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Des brèches dans la loi 101

Manon Cornellier   10 avril 2007  Canada
Nombreuses ont été les manifestations (dont celle-ci à Montréal en 1988) pour protester contre les «attaques» auxquelles a été soumise la loi 101 au fil des ans en invoquant la Charte canadienne des droits.
Nombreuses ont été les manifestations (dont celle-ci à Montréal en 1988) pour protester contre les «attaques» auxquelles a été soumise la loi 101 au fil des ans en invoquant la Charte canadienne des droits.
La Charte canadienne des droits et libertés a servi à remettre en question certains volets de la loi 101, mais les brèches n'ont pas été si nombreuses, ni aussi graves parfois, que prévu. Le mérite en revient toutefois davantage aux juges qu'au texte même de la Charte. Et au-delà de la loi 101, il reste toujours à mesurer les effets politiques de ce bouleversement constitutionnel sur la capacité du Québec de faire valoir sa différence.

Quand, au printemps 1982, la nouvelle Constitution canadienne et sa charte entrent en vigueur, Québec espère encore pouvoir bloquer le processus, mais à l'automne tout s'écroule. Les juges de la Cour suprême du Canada concluent que la province n'a pas de droit de veto. Le 17 décembre, le premier ministre du Québec, René Lévesque, accuse le coup et écrit à son homologue fédéral, Pierre Elliott Trudeau.

«Toute charte canadienne des droits ne doit en aucune façon avoir pour effet de modifier les compétences législatives de l'Assemblée nationale, notamment en ce qui concerne la langue d'enseignement et pour ce qui a trait à la liberté de circulation et d'établissement», rappelle-t-il, témoignant des inquiétudes qu'a toujours entretenues son gouvernement à l'endroit de cette charte.

La version finale de la Charte, avec son article 23 sur le droit à l'enseignement dans la langue de la minorité, fait craindre pour la marge de manoeuvre du Québec en matière de politique linguistique et d'affirmation de son caractère distinct. Bien des Québécois soupçonnent Ottawa d'avoir rédigé cette clause avec la loi 101 en tête. Ministre des Affaires intergouvernementales à l'époque, Claude Morin est de ceux-là. «Trudeau était complètement opposé à la loi 101 et il lui fallait trouver un moyen de la torpiller, ce qu'il ne pouvait pas faire directement.» L'ancien ministre souligne que l'article 23 est un des rares à ne pouvoir être touché par la clause dérogatoire. «C'est fait exprès», tranche-t-il.

Il faut mentionner que la première brèche effectuée dans la loi 101 s'est produite bien avant l'adoption de la Charte de 1982. Le 3 décembre 1979, la Cour invalide les clauses de la loi 101 qui font du français la seule langue de la législature et de la justice. L'article 133 de la vieille Constitution de 1867 est catégorique: tous les textes de loi du Québec doivent être adoptés et les tribunaux doivent fonctionner dans les deux langues. La Constitution de 1867 ne permet pas de remettre en question d'autres volets de la loi québécoise. Ottawa y verra donc avec celle de 1982.

Loi 101 dans la mire

Conseiller du ministre fédéral de la Justice Jean Chrétien, Eddie Goldenberg rejette cette thèse. «Je n'ai pas souvenir que le but recherché ait été d'affaiblir la loi québécoise. Je me rappelle que lorsque M. Chrétien poussait pour l'adoption de l'article 23, il avait surtout en tête la protection des minorités francophones hors Québec. Avoir un effet sur la loi 101 était une considération marginale», dit-il.

Mais André Burelle, qui conseillait le premier ministre Trudeau à la même époque, n'hésite pas quand on lui demande si l'intention de Pierre Elliott Trudeau était d'imposer des contraintes au Québec en matière de langue. «Absolument, répond-il en se remémorant le témoignage d'un sénateur. Le premier objectif était de limiter la loi 101 pour la rendre compatible avec le nationalisme de Trudeau, strictement basé sur les droits individuels.»

Il faudra seulement deux ans à la Cour suprême pour confirmer cette version des choses dans un jugement (P.G. [Qué.] c. Quebec Protestant School Boards) qui invalidera les critères d'admission à l'école anglaise. Ces derniers, communément appelés «clause Québec», limitent l'accès aux enfants dont les parents ou les frères et soeurs ont fait la majeure partie de leur école primaire en anglais au Québec. À l'avenir, la «clause Canada», inscrite dans la Charte, aura préséance. Avoir fait son primaire en anglais au Canada deviendra la norme.

