L'intention derrière les mots
Le chef bloquiste Gilles Duceppe l'a répété à satiété hier. Il ne planifie pas sa sortie. On est obligé de le croire jusqu'à preuve du contraire, c'est-à-dire quand on aura en main plus que les commentaires de quelques sources anonymes, dont une affirmant que l'homme, âgé de 60 ans, «n'a plus trois ou quatre campagnes devant lui». Ça, on s'en doutait. Mais il y a aussi une autre réalité qu'on ne peut ignorer, à savoir qu'aucun chef ne peut laisser transparaître ses intentions en matière de retraite sans se transformer en canard boiteux.
Brian Mulroney écrit dans ses Mémoires que son intention initiale, couchée sur papier dans son journal personnel, était de passer le flambeau une fois l'accord du lac Meech adopté. Il voulait ainsi donner le temps à son successeur de s'imposer. La mort de l'entente et l'état de tension qui prévalait au pays l'ont incité à rester plus longtemps, et il est finalement passé à l'acte au début de 1993.
À part son épouse Mila, personne n'a su pendant longtemps ce qu'il avait en tête. Le premier à qui il en a glissé un mot — et ce fut assez tôt — était Don Mazankowski, un homme muet comme une tombe. Brian Mulroney écrit lui-même qu'il ne pouvait ébruiter davantage l'affaire sans risquer d'y perdre toute son autorité. Ce qui a failli se produire après qu'il en eut parlé, par courtoisie, à Michael Wilson à la fin de 1992.
Wilson lui avait promis de garder le secret, mais il s'est mis à penser à la succession et a voulu tâter le pouls. Il a joué les innocents, affirmé qu'il ne savait rien mais que c'était une probabilité que Mulroney s'en aille... Valait-il la peine alors qu'il se prépare pour une éventuelle course au leadership? Le moulin à rumeurs était déclenché, et Mulroney a dû nier ce qu'il savait vrai uniquement pour éviter de perdre complètement le contrôle.
***
Rares sont les chefs qui ont réussi sans dommage à annoncer leurs couleurs à l'avance. En général, ils ont d'abord promis dès leur entrée en fonction qu'ils ne resteraient pas plus qu'un certain temps, puis sont demeurés trop populaires pour que qui que ce soit les pousse vers la sortie. Frank McKenna, l'ancien premier ministre libéral du Nouveau-Brunswick, en est un bon exemple. Son objectif: 10 ans au pouvoir, sans plus. Il s'y est tenu, au grand chagrin de son parti.
Gilles Duceppe vit tout autre chose. Il se retrouve à la tête d'un parti qui doit se battre pour protéger le terrain qu'il occupe. Il fait face à un nouvel adversaire inattendu, le Parti conservateur, qui lui dispute le vote francophone. Les éternelles questions sur la raison d'être du Bloc se font plus persistantes que jamais, surtout à la suite de la déconfiture du Parti québécois en mars dernier et la mise en veilleuse de l'échéance référendaire.
Ce dernier élément démotive d'ailleurs certains électeurs qui ne voient plus la nécessité de soutenir un parti souverainiste à Ottawa, reconnaissait récemment le leader parlementaire du BQ, Pierre Paquette, en entrevue au Globe and Mail. Il ajoutait: «En même temps, on ne peut pas leur faire croire artificiellement que la souveraineté est à portée de main quand le PQ occupe la troisième position à l'Assemblée nationale.»
Sur le plan personnel, cela fait 17 ans que Gilles Duceppe est à Ottawa, dont 10 à la tête de son parti. Il a déjà envisagé de partir pas plus tard que le printemps dernier pour tenter sa chance à la tête du Parti québécois. Son flirt provincial a duré 24 heures, mais il a révélé qu'il était capable d'envisager son avenir ailleurs qu'au Bloc.
Si, après toutes ces années pas toujours faciles à Ottawa, il jonglait avec l'idée de faire autre chose une fois l'élection fédérale passée, personne ne lui en tiendrait rigueur. Les conditions d'exercice de son leadership ne lui permettent cependant pas de le faire à haute voix et surtout pas avec qui que ce soit d'autre que ses intimes.
Le scénario évoqué par La Presse hier est donc plausible, mais est-ce la vraie histoire? M. Duceppe le nie catégoriquement. «Le jour où on parle de retraite, on la prend», affirme-t-il en entrevue, ajoutant qu'il n'a jamais planifié son avenir. Furieux, il ajoute même qu'il n'a jamais évoqué ce scénario avec sa femme Yolande, encore moins avec quelqu'un d'autre.
Il ajoute qu'il ne voit pas pourquoi il aurait dit à la chef péquiste Pauline Marois qu'il envisageait de partir après les élections fédérales alors qu'il a lui-même demandé, après son aller-retour éclair à Québec, la tenue d'un vote de confiance sur son leadership lors du conseil général de son parti, les 13 et 14 octobre prochains.
En fait, cette manchette en dit davantage sur le début des grenouillages au sein du Bloc, car ces murmures surviennent à un moment qui n'est pas fortuit. Le vote de confiance aura lieu dans seulement 10 jours.
En laissant courir le bruit que le chef songe à tirer sa révérence après les élections fédérales, ce qui serait une hypothèse sensée, certains espèrent peut-être semer le doute sur son leadership chez les militants.
M. Duceppe affirme ne pas s'en inquiéter, mais le risque est réel. Un résultat plus faible que prévu, espèrent de toute évidence les souffleurs de confidences, pourrait avoir l'effet d'enclencher chez le chef la réflexion qu'il nie avoir amorcée. Les anglophones appellent cela «a self-fulfilling prophecy», une prophétie fausse qui crée les conditions nécessaires à sa réalisation.
