La gestion des commandites fédérales - Le «plus meilleur» pays de la propagande
La notion de service public et la question de l'intégrité gouvernementale sont mises à mal depuis quelques mois
Ottawa a dépensé au moins 200 millions depuis 1997 pour déployer des unifoliés a mari usque ad mare, avec quand même une grande faveur accordée à la société distincte. Les agences de pub ont siphonné leurs quotes-parts. Les spécialistes des communications gouvernementales et de l'éthique publique crient au scandale et trouvent que «ça ressemble à un système de corruption institutionnalisée».
Comment faire choquer tout noir des professeurs d'université respectés et respectables, spécialistes des communications publiques et du respect des normes éthiques? Il suffit de les interroger à propos des révélations des derniers jours portant sur le vaste réseau de commandites fédérales. Le programme géré par les agences de publicité privées leur a permis de siphonner leurs quotes-parts, et souvent deux fois plutôt qu'une.
«Si tout ce que j'ai lu dans Le Devoir est exact, ça ressemble à un système de corruption institutionnalisée», dit Anne-Marie Gingras, professeure au département de science politique de l'Université Laval. Après la demande d'entrevue, hier, la spécialiste du couple «communications et démocratie» a pris le temps de relire le dossier de presse sur le sujet. Le verdict est tombé avec d'autant plus de poids. «Des spécialistes de la publicité pourront faire des nuances par rapport aux honoraires, aux normes en vigueur, etc. Moi, je suis politologue. Je réfléchis aux rapports entre l'État et les citoyens. Et, à mon avis, l'idée de faire payer pour un programme gouvernemental est saugrenue. [Cette pratique] relève des régimes corrompus et des républiques de bananes. La notion du service public est bafouée quand il faut payer pour avoir accès aux services de l'État. Et ça, c'est de la corruption.»
Le programme de commandites de l'agence Communication Canada a permis de distribuer environ 200 millions de dollars depuis 1997. Le gouvernement fédéral a versé 31 millions en commissions aux agences de publicité présélectionnées servant de relais avec les clients (la Ligue nationale de hockey, le Mois de la gastronomie et du canard... ). De ce montant, le Groupe Everest et la firme Groupaction ainsi que ses filiales ont empoché la part du lion, soit quelque 24,6 millions. Sans compter qu'au moins une agence (Everest) a parfois encaissé des commissions des deux côtés de la clôture: d'abord du gouvernement du Canada, à titre de gestionnaire de la commandite, et ensuite auprès de certains organismes commandités qui ont fait appel à l'agence pour avoir accès à la manne fédérale.
«Je commence à avoir le vertige», commente le professeur Yves Boisvert, directeur du laboratoire d'éthique publique de l'ENAP et de la revue Éthique publique. «En deux mois, nous avons eu des informations troublantes concernant des dépenses de 200 à 300 millions. Je ne dis pas qu'il y ait eu corruption, mais je me questionne sur la responsabilité du gouvernement en matière de gestion des fonds publics. Dans les années 90, on a demandé aux citoyens de se serrer la ceinture, on a comprimé les dépenses un peu partout, alors que le gouvernement dépensait des fortunes en visibilité, pour installer des drapeaux. Où sont les priorités gouvernementales? Que pouvait-on se payer avec 200 millions en santé ou en éducation? Ces choix, dans la conjoncture socioéconomique actuelle, posent un sérieux problème d'éthique publique.»
Le mot CANADA est ainsi devenu une sorte de marque de commerce. On le retrouve placardé partout, pour tout et rien, même dans l'espace. Les grandes lettres rouges et le drapeau unifolié qu'on s'était déjà habitués à voir tatoués sur l'avant-bras canadien de la navette spatiale américaine se retrouvent maintenant sur la fusée Ariane hors service stationnée devant le Cosmodôme, à Laval. On pense immanquablement au bon mot balistique de Jean Giraudoux disant que la propagande, c'est le contraire de l'artillerie: plus elle est lourde, moins elle porte.
«Environ 40 000 postes de la fonction publique fédérale ont été éliminés dans les années 90, rappelle la professeure Gingras. La visibilité de l'appareil fédéral a diminué d'autant. Ottawa tente maintenant de se refaire une visibilité à l'aide de t-shirts, de banderoles et de drapeaux. C'est loufoque et inquiétant. Car c'est une visibilité sans contenu.»