La Cour affirme que le libellé de la Charte ne lui laisse pas le choix. Les juges répètent à plusieurs reprises que l'article 23 a été écrit avec la loi 101 en tête, les critères adoptés calquant ceux de la loi québécoise pour mieux les modifier.

Charte québécoise en renfort

Ce sera toutefois la seule cause où une norme carrément fédérale servira à éclipser celle choisie par Québec. La Charte canadienne ne sera pas invoquée souvent contre la loi 101, mais les décisions rendues feront beaucoup de bruit car elles toucheront chaque fois à des éléments fondamentaux du régime linguistique.

Les critères d'admission à l'école anglaise seront à nouveau dans la mire en 2005. Des parents francophones veulent obtenir le droit d'envoyer leurs enfants à l'école anglaise. Ils réclament le libre choix sous le couvert du droit à l'égalité prévu dans la Charte québécoise. «Les appelants sont membres de la majorité francophone du Québec et à ce titre, leur objectif consistant à faire instruire leurs enfants en anglais ne correspond tout simplement pas à l'objectif visé à l'article 23», concluent les juges dans l'affaire Gosselin. Cette fois, c'est la norme fédérale qui a contré l'érosion.

Le même jour, la Cour rendra une autre décision sur les critères d'admission. Selon la loi, un enfant qui fréquente déjà l'école doit avoir fait «la majeure partie» de sa scolarité primaire ou secondaire en anglais pour avoir accès à l'école anglaise. L'application est mathématique. La Cour maintiendra la norme inscrite dans la loi, mais imposera une nouvelle interprétation, qualitative cette fois. Le nombre d'années ne sera qu'un aspect des choses. «En laissant entendre qu'un enfant n'ayant passé que peu de temps à l'école anglaise mais qui aurait des difficultés d'apprentissage, par exemple, pourrait être accepté plus facilement, la Cour permettait en quelque sorte à beaucoup de gens, qui ne répondaient pas strictement aux conditions de la loi 101 pour envoyer leurs enfants à l'école anglaise, d'essayer d'y parvenir en invoquant toutes sortes de considérations», constate José Woehrling, professeur de droit à l'Université de Montréal.

Et il y a toute la question cruciale de l'affichage. Le plus ironique cependant est que la Charte québécoise a été, là comme dans plusieurs causes, appelée en renfort du texte canadien. C'est que, si le gouvernement Lévesque ne peut empêcher l'application de l'article 23 de la Charte canadienne, il peut le faire pour le reste de la Charte en invoquant systématiquement la clause dérogatoire. Ce qu'il fait.

L'article de la loi 101 qui fait du français la seule langue d'affichage est d'abord invalidé, en 1988, sur la base de la Charte québécoise. Les juges considèrent que cette règle enfreint le droit à la liberté d'expression. Cette décision provoque un tollé. Le gouvernement Bourassa, désireux de maintenir la paix sociale, adopte la loi 178, qui permet l'affichage bilingue uniquement à l'intérieur des commerces. Pour imposer sa décision, il a recours à la clause dérogatoire de la Charte canadienne.

Mais le jugement sur l'affichage fait état de la vulnérabilité de la langue française et du fait que les Québécois craignent pour le visage français de la province. La Cour convient que la politique linguistique québécoise vise un «objectif important et légitime». Le problème est le moyen utilisé, à savoir l'usage exclusif du français. Elle en propose un autre: «Exiger que la langue française prédomine, même nettement, sur les affiches et les enseignes serait proportionnel à l'objectif en vertu des Chartes québécoise et canadienne.»

On est alors en plein débat sur l'accord du lac Meech, et Guy Laforest, politologue à l'université Laval, est persuadé que ce contexte a favorisé cette interprétation.

Québec particulier

Même Claude Morin reconnaît que tous ces recours juridiques auraient pu encore plus mal tourner. «Grâce au ciel, il peut arriver que les juges ne soient pas complètement cons. Ils ont bien senti qu'ils pouvaient très bien prendre une décision qui irait à l'encontre des intérêts collectifs, gouvernementaux ou sociétaux du Québec, appelez-les comme vous voulez, mais à un moment donné, ils ont décidé arbitrairement de dire: "il y a d'autres considérations qui jouent". Alors ça s'est terminé moins mal que ça aurait pu. Et même bien dans certains cas. Le problème cependant est qu'on reste à la merci des juges.»