On comprend alors la fureur du chef bloquiste et son désir de dénoncer sur toutes les tribunes ces conjectures sur son avenir.
***
mcornellier@ledevoir.com
Brian Mulroney écrit dans ses Mémoires que son intention initiale, couchée sur papier dans son journal personnel, était de passer le flambeau une fois l'accord du lac Meech adopté. Il voulait ainsi donner le temps à son successeur de s'imposer. La mort de l'entente et l'état de tension qui prévalait au pays l'ont incité à rester plus longtemps, et il est finalement passé à l'acte au début de 1993.
À part son épouse Mila, personne n'a su pendant longtemps ce qu'il avait en tête. Le premier à qui il en a glissé un mot — et ce fut assez tôt — était Don Mazankowski, un homme muet comme une tombe. Brian Mulroney écrit lui-même qu'il ne pouvait ébruiter davantage l'affaire sans risquer d'y perdre toute son autorité. Ce qui a failli se produire après qu'il en eut parlé, par courtoisie, à Michael Wilson à la fin de 1992.
Wilson lui avait promis de garder le secret, mais il s'est mis à penser à la succession et a voulu tâter le pouls. Il a joué les innocents, affirmé qu'il ne savait rien mais que c'était une probabilité que Mulroney s'en aille... Valait-il la peine alors qu'il se prépare pour une éventuelle course au leadership? Le moulin à rumeurs était déclenché, et Mulroney a dû nier ce qu'il savait vrai uniquement pour éviter de perdre complètement le contrôle.
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Rares sont les chefs qui ont réussi sans dommage à annoncer leurs couleurs à l'avance. En général, ils ont d'abord promis dès leur entrée en fonction qu'ils ne resteraient pas plus qu'un certain temps, puis sont demeurés trop populaires pour que qui que ce soit les pousse vers la sortie. Frank McKenna, l'ancien premier ministre libéral du Nouveau-Brunswick, en est un bon exemple. Son objectif: 10 ans au pouvoir, sans plus. Il s'y est tenu, au grand chagrin de son parti.
Gilles Duceppe vit tout autre chose. Il se retrouve à la tête d'un parti qui doit se battre pour protéger le terrain qu'il occupe. Il fait face à un nouvel adversaire inattendu, le Parti conservateur, qui lui dispute le vote francophone. Les éternelles questions sur la raison d'être du Bloc se font plus persistantes que jamais, surtout à la suite de la déconfiture du Parti québécois en mars dernier et la mise en veilleuse de l'échéance référendaire.
Ce dernier élément démotive d'ailleurs certains électeurs qui ne voient plus la nécessité de soutenir un parti souverainiste à Ottawa, reconnaissait récemment le leader parlementaire du BQ, Pierre Paquette, en entrevue au Globe and Mail. Il ajoutait: «En même temps, on ne peut pas leur faire croire artificiellement que la souveraineté est à portée de main quand le PQ occupe la troisième position à l'Assemblée nationale.»
Sur le plan personnel, cela fait 17 ans que Gilles Duceppe est à Ottawa, dont 10 à la tête de son parti. Il a déjà envisagé de partir pas plus tard que le printemps dernier pour tenter sa chance à la tête du Parti québécois. Son flirt provincial a duré 24 heures, mais il a révélé qu'il était capable d'envisager son avenir ailleurs qu'au Bloc.
Si, après toutes ces années pas toujours faciles à Ottawa, il jonglait avec l'idée de faire autre chose une fois l'élection fédérale passée, personne ne lui en tiendrait rigueur. Les conditions d'exercice de son leadership ne lui permettent cependant pas de le faire à haute voix et surtout pas avec qui que ce soit d'autre que ses intimes.
Le scénario évoqué par La Presse hier est donc plausible, mais est-ce la vraie histoire? M. Duceppe le nie catégoriquement. «Le jour où on parle de retraite, on la prend», affirme-t-il en entrevue, ajoutant qu'il n'a jamais planifié son avenir. Furieux, il ajoute même qu'il n'a jamais évoqué ce scénario avec sa femme Yolande, encore moins avec quelqu'un d'autre.
Il ajoute qu'il ne voit pas pourquoi il aurait dit à la chef péquiste Pauline Marois qu'il envisageait de partir après les élections fédérales alors qu'il a lui-même demandé, après son aller-retour éclair à Québec, la tenue d'un vote de confiance sur son leadership lors du conseil général de son parti, les 13 et 14 octobre prochains.
En fait, cette manchette en dit davantage sur le début des grenouillages au sein du Bloc, car ces murmures surviennent à un moment qui n'est pas fortuit. Le vote de confiance aura lieu dans seulement 10 jours.
En laissant courir le bruit que le chef songe à tirer sa révérence après les élections fédérales, ce qui serait une hypothèse sensée, certains espèrent peut-être semer le doute sur son leadership chez les militants.
M. Duceppe affirme ne pas s'en inquiéter, mais le risque est réel. Un résultat plus faible que prévu, espèrent de toute évidence les souffleurs de confidences, pourrait avoir l'effet d'enclencher chez le chef la réflexion qu'il nie avoir amorcée. Les anglophones appellent cela «a self-fulfilling prophecy», une prophétie fausse qui crée les conditions nécessaires à sa réalisation.
On comprend alors la fureur du chef bloquiste et son désir de dénoncer sur toutes les tribunes ces conjectures sur son avenir.
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