Briser la glace
En promettant une patrouille étendue dans le Grand Nord canadien, le premier ministre Stephen Harper a brisé quelques perceptions figées dans le temps et la banquise: l'affirmation efficace de la souveraineté canadienne en Arctique ne se traduit pas uniquement par de grands discours ou le déploiement folklorique d'unifoliés piqués dans la glace.
Bien de l'eau a coulé sous les icebergs depuis le passage illégal du pétrolier américain Manhattan, en 1969, dans le passage du Nord-Ouest, en plein Nord canadien. Cette intrusion avait sonné le début d'un différend entre les États-Unis et le Canada quant à la propriété de cette précieuse voie liant le Pacifique à l'Atlantique. Près de 40 ans plus tard, le litige américano-canadien perdure toujours.
En affirmant cette semaine son intention de défendre la souveraineté canadienne en Arctique afin de ne pas la perdre, M. Harper a dévoilé une inquiétude que partagent plusieurs experts. Faisant écho à une promesse électorale, le chef conservateur a promis que six à huit navires militaires pourraient patrouiller les eaux arctiques à compter de 2013, au coût d'environ sept milliards de dollars, construction et entretien compris.
D'un océan à l'autre, notre Grand Nord aura donc sa flotte navale pour sécuriser le territoire, et surtout, expédier un message percutant aux forces qui entourent cette zone: le Canada ne baissera pas pavillon devant les visées d'autrui. Le contexte d'aujourd'hui appelait cette décision politique indispensable.
Pourquoi? Désormais, tout converge vers le réchauffement climatique, qui grignote avidement la banquise et fait dire aux experts que d'ici 20 ou 30 ans, les eaux territoriales canadiennes seront libérées de glace plusieurs mois par année. Une inoffensive voie de fortune pourrait ainsi se transformer en autoroute maritime. Depuis toujours, le Canada se dit maître de ces eaux. Les États-Unis et l'Union européenne, entre autres juridictions, y voient plutôt un bassin international, un paradoxe qui sert d'assise au conflit.
À l'époque de la guerre froide, la menace liée à l'Arctique rimait avec missiles. Aujourd'hui, la hausse possible du trafic maritime dans cet utile trait d'union liant l'Asie à l'Europe entrebâille la porte à un autre type de conflit. En se liquéfiant, l'Arctique dévoile soudainement de bien séduisants attraits: des ressources naturelles alléchantes, du pétrole et du gaz en abondance. En s'élargissant, le passage du Nord-Ouest provoquera l'augmentation des accidents (environnementaux et autres), l'immigration clandestine, le trafic de drogue et la menace terroriste, selon quelques prédictions peut-être un brin alarmistes. Bref, la géopolitique de ce pôle est appelée à des transformations extrêmes. Le gouvernement de M. Harper l'a bien compris.
Mais dans cette vaste zone, que pourront six à huit navires patrouilleurs canadiens contre sept brise-glaces russes, dominateurs des mers arctiques, et un américain? Les premiers peuvent fendre une couche de glace d'un mètre d'épaisseur. Les seconds ne se laissent pas intimider par un tapis de... six mètres de haut, de quoi assurer leur domination sur l'eau. La promesse initiale des conservateurs laissait croire à l'ajout de trois de ces puissants brise-glaces, qui se sont soudain transformés en plus petits — mais plus nombreux — navires. L'avenir dira si le Canada sera de nouveau pointé du doigt pour des équipements militaires inadéquats. L'histoire dira si l'affirmation de cette souveraineté canadienne n'aura été qu'un falot épisode.
Pour graver sa présence dans ce Nord convoité, le gouvernement Harper a saisi qu'il devait fracasser l'indifférence des précédentes administrations, engourdies par le relatif calme diplomatique en eaux arctiques. L'expression de ses ambitions devrait toutefois dépasser le simple déploiement de forces additionnelles destiné à renforcer la sécurité.
Au fil des ans, cette souveraineté canadienne sur l'Arctique a été assurée par le peuple inuit, qu'il ne faut pas oublier. Pour asseoir sa présence sur ses terres arctiques, le Canada a jadis déplacé des familles autochtones entières, ce dont il n'a pas à s'enorgueillir. C'est ainsi que naquit Grise Fjord, aujourd'hui encore la communauté habitée la plus septentrionale en Amérique du Nord.
