé un ancien magasin de chaussures où il aurait pu l'installer. Facture prévue: deux millions de dollars. Le soir même de la publication de la nouvelle, le gouvernement faisait savoir qu'il avait abandonné cette idée. Mais le fait qu'il y ait même songé en dit long.

En reculant aussi rapidement, l'équipe Harper montre peut-être les premiers signes d'un changement d'attitude. Ou encore une conscience aiguë de ses points faibles à la veille d'un possible scrutin. Sur le fond, le gouvernement maintient le cap cependant, puisque ce discours du Trône reprend presque tous les projets et initiatives laissés en plan avec la prorogation des travaux parlementaires, qu'il s'agisse des autochtones, du Sénat ou de la lutte contre la criminalité. Pour M. Harper, voilà un plan qui pourrait aisément lui servir de programme électoral.

On constate toutefois un changement de ton. Ainsi, en matière de justice, le discours prend note des projets de loi morts au feuilleton mais évite d'en blâmer l'opposition, comme M. Harper l'a souvent fait par le passé. Est-ce parce qu'il a compris que la coopération est plus propice à mener à des résultats s'il devait rester en poste quelques mois de plus? On le saura si les libéraux lui en donnent le temps.

***

mcornellier@ledevoir.com






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Vos réactions

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  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    mercredi 17 octobre 2007 04h59
    Comme les Russes qui venaient apprendre le hockey des Canadiens
    « Il est écrit plus haut : «En ce qui a trait à l'Afghanistan, les conservateurs ne cachent pas qu'ils souhaiteraient poursuivre la mission canadienne jusqu'en 2011 afin de compléter la formation des forces armées et policières afghanes.»

    C'est très drôle que nos soldats, habitués à des missions pacifistes de casques bleus , avant l'Afghanistan, forment des soldats Afghans, de redoutables combattants efficaces qui ont sorti l'armée russe au complet de leur pays, il n'y a pas si longtemps. C'est un peu comme si un de nos pêcheurs de truites allait au Nunavut pour montrer la chasse aux phoques, aux Inuits. »

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