Ministre des Affaires intergouvernementales sous Robert Bourassa, Gil Rémillard fait un bilan nettement plus positif. Pas question pour lui de voir la Charte comme un frein à la capacité du Québec de promouvoir son caractère distinct. «Absolument pas. La Charte nous a permis d'exprimer notre spécificité sur le plan culturel, notre identité, à tous les niveaux, et la réalité est là pour le démontrer, dit-il d'un ton ferme. Il n'y a pas de conflits entre ce que le Québec veut faire et ce que la Charte lui permet de faire, puisqu'il y a eu une très bonne synergie qui s'est développée avec les jugements. [...] Cette charte, finalement, de par l'interprétation que les tribunaux en ont donnée, fonctionne très bien», dit-il.

Et l'avenir ?

Personne n'a jamais nié que la Charte limiterait les pouvoirs de l'Assemblée nationale: elle impose les mêmes contraintes et limites à tous les gouvernements et tous les parlements du pays. L'affaire Chaoulli, par exemple, risque d'affecter tout le monde et pas seulement le Québec, et ce, même si la juge qui a écrit le jugement s'est appuyée sur la Charte québécoise. Les autres juges de la majorité se sont référés à la Charte canadienne pour déclarer que le fait d'interdire à un citoyen de contracter une assurance santé privée pour obtenir des soins privés autrement offerts par le régime public pouvait porter atteinte à sa sécurité si les délais dans le système public s'avéraient trop longs.

Mais la symétrie peut avoir des effets différents. «De façon générale, c'est sûr qu'une charte contraint la volonté majoritaire. Généralement, on ne s'en plaint pas. [...] Dans le cas d'une majorité-minorité, comme le Québec, il faut évidemment mettre des bémols, parce qu'il s'agit d'une majorité qui n'est majoritaire que localement mais qui est minoritaire sur le plan national, donc qui essaie d'exercer une certaine forme d'autonomie gouvernementale sur un territoire et dans des domaines et des compétences réduits. Le caractère limitatif d'une charte des droits est peut-être plus pesant pour une majorité-minorité que pour une majorité-majorité», estime José Woehrling, qui insiste sur l'impact des décisions en matière linguistique.

Guy Laforest soutient que la symétrie de la Charte en matière linguistique nie la différence québécoise. À son avis, la reconnaissance de cette réalité par les juges depuis 1988 ne suffit pas à protéger le Québec. Le texte constitutionnel doit reconnaître explicitement sa différence, insiste-t-il, car telle quelle, la Charte recèle des dangers importants pour tout projet de protection et de promotion de la société distincte. Le danger se trouve dans l'interprétation et l'utilisation qu'en font les Canadiens.

La Charte tend vers un certain équilibre entre les droits individuels et collectifs, avance-t-il, mais son sens a été détourné au profit d'une nouvelle culture politique fondée sur la prépondérance des droits individuels, culture qui a mené à l'opposition à toute reconnaissance de droits collectifs pour le Québec et, du même coup, à la mort de l'accord du lac Meech. Il estime qu'il s'agit de la conséquence la plus profonde de la Charte, une conséquence politique aux ramifications beaucoup plus étendues que les changements apportés à la loi 101.






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  • Marie-Louise Lacroix
    Inscrite
    mardi 10 avril 2007 03h21
    L'anéantisssement tranquille de soi
    « => Attention : Mme Line Beauchamp (line.beauchamp@mcc.gouv.qc.ca) et antenne Télé-Québec

    Référence - « Asservissement volontaire » : www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2007/asservissement-
    volontaire.html

    (Je profite de ce texte (pertinent) de Mme Cornellier pour insérer un commentaire tout à propos sur le sujet, et ce à la lumière d'un « événement linguistique » survenu à Télé-Québec dans les toutes dernières heures)

    J'ai également été outrée par ce "phénomène".

    C'est absolument inacceptable. Et je suis heureuse de constater qu'il y a des auditeurs de Télé-Québec qui ont réagi sur-le-champ face à pareil laisser-faire.

    J'aime Télé-Québec. Et ce en dépit que l'on ait un gouvernement qui semble désirer en secret sa disparition en procédant à son inanition financière; ce qui conduit celle-ci à une maigre programmation... en boucles qui n'en finissent plus.

    C'était déjà extrêmement désolant de constater depuis quelques années le « retour » en force de publicités de conception anglaise (de New York à Toronto) sur les chaînes québécoises (qui les acceptent sans broncher, TQC compris, comme si c'était normal de traiter son auditoire comme s'il s'agissait d'un troupeau à qui on peut tout passer...), et qui sont ici tout bêtement présentées en post-synchro dans la langue officielle du Québec.

    Et parfois (comme dans ce cas de « Viagra » du 8 avril rapporté par M. Gouin), sans même... la post-synchro (ou post-labialisation).

    Je suis dégoûtée de constater combien la langue française recule chaque jour un peu plus "solidement" dans notre propre maison nationale.