Si elle pouvait rejaillir sur les Inuits, la proclamation souveraine en Arctique canadien prendrait un tout autre sens, soudainement accrochée à l'amélioration des conditions de vie de toute une population. Des problèmes de santé, l'absence de routes liant les communautés les unes aux autres, la vulnérabilité économique — alors que l'exploitation de ressources et un inévitable choc des cultures se profilent — sont autant de réalités qui affaiblissent les premiers occupants de ce territoire. Clamer une souveraineté territoriale en négligeant la prospérité d'un peuple laisserait de glace.
machouinard@ledevoir.com
Bien de l'eau a coulé sous les icebergs depuis le passage illégal du pétrolier américain Manhattan, en 1969, dans le passage du Nord-Ouest, en plein Nord canadien. Cette intrusion avait sonné le début d'un différend entre les États-Unis et le Canada quant à la propriété de cette précieuse voie liant le Pacifique à l'Atlantique. Près de 40 ans plus tard, le litige américano-canadien perdure toujours.
En affirmant cette semaine son intention de défendre la souveraineté canadienne en Arctique afin de ne pas la perdre, M. Harper a dévoilé une inquiétude que partagent plusieurs experts. Faisant écho à une promesse électorale, le chef conservateur a promis que six à huit navires militaires pourraient patrouiller les eaux arctiques à compter de 2013, au coût d'environ sept milliards de dollars, construction et entretien compris.
D'un océan à l'autre, notre Grand Nord aura donc sa flotte navale pour sécuriser le territoire, et surtout, expédier un message percutant aux forces qui entourent cette zone: le Canada ne baissera pas pavillon devant les visées d'autrui. Le contexte d'aujourd'hui appelait cette décision politique indispensable.
Pourquoi? Désormais, tout converge vers le réchauffement climatique, qui grignote avidement la banquise et fait dire aux experts que d'ici 20 ou 30 ans, les eaux territoriales canadiennes seront libérées de glace plusieurs mois par année. Une inoffensive voie de fortune pourrait ainsi se transformer en autoroute maritime. Depuis toujours, le Canada se dit maître de ces eaux. Les États-Unis et l'Union européenne, entre autres juridictions, y voient plutôt un bassin international, un paradoxe qui sert d'assise au conflit.
À l'époque de la guerre froide, la menace liée à l'Arctique rimait avec missiles. Aujourd'hui, la hausse possible du trafic maritime dans cet utile trait d'union liant l'Asie à l'Europe entrebâille la porte à un autre type de conflit. En se liquéfiant, l'Arctique dévoile soudainement de bien séduisants attraits: des ressources naturelles alléchantes, du pétrole et du gaz en abondance. En s'élargissant, le passage du Nord-Ouest provoquera l'augmentation des accidents (environnementaux et autres), l'immigration clandestine, le trafic de drogue et la menace terroriste, selon quelques prédictions peut-être un brin alarmistes. Bref, la géopolitique de ce pôle est appelée à des transformations extrêmes. Le gouvernement de M. Harper l'a bien compris.
Mais dans cette vaste zone, que pourront six à huit navires patrouilleurs canadiens contre sept brise-glaces russes, dominateurs des mers arctiques, et un américain? Les premiers peuvent fendre une couche de glace d'un mètre d'épaisseur. Les seconds ne se laissent pas intimider par un tapis de... six mètres de haut, de quoi assurer leur domination sur l'eau. La promesse initiale des conservateurs laissait croire à l'ajout de trois de ces puissants brise-glaces, qui se sont soudain transformés en plus petits — mais plus nombreux — navires. L'avenir dira si le Canada sera de nouveau pointé du doigt pour des équipements militaires inadéquats. L'histoire dira si l'affirmation de cette souveraineté canadienne n'aura été qu'un falot épisode.
Pour graver sa présence dans ce Nord convoité, le gouvernement Harper a saisi qu'il devait fracasser l'indifférence des précédentes administrations, engourdies par le relatif calme diplomatique en eaux arctiques. L'expression de ses ambitions devrait toutefois dépasser le simple déploiement de forces additionnelles destiné à renforcer la sécurité.
Au fil des ans, cette souveraineté canadienne sur l'Arctique a été assurée par le peuple inuit, qu'il ne faut pas oublier. Pour asseoir sa présence sur ses terres arctiques, le Canada a jadis déplacé des familles autochtones entières, ce dont il n'a pas à s'enorgueillir. C'est ainsi que naquit Grise Fjord, aujourd'hui encore la communauté habitée la plus septentrionale en Amérique du Nord.
Si elle pouvait rejaillir sur les Inuits, la proclamation souveraine en Arctique canadien prendrait un tout autre sens, soudainement accrochée à l'amélioration des conditions de vie de toute une population. Des problèmes de santé, l'absence de routes liant les communautés les unes aux autres, la vulnérabilité économique — alors que l'exploitation de ressources et un inévitable choc des cultures se profilent — sont autant de réalités qui affaiblissent les premiers occupants de ce territoire. Clamer une souveraineté territoriale en négligeant la prospérité d'un peuple laisserait de glace.
machouinard@ledevoir.com
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