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Le Canada visitera ses prisonniers

26 avril 2007  Canada
Ottawa — Malmené par la controverse au sujet du traitement des prisonniers afghans, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, a largué une bombe hier en fin de journée en annonçant que le Canada conserverait désormais un accès aux détenus qu'il transfère. Mais devant l'absence totale de détails sur la «nouvelle entente», l'opposition a exprimé des doutes sur son existence même. Selon les informations obtenues par Le Devoir, l'entente aurait été conclue verbalement. Il n'existerait pas encore de version écrite pouvant calmer les doutes des élus.

Depuis trois jours maintenant, le gouvernement conservateur est attaqué de toutes parts pour l'absence de contrôle qu'exerce le Canada sur les prisonniers que ses soldats capturent en Afghanistan une fois que ceux-ci sont confiés aux autorités locales. Le quotidien The Globe and Mail a interrogé une trentaine de ces prisonniers et tous prétendent avoir été torturés par les autorités afghanes.

Le Canada a signé deux ententes successives avec l'Afghanistan sur le transfert de détenus, mais aucune ne confère un droit de visite. Hier encore, à la période de questions, alors que les trois partis d'opposition ont interrogé sans relâche le gouvernement à ce sujet, les troupes de Stephen Harper n'ont rien laissé filtrer.

Puis, en fin de journée, coup de théâtre. Au cours d'une comparution en comité parlementaire, le ministre O'Connor sort une grenade de son chapeau: les soldats canadiens pourront désormais aller voir par eux-mêmes si les prisonniers qu'ils ont capturés puis remis aux Afghans sont bien traités.

«Au cours des derniers jours, nous nous sommes arrangés avec le gouvernement de la province de Kandahar de manière à ce que nous ayons accès à nos détenus. Ainsi, nos militaires ont désormais accès à ces détenus», a dit le ministre, comme si de rien n'était.

Après sa comparution, le ministre a quitté les lieux sans vouloir préciser la nature de cette entente aux journalistes qui le pressaient de questions. Finalement, il s'est retrouvé coincé dans un ascenseur, les caméras empêchant les portes de se refermer. Le ministre a alors donné un peu plus de détails.

«Nous pouvons donc entrer dans les pénitenciers quand nous le voulons», a-t-il dit. N'importe quel pénitencier? lui a-t-on demandé. «Oui.» Il a ajouté que, selon lui, «ceci ne constitue pas une annonce majeure».

L'entourage du ministre était encore à préparer une déclaration vers 19h hier soir. «Les responsables militaires ont contacté le directeur général de la National Directorate of Security [NDS] à Kandahar, le général Quyaum. Il a accepté de permettre un accès complet aux prisons. Nous serons en contact continu avec les responsables des pénitenciers afin de vérifier l'état des détenus», dit cette déclaration.

Les députés de l'opposition ayant assisté au comité étaient sceptiques. «Nous avons reçu de ce ministre tellement de versions contradictoires, qui peut savoir la part de vérité et la part de fiction?», a lancé la députée et ex-chef du NPD Alexa McDonough. «Qui croirait cet homme quand il improvise ce genre d'affirmations?»

La bloquiste Francine Lalonde, quant à elle, demande à voir une preuve écrite pour croire à l'existence de cette entente. «Comment se fait-il que, s'il savait cela aujourd'hui, M. Harper n'en ait pas fait état?»

En effet, toute la journée l'opposition a talonné le gouvernement Harper. Les libéraux ont accusé les conservateurs de «camouflage systématique de la vérité». Ils se demandent comment le gouvernement peut prétendre ignorer que les prisonniers risquent la torture alors qu'un rapport émanant du ministère des Affaires étrangères, rendu public encore une fois par le Globe and Mail, indique que celle-ci est courante dans les pénitenciers afghans.

«Le premier ministre a dit qu'il n'avait aucune indication de risque de torture; c'était un mensonge au peuple canadien», a déclaré le chef libéral, Stéphane Dion.