    Car, il faut bien le dire, le Québec de ce début de XXIe siècle ressemble fort au petit Québec profondément colonisé des années Cinquante. Un unilingue anglais à Montréal, par exemple (ou en Outaouais et en Pontiac aussi), se trouve plus aisément un emploi bien rémunéré qu'un unilingue francophone.

    C'est le monde à l'envers !

    Et c'est le propre d'un peuple (et d'un gouvernement !) profondément colonisés d'accepter passivement pareil climat d'anéantisssement tranquille de soi.

    Or je sais bien que notre premier ministre (toujours) actuel se fiche totalement (hormis pour la forme, bien sûr) de la langue française. Mais pour vous, madame Line Beauchamp, ministresse de la Culture et des Communications (et responsable de la Charte de la Langue française comme par surcroît), votre intérêt pour notre langue est-il tout aussi faible, vague, approximatif... ?

    Ma colère ne se contient plus devant cette espèce de suicide collectif par insouciance (sinon lâcheté) au sein de l'ensemble de la société québécoise.

    Et celle-ci, cette colère, s'amplifie chaque jour un peu plus - et tout particulièrement - devant l'incurie de mon propre gouvernement face à ce problème crucial au coeur même de la nation. »

  • jacques noel
    Inscrit
    mardi 10 avril 2007 09h07
    7% d'anglos au Québec, 11% d'enfants à l'école anglaise
    « Le 4% de plus, soit 57% de trop, c'est la Charte Trudeau »

  • Jean Dunois
    Inscrit
    mardi 10 avril 2007 15h18
    Des cordes qui grinchent
    « Lettre ouverte aux « Violons du Roy »
    (et aussi à Mme Line Beauchamp, ministre québécoise de la Culture et des Communications, et responsable de la Charte de la Langue française)


    Sujet : http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2007/asservissement-volontaire.html


    Je suis un fan de longue date des Violons du Roy.

    Je possède plusieurs albums de ce talentueux groupe musical. Et j'ai d'ailleurs assisté, dirigés par Bernard Labadie, à moult de leurs concerts au fil des ans.

    Aussi je ne suis pas mécontent (enfin, façon de parler...) de lire ce commentaire sur le site d'« Impératif Français ». Car quand j'ai vu récemment la publicité bilingue (!) de ces gens (en pleine bibliothèque « Gabrielle-Roy », en capitale nationale), j'ai éprouvé un profond sentiment de dégoût.

    Je me suis dit : Trop c'est décidément trop ! Ça suffit le comportement généralisé de colonisé.

    Même chez nos artistes !!

    Des Québécois qui s'adressent à des Québécois comme si les Québécois étaient une minorité en soi dans leur propre maison...

    Non mais, désire-t-on devenir aussi anglaisé et dépersonnalisé - jusqu'au fond du ventre, ou du cortex - que la... France. Qui a désormais perdu toute fierté et tout sens d'elle-même en cette matière.

    Oui. Ça suffit, cette servilité comme mode « normal » de vie.

    Alors je suis rentré rapidement à la maison, et sans plus tarder j'ai appelé une amie (qui apprécie également cet Ensemble de cordes, décidément grinchantes désormais à mon oreille), et lui ai proposé de suite de récupérer mes enregistrements audio-numériques dudit groupe (j'avoue que j'éprouvais une certaine réticence, sinon faiblesse, à les mettre tout simplement au rebut)

    J'aimais Les Violons du Roy, certes.

    Mais certainement pas plus que la dignité même.

    Adieu, gens sans envergure et de petite vue.


    · Quelques destinataires : Imperatif@Imperatif-Francais.org, info@violonsduroy.com (dont M. Yves Demers, président du Conseil d'administration), line.beauchamp@mcc.gouv.qc.ca (ministre) »

  • Roland Berger
    Abonné
    mardi 10 avril 2007 16h58
    Encore plus d'apologies de la Charte
    « Pour que la Charte fédérale ait encore plus d'effets paralysants sur la société québécoise, il faut s'assurer que plus de textes comme celui-ci viennent nous dire que, tout compte fait, il n'y a pas péril dans la demeure. Merci à nos intellectuels !
    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Claude L'Heureux
    Abonné
    jeudi 12 avril 2007 13h36
    Assimilation tranquille
    « À Québec, le cinéma Le Clap affiche maintenant des annonces de film anglaises, ce qu'il ne faisait pas auparavant. À Montréal l'on voit des commerces afficher les deux langues avec des caractères de la même grosseur. Ce serait ça, mourir de mort lente, pour un peuple... »

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