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Libre-Opinion: Alcoolisme foetal: informer ou contrôler?

Annie Cloutier - Présidente du Conseil d'administration Le Collectif d'accompagnement à l'accouchement «Les Accompagnantes», Québec  23 avril 2007  Canada
C'est avec effroi et consternation qu'au collectif d'accompagnement à la naissance Les Accompagnantes nous prenons connaissance des articles d'Hélène Buzzetti dans Le Devoir des 18 et 19 avril dernier. Ces articles portent sur la motion, battue en Chambre mercredi soir, qui visait à donner du poids à un rapport qui fait d'une pression sociale accrue sur les femmes enceintes la pierre angulaire de sa lutte contre l'alcoolisme foetal. Certains députés, dont le libéral Paul Szabo, souhaitent instaurer un climat de plus grande pression sociale sur les femmes enceintes canadiennes afin qu'il devienne socialement inadmissible qu'elles consomment de l'alcool pendant leur grossesse. Le NPD a appuyé cette motion.

Bien qu'elle ait été battue, la motion effraie. En cherchant — bien naïvement — à éliminer un autre des innombrables risques liés à la transmission de la vie, elle s'inscrit dans un courant de plus en plus lourd qui souhaite évacuer tout hasard et, partant, toute humanité de l'existence. Elle est révélatrice d'une approche prônée avec de plus en plus d'évidence, celle du contrôle des femmes auxquelles on n'en finit plus de prescrire ce qu'elles doivent et ne doivent pas faire, non seulement pendant la grossesse, l'accouchement et l'allaitement, mais aussi pendant les quatre décennies de leur fertilité. (Certains vont, en effet, jusqu'à souhaiter l'interdiction de consommer de l'alcool pour toute femme en âge de procréer qui n'utilise pas de méthode anticonceptionnelle. Je vous laisse le soin d'imaginer ce que pourrait devenir une société qui contrôlerait l'usage, ou non, d'une méthode anticonceptionnelle d'une femme qui demande une bière au restaurant du coin...)

La motion révèle aussi deux courants de pensée qui en sont venus à sous-tendre bien des prises de décision sociétales sans jamais avoir fait l'objet de débat. Le premier est celui selon lequel le comportement le plus moral est celui qui expose au moindre risque. Le second est la perception selon laquelle un individu perd son droit et sa capacité de choix sitôt que le bien-être d'un inapte (ici, l'enfant à naître) est en jeu.

Le collectif Les Accompagnantes s'inscrit en faux contre ces deux façons de concevoir la vie en société. Vivre, c'est prendre des risques. Se refuser le moindre plaisir, se laisser contrôler par une logique de peur et de calculs, c'est mourir à petit feu. Est-on immoral parce qu'on profite d'un bon repas entre amis? Parce qu'on fume? Parce qu'on ne porte pas de casque à vélo?

Nombreux sont les sociologues et les philosophes qui, ces dernières années, ont montré à quel point notre société se laisse contrôler par la peur. Or, cette peur n'est jamais si poignante que lorsqu'elle concerne le bien-être d'un enfant. Ceci ne doit pourtant pas nous empêcher d'user de logique et de bon sens. Il va de soi que les parents qui attendent un enfant ont la responsabilité de cet enfant. Cette responsabilité leur dicte d'adopter un mode de vie sain qui contribue à leur bien-être et, partant, à celui de leur enfant. Accepter la responsabilité d'un petit être ne signifie cependant pas de cesser d'exister pour lui.

Les femmes enceintes, pendant neuf mois, continuent d'être femmes, humaines, des êtres chargées d'émotions, de sens, d'expériences positives et négatives. Elles seules savent composer avec ce qu'elles sont et ce qu'elles vivent. Elles seules savent si le verre de vin blanc du vendredi soir peut compenser efficacement toute une semaine de stress en milieu de travail où, trop souvent, elles doivent continuer de «produire» comme si rien en elle n'avait changé.

Le collectif Les Accompagnantes accompagne les femmes et les couples qui attendent un enfant depuis vingt-cinq ans. L'expérience, l'humanité et l'accueil nous ont appris que les femmes enceintes sont les personnes les mieux placées pour prendre les décisions qui sont bonnes pour elles et pour leur famille, à condition qu'elles soient bien informées. L'alcoolisme foetal est une réalité liée à la grossesse, certes, et il importe que les femmes enceintes en soient informées. Mais une bonne information doit aussi préciser qu'il s'agit d'un risque lié à une consommation excessive et soutenue d'alcool tout au long de la grossesse. En d'autres mots: le syndrome d'alcoolisme foetal est fortement corrélé à l'alcoolisme de la mère, non à sa consommation modérée et occasionnelle d'alcool. Ce sont là les faits scientifiques à l'heure actuelle.

Le collectif Les Accompagnantes encourage les femmes à faire preuve de jugement lors de leur grossesse et de leur accouchement. Il leur dit: «Vous avez le savoir et la compétence nécessaire à la prise de décision. Ne craignez pas de vous en servir.» La grossesse et l'accouchement sont des périodes qui peuvent être vécues dans l'harmonie et la douceur, non dans la peur et la culpabilité.

Les femmes ne sont pas les réceptacles d'une semence que les hommes y auraient déposée pour ensuite en contrôler chaque étape de développement. La survenue de la vie, sa croissance et son épanouissement sont des procédés mystérieux dont l'assurance de perfection nous échappe, mais qui sont «soutenus» par des millions d'année d'évolution et d'adaptation. Faisons confiance, acceptons la diversité de la vie.

Impose-t-on au conjoint de la femme enceinte de ne pas boire afin de soutenir moralement celle qui fait tant d'effort pour mettre son enfant au monde dans les meilleures conditions possibles? L'interdit-on aux pères sous prétexte qu'un enfant peut être traumatisé par un comportement désinhibé de son géniteur? On le constate, les exigences sociales de plus en plus élevées faces aux femmes enceintes dénotent une asymétrie suspecte entre ce qu'on requiert d'un genre et de l'autre. Quand exigera-t-on des femmes qu'elles demeurent à la maison, sous prétexte qu'elles contribueront ainsi plus efficacement à l'équilibre de leur progéniture?

Il y a tout lieu, par ailleurs, de s'inquiéter de ce qu'une stratégie de santé publique fasse de la pression — et, éventuellement, de la dénonciation? — sa pierre angulaire. Car inciter à faire pression, c'est inciter à juger comme coupables et immorales.

Le collectif Les Accompagnantes ne recommande pas la consommation occasionnelle d'alcool pendant la grossesse. Il s'agit toutefois d'une décision personnelle qui ne décèle aucun trouble mental, aucune incapacité de la part de la mère, et il faut le dire.

Ne nous laissons pas dicter notre façon de faire, de vivre la vie avec son lot quotidien de risques et de difficultés, par ceux qui pensent stériliser la société de tout risque en contrôlant les femmes.

Affirmons-nous toutes comme sujets pensants, capables et désireuses des meilleures décisions possibles pour notre famille.
 
 
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