Le fédéral a relancé la machine autopromotionnelle après le référendum d'octobre 1995 et la quasi-victoire souverainiste. Ottawa a mis sur pied le Bureau d'information du Canada (20 millions par année au départ), devenu Communication Canada l'an dernier, et lancé en parallèle l'opération Un million de drapeaux (15 millions). Le contrôle de l'appareil idéologique d'État (comme disaient les althussériens) a ensuite été transféré du ministère du Patrimoine au ministère des Travaux publics alors que ce poste était occupé par Alfonso Galiano, maintenant ambassadeur du «plus meilleur» au Danemark.
«Le programme des commandites ne cadre pas avec les réalités sociales, économiques et politiques au Canada», dit un autre universitaire, Robert Bernier, de l'École nationale d'administration publique, auteur d'Un siècle de propagande, paru aux PUL l'an dernier. «Nous avons des besoins criants. Pour tenir la route, un message politique doit être relié à un produit, un service. Les messages symboliques ont très peu d'impact. Le programme de commandites n'a pas du tout d'efficacité. L'impact de ces commandites ne semble pas évident. C'est du gaspillage.»
Pour tous les spécialistes interrogés hier, le scandale des commandites met surtout en évidence la transformation profonde et récente des rapports entre l'État et la société civile, le public et le privé, le gouvernement et les citoyens. reviennent aussi constamment dans les discussions.
«Les enveloppes de commission sont terribles pour placer des drapeaux un peu partout, dit le professeur Boisvert. Groupaction a reçu 1,6 million pour faire la liste des événements que l'on pouvait commanditer. Un étudiant de bac payé 10,50 $ l'heure aurait produit le même travail en quelques semaines.» Il souligne aussi que la seule part prélevée par cette même firme pour placer les publicités dans l'Almanach du peuple (250 000 $) aurait suffi à payer un fonctionnaire préposé à la distribution de toutes les commandites pendant cinq ans. «Avec la multiplication de ces histoires, on peut se poser des questions sérieuses sur l'intégrité du gouvernement. Le programme de commandites servait-il vraiment la finalité fédéraliste? Le fonds de visibilité n'existait-il pas pour faciliter le financement des amis?»
Comment faire choquer tout noir des professeurs d'université respectés et respectables, spécialistes des communications publiques et du respect des normes éthiques? Il suffit de les interroger à propos des révélations des derniers jours portant sur le vaste réseau de commandites fédérales. Le programme géré par les agences de publicité privées leur a permis de siphonner leurs quotes-parts, et souvent deux fois plutôt qu'une.
«Si tout ce que j'ai lu dans Le Devoir est exact, ça ressemble à un système de corruption institutionnalisée», dit Anne-Marie Gingras, professeure au département de science politique de l'Université Laval. Après la demande d'entrevue, hier, la spécialiste du couple «communications et démocratie» a pris le temps de relire le dossier de presse sur le sujet. Le verdict est tombé avec d'autant plus de poids. «Des spécialistes de la publicité pourront faire des nuances par rapport aux honoraires, aux normes en vigueur, etc. Moi, je suis politologue. Je réfléchis aux rapports entre l'État et les citoyens. Et, à mon avis, l'idée de faire payer pour un programme gouvernemental est saugrenue. [Cette pratique] relève des régimes corrompus et des républiques de bananes. La notion du service public est bafouée quand il faut payer pour avoir accès aux services de l'État. Et ça, c'est de la corruption.»
Le programme de commandites de l'agence Communication Canada a permis de distribuer environ 200 millions de dollars depuis 1997. Le gouvernement fédéral a versé 31 millions en commissions aux agences de publicité présélectionnées servant de relais avec les clients (la Ligue nationale de hockey, le Mois de la gastronomie et du canard... ). De ce montant, le Groupe Everest et la firme Groupaction ainsi que ses filiales ont empoché la part du lion, soit quelque 24,6 millions. Sans compter qu'au moins une agence (Everest) a parfois encaissé des commissions des deux côtés de la clôture: d'abord du gouvernement du Canada, à titre de gestionnaire de la commandite, et ensuite auprès de certains organismes commandités qui ont fait appel à l'agence pour avoir accès à la manne fédérale.
