De la guerre des tranchées à l'Afghanistan
Jamais, en 50 ans, les unités de combat du Royal 22e Régiment ont-elles été aussi exposées à la mort que maintenant
En octobre 1943, le 22e Régiment faisait son entrée dans la ville italienne de Gambatesa.
Québec — À la Citadelle de Québec, les murs du mess des officiers accueilleront un jour les tableaux immortalisant les soldats morts en Afghanistan. Près de 100 ans après la guerre des tranchées, 50 ans après la Corée, le vieux régiment canadien-français renoue avec le combat et, espère-t-on, avec la légende.
«Éventuellement, il y aura l'Afghanistan parmi les tableaux», remarque le major Jean-François Lacombe, alors que nous parcourons les salles de réception du mess des officiers de la Citadelle, «le plus vieux mess du Canada». Lieu de réception mais aussi d'hébergement, l'immeuble construit en 1831 a déjà accueilli des réunions importantes du ministère de la Défense et de l'OTAN.
Tapis rouges, mobilier massif en bois, l'endroit est d'une élégance toute britannique. Or, qu'on ne s'y trompe pas: le Royal 22e Régiment est d'abord canadien-français. «Dans les réceptions, on ne boit pas du porto comme chez les Anglais mais bien du champagne comme en France!», lance en riant le major. Durant les années 1970, on a même eu la curieuse idée d'aménager au sous-sol une salle de réunion d'allure médiévale inspirée du modèle des chevaliers de la Table ronde...
Aux murs, des tableaux rappellent les deux grandes guerres, la Corée et plus récemment la Bosnie. Malgré le chic de l'endroit, les officiers ont leur confort. Même que «Minoune», la chatte du commandant, se promène nonchalamment dans les couloirs.
Au combat
Sur les quelque 2000 militaires de Valcartier qui s'envolent cet été pour l'Afghanistan, environ 800 appartiennent à des bataillons (1, 2 et 3) du Royal 22e. Ils sont principalement dans l'infanterie et les blindés. «Ce sont eux qui vont prendre part au combat, précise le major Lacombe. Les autres sont surtout des unités de soutien.» Créé en 1914 pour donner aux militaires francophones des unités bien à eux et dans leur langue, le 22e Régiment est entré dans la légende lors de la Première Guerre mondiale, alors que pas moins de 67 % des hommes y avaient été blessés ou tués.
Depuis sa fondation, 70 000 militaires y ont servi. Un total de 1310 hommes du régiment ont péri, la plupart au cours de la première moitié du XXe siècle. Depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, il y a bien eu Chypre, ou encore la difficile campagne en Bosnie-Herzégovine, mais en général les décès se sont faits rares. Quelques cas isolés sans plus.
Or tout vient de changer. «Non, on n'est pas habitués aux pertes de vie et, maintenant, c'est certain qu'il va y en avoir», concède gravement le major. «Combien? Ça reste à voir... »
Car la nouvelle mission est particulièrement périlleuse. «Le troisième bataillon est allé à Kaboul en 2004, mais ça n'avait rien à voir avec Kandahar en 2007. Il ne participait pas à des missions de combat et, surtout, ce n'était pas dans le fief des talibans, poursuit-il. On a eu des blessés parmi la centaine de soldats qui ont été déployés, l'an dernier, mais des pertes de vie, on n'en a pas eu. Le dernier décès dans le 22e, c'est celui du caporal Gunter en Bosnie.»
Au parc Lafontaine
Passionné d'histoire, le major Lacombe nous explique que la création du Royal 22e Régiment, en 1914, répondait à une vieille revendication des Québécois, qui voulaient en quelque sorte se battre en français. Dès 1813, des sous-officiers avaient fait circuler une pétition dans laquelle ils disaient désirer «être commandés et disciplinés en français».
En 1914, le gouvernement Borden avait probablement intérêt à faire un effort tant la guerre était impopulaire au Québec. Dans les pages du Devoir, Henri Bourassa était de ceux qui s'opposaient à notre participation au conflit.
Constitué des membres de différentes milices, le Premier Bataillon du 22e mènera finalement ses premières séances d'entraînement à Montréal... au parc Lafontaine, avant de se déplacer vers Saint-Jean-sur-Richelieu. Mais la formule ne fera pas long feu, raconte le major. «Ils sont partis à cause de l'indiscipline. Montréal était trop... attrayant, si je puis dire. Il y avait des maladies vénériennes, des désertions.»