Notons que le rapport révélé par le Globe and Mail trace un portrait général de la situation dans le système judiciaire afghan et ne mentionne aucun cas spécifique. Il ressemble aux multiples constats faits par les divers organismes internationaux de surveillance des droits de la personne. Ce genre de rapport, a d'ailleurs rappelé M. Harper, est préparé annuellement depuis 2002.

En comité parlementaire, les députés ont tenté de savoir si les soldats canadiens s'exposaient à des poursuites s'il était prouvé qu'en remettant aux autorités afghanes les prisonniers qu'ils font, ils les envoient à la torture. Le juge-avocat général Ken Watkin, du ministère de la Défense, a soutenu qu'il n'avait pas encore toutes les informations en main pour répondre à cette question.

Un ministre surveillé

Rappelons que le ministre de la Défense a été obligé de s'excuser en Chambre cet hiver parce qu'il avait affirmé, à tort, qu'en vertu de l'entente signée avec Kaboul, la Croix-Rouge veillerait au bon traitement des prisonniers capturés par le Canada et lui en ferait rapport.

Le gouvernement a signé une seconde entente avec Kaboul, cette fois-ci conférant à la Commission indépendante afghane des droits de la personne la responsabilité de voir à leur bon traitement. Cette fois, la Commission, dépourvue de tous moyens et se faisant même refuser l'accès aux prisons, se dit ouvertement incapable de respecter cette obligation.

Les députés, qui demandent la démission du ministre depuis plusieurs semaines pour ces imprécisions répétées, ne croient tout simplement plus le ministre O'Connor sur parole.

En vertu des conventions internationales sur la torture, non seulement un pays doit s'abstenir de torturer, mais il doit aussi refuser de transférer des prisonniers à un autre pays s'il y a des raisons de croire qu'ils y seront maltraités.






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  • Joseph Giguère
    Abonné
    jeudi 26 avril 2007 02h48
    Peut-on faire confiance aux militaires pour la protection des droits des prisonniers afghans
    « Quand j'étais au Pérou, où j'ai vécu pendant 5 ans à titre de coopérant, dans les années 1980, à l'époque des attentats terroristes de Sentier Lumineux, et où j'ai visité régulièrement ds détenus à la prison de Lurigancho,j'ai souvent eu le sentiment, à entendre certains fonctionnaires canadiens en poste là-bas, qu'ils faisaient une différence entre l'application des droits humains au Canada et l'application de ces mêmes droits au Pérou. J'en suis resté avecl'impression que lorsqu'on vit dans un pays développé on peut ne pas trop se formaliser de voir les indigènes du Tiers Monde se massacrer entre eux en se disant qu'ils ont été élevés comme ça, que c'est leur culture, leur idiosyncratie. Malgré l'admiration que j'ai pour nos soldats qui avec l'ardeur de leur jeunesse vont risquer leur peau en Afghanistan, je ne fais pas confiance aux militaires pour la protection des droits humains des détenus afgnans. Il ne faut pas oublier que ces gens-là ne sont pas d'abord formés pour l'accompagnement pédagogique de la croissance éthique des consciences. Je ne crois pas non plus que c'est par du jasage ne haut lieu avec des représentants gouvernementaux ou des directeurs de prison que la protection de ces droits peut être fiablement garantie. Un peu comme on envoie des commissions de surveillance des élections dans les pays à démocratie vulnérable, une commission constituée de citoyens et citoyennes de la société civile d'ici devrait être mise sur pied avec mandat d'aller visiter régulièrement les prisoniers afgnans détenus dans le contexte de la guerre actuelle et de faire rapport publiquement. »

  • Roland Berger
    Abonné
    jeudi 26 avril 2007 12h03
    Accès des journalistes
    « Bonne nouvelle, bien sûr, si l'information a quelque fondement. Reste à voir si les journalistes auront accès sans trop de tracasseries à ceux qui visiteront les prisionniers dans les prisons afghanes.
    Roland Berger
    London, Ontario »

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