«Je commence à avoir le vertige», commente le professeur Yves Boisvert, directeur du laboratoire d'éthique publique de l'ENAP et de la revue Éthique publique. «En deux mois, nous avons eu des informations troublantes concernant des dépenses de 200 à 300 millions. Je ne dis pas qu'il y ait eu corruption, mais je me questionne sur la responsabilité du gouvernement en matière de gestion des fonds publics. Dans les années 90, on a demandé aux citoyens de se serrer la ceinture, on a comprimé les dépenses un peu partout, alors que le gouvernement dépensait des fortunes en visibilité, pour installer des drapeaux. Où sont les priorités gouvernementales? Que pouvait-on se payer avec 200 millions en santé ou en éducation? Ces choix, dans la conjoncture socioéconomique actuelle, posent un sérieux problème d'éthique publique.»
Le mot CANADA est ainsi devenu une sorte de marque de commerce. On le retrouve placardé partout, pour tout et rien, même dans l'espace. Les grandes lettres rouges et le drapeau unifolié qu'on s'était déjà habitués à voir tatoués sur l'avant-bras canadien de la navette spatiale américaine se retrouvent maintenant sur la fusée Ariane hors service stationnée devant le Cosmodôme, à Laval. On pense immanquablement au bon mot balistique de Jean Giraudoux disant que la propagande, c'est le contraire de l'artillerie: plus elle est lourde, moins elle porte.
«Environ 40 000 postes de la fonction publique fédérale ont été éliminés dans les années 90, rappelle la professeure Gingras. La visibilité de l'appareil fédéral a diminué d'autant. Ottawa tente maintenant de se refaire une visibilité à l'aide de t-shirts, de banderoles et de drapeaux. C'est loufoque et inquiétant. Car c'est une visibilité sans contenu.»
Le fédéral a relancé la machine autopromotionnelle après le référendum d'octobre 1995 et la quasi-victoire souverainiste. Ottawa a mis sur pied le Bureau d'information du Canada (20 millions par année au départ), devenu Communication Canada l'an dernier, et lancé en parallèle l'opération Un million de drapeaux (15 millions). Le contrôle de l'appareil idéologique d'État (comme disaient les althussériens) a ensuite été transféré du ministère du Patrimoine au ministère des Travaux publics alors que ce poste était occupé par Alfonso Galiano, maintenant ambassadeur du «plus meilleur» au Danemark.
«Le programme des commandites ne cadre pas avec les réalités sociales, économiques et politiques au Canada», dit un autre universitaire, Robert Bernier, de l'École nationale d'administration publique, auteur d'Un siècle de propagande, paru aux PUL l'an dernier. «Nous avons des besoins criants. Pour tenir la route, un message politique doit être relié à un produit, un service. Les messages symboliques ont très peu d'impact. Le programme de commandites n'a pas du tout d'efficacité. L'impact de ces commandites ne semble pas évident. C'est du gaspillage.»
Pour tous les spécialistes interrogés hier, le scandale des commandites met surtout en évidence la transformation profonde et récente des rapports entre l'État et la société civile, le public et le privé, le gouvernement et les citoyens. reviennent aussi constamment dans les discussions.
«Les enveloppes de commission sont terribles pour placer des drapeaux un peu partout, dit le professeur Boisvert. Groupaction a reçu 1,6 million pour faire la liste des événements que l'on pouvait commanditer. Un étudiant de bac payé 10,50 $ l'heure aurait produit le même travail en quelques semaines.» Il souligne aussi que la seule part prélevée par cette même firme pour placer les publicités dans l'Almanach du peuple (250 000 $) aurait suffi à payer un fonctionnaire préposé à la distribution de toutes les commandites pendant cinq ans. «Avec la multiplication de ces histoires, on peut se poser des questions sérieuses sur l'intégrité du gouvernement. Le programme de commandites servait-il vraiment la finalité fédéraliste? Le fonds de visibilité n'existait-il pas pour faciliter le financement des amis?»
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