On les a donc envoyés s'entraîner dans un bled perdu de la Nouvelle-Écosse, Amherst. «L'accueil de la communauté a été glacial», souligne le major, avant de raconter à quel point les gars du 22e avaient par la suite su s'attirer la sympathie de la population locale en organisant des corvées pour les pauvres. Les contacts avec la population civile, une autre preuve du caractère distinctif du 22e? «Les francophones font les choses à leur façon. Nous partageons les mêmes objectifs que les anglophones au sein de l'institution, mais on a aussi nos façons de faire. Ça doit venir de nos origines latines... » Est-ce que cela pourrait jouer de nouveau en Afghanistan? Le major ne semble pas en douter. «On l'a démontré dans toutes les missions. Bien sûr, je ne veux pas prétendre qu'on est meilleurs que les autres!»
Le régiment ayant été constitué en sus des effectifs réguliers de l'armée, la Défense cherche à le dissoudre en 1919. Or le premier ministre Taschereau et la Ville de Québec résistent. Très bien, leur répond-on: qu'ils s'installent donc dans la capitale. Le 22e Régiment fait donc son entrée en 1920 à la Citadelle. Construit par les Britanniques au début du XIXe siècle, l'endroit est un gigantesque labyrinthe de plus de deux kilomètres, dissimulé dans le sol des plaines d'Abraham.
Le régiment y restera jusqu'à ce qu'on manque de place pour accueillir tout le monde et, progressivement, les principaux effectifs vont déménager à Valcartier, qui servait déjà de camp d'entraînement pour les Forces armées en 1914.
Aussi grande soit-elle, la base de Valcartier faisait jusqu'à tout récemment figure de géant invisible dans la région de Québec. Tout comme la Citadelle qu'on percevait comme une attraction touristique de plus. Conscients des réserves persistantes de la population à l'égard des opérations de guerre, les représentants de l'armée à Québec multiplient les efforts pour mieux se faire connaître. «C'est à nous de nous assurer que les faits et gestes des gars et des filles du 22e soient mis en avant», résume le major. Reste maintenant à savoir quels bons et mauvais souvenirs émergeront de tout cela. À suivre prochainement dans la galerie de tableaux du mess des officiers...
«Éventuellement, il y aura l'Afghanistan parmi les tableaux», remarque le major Jean-François Lacombe, alors que nous parcourons les salles de réception du mess des officiers de la Citadelle, «le plus vieux mess du Canada». Lieu de réception mais aussi d'hébergement, l'immeuble construit en 1831 a déjà accueilli des réunions importantes du ministère de la Défense et de l'OTAN.
Tapis rouges, mobilier massif en bois, l'endroit est d'une élégance toute britannique. Or, qu'on ne s'y trompe pas: le Royal 22e Régiment est d'abord canadien-français. «Dans les réceptions, on ne boit pas du porto comme chez les Anglais mais bien du champagne comme en France!», lance en riant le major. Durant les années 1970, on a même eu la curieuse idée d'aménager au sous-sol une salle de réunion d'allure médiévale inspirée du modèle des chevaliers de la Table ronde...
Aux murs, des tableaux rappellent les deux grandes guerres, la Corée et plus récemment la Bosnie. Malgré le chic de l'endroit, les officiers ont leur confort. Même que «Minoune», la chatte du commandant, se promène nonchalamment dans les couloirs.
Au combat
Sur les quelque 2000 militaires de Valcartier qui s'envolent cet été pour l'Afghanistan, environ 800 appartiennent à des bataillons (1, 2 et 3) du Royal 22e. Ils sont principalement dans l'infanterie et les blindés. «Ce sont eux qui vont prendre part au combat, précise le major Lacombe. Les autres sont surtout des unités de soutien.» Créé en 1914 pour donner aux militaires francophones des unités bien à eux et dans leur langue, le 22e Régiment est entré dans la légende lors de la Première Guerre mondiale, alors que pas moins de 67 % des hommes y avaient été blessés ou tués.
Depuis sa fondation, 70 000 militaires y ont servi. Un total de 1310 hommes du régiment ont péri, la plupart au cours de la première moitié du XXe siècle. Depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, il y a bien eu Chypre, ou encore la difficile campagne en Bosnie-Herzégovine, mais en général les décès se sont faits rares. Quelques cas isolés sans plus.
Or tout vient de changer. «Non, on n'est pas habitués aux pertes de vie et, maintenant, c'est certain qu'il va y en avoir», concède gravement le major. «Combien? Ça reste à voir... »
Car la nouvelle mission est particulièrement périlleuse. «Le troisième bataillon est allé à Kaboul en 2004, mais ça n'avait rien à voir avec Kandahar en 2007. Il ne participait pas à des missions de combat et, surtout, ce n'était pas dans le fief des talibans, poursuit-il. On a eu des blessés parmi la centaine de soldats qui ont été déployés, l'an dernier, mais des pertes de vie, on n'en a pas eu. Le dernier décès dans le 22e, c'est celui du caporal Gunter en Bosnie.»
Au parc Lafontaine
Passionné d'histoire, le major Lacombe nous explique que la création du Royal 22e Régiment, en 1914, répondait à une vieille revendication des Québécois, qui voulaient en quelque sorte se battre en français. Dès 1813, des sous-officiers avaient fait circuler une pétition dans laquelle ils disaient désirer «être commandés et disciplinés en français».
En 1914, le gouvernement Borden avait probablement intérêt à faire un effort tant la guerre était impopulaire au Québec. Dans les pages du Devoir, Henri Bourassa était de ceux qui s'opposaient à notre participation au conflit.
Constitué des membres de différentes milices, le Premier Bataillon du 22e mènera finalement ses premières séances d'entraînement à Montréal... au parc Lafontaine, avant de se déplacer vers Saint-Jean-sur-Richelieu. Mais la formule ne fera pas long feu, raconte le major. «Ils sont partis à cause de l'indiscipline. Montréal était trop... attrayant, si je puis dire. Il y avait des maladies vénériennes, des désertions.»
On les a donc envoyés s'entraîner dans un bled perdu de la Nouvelle-Écosse, Amherst. «L'accueil de la communauté a été glacial», souligne le major, avant de raconter à quel point les gars du 22e avaient par la suite su s'attirer la sympathie de la population locale en organisant des corvées pour les pauvres. Les contacts avec la population civile, une autre preuve du caractère distinctif du 22e? «Les francophones font les choses à leur façon. Nous partageons les mêmes objectifs que les anglophones au sein de l'institution, mais on a aussi nos façons de faire. Ça doit venir de nos origines latines... » Est-ce que cela pourrait jouer de nouveau en Afghanistan? Le major ne semble pas en douter. «On l'a démontré dans toutes les missions. Bien sûr, je ne veux pas prétendre qu'on est meilleurs que les autres!»
Le régiment ayant été constitué en sus des effectifs réguliers de l'armée, la Défense cherche à le dissoudre en 1919. Or le premier ministre Taschereau et la Ville de Québec résistent. Très bien, leur répond-on: qu'ils s'installent donc dans la capitale. Le 22e Régiment fait donc son entrée en 1920 à la Citadelle. Construit par les Britanniques au début du XIXe siècle, l'endroit est un gigantesque labyrinthe de plus de deux kilomètres, dissimulé dans le sol des plaines d'Abraham.
Le régiment y restera jusqu'à ce qu'on manque de place pour accueillir tout le monde et, progressivement, les principaux effectifs vont déménager à Valcartier, qui servait déjà de camp d'entraînement pour les Forces armées en 1914.
Aussi grande soit-elle, la base de Valcartier faisait jusqu'à tout récemment figure de géant invisible dans la région de Québec. Tout comme la Citadelle qu'on percevait comme une attraction touristique de plus. Conscients des réserves persistantes de la population à l'égard des opérations de guerre, les représentants de l'armée à Québec multiplient les efforts pour mieux se faire connaître. «C'est à nous de nous assurer que les faits et gestes des gars et des filles du 22e soient mis en avant», résume le major. Reste maintenant à savoir quels bons et mauvais souvenirs émergeront de tout cela. À suivre prochainement dans la galerie de tableaux du mess des officiers...
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