L'horloge biologique de Jean Chrétien
À l'époque du remaniement ministériel auquel a procédé le premier ministre Jean Chrétien en janvier, personne n'avait imaginé que ce grand remue-ménage aurait pour résultat de mener un gouvernement déjà passablement léthargique à un état d'animation suspendue.
C'est pourtant ce qui s'est passé. Loin de donner lieu à une résurrection législative, l'arrivée d'une fournée de nouveaux titulaires dans divers portefeuilles aura d'abord servi à retarder, voire même à enterrer des projets mis en chantier par leurs prédécesseurs.
Pas plus tard que la semaine dernière, le ministre de l'Immigration Denis Coderre suspendait ainsi pour au moins un an la mise en place d'un nouveau processus d'appel pour les réfugiés, une pièce centrale de la récente Loi sur l'immigration.
À l'Industrie, Allan Rock a rapidement expédié, peu de temps après son arrivée et sans tambour ni trompette pour une rare fois, l'accouchement d'une stratégie de l'innovation aux allures de souris par rapport à la montagne d'attentes suscitées par le ministre précédent Brian Tobin.
Côté Santé, le Parlement attend toujours d'être saisi du projet de loi sur les techniques de reproduction de la ministre Anne McLellan. Mais alors que l'ajournement d'été se profile au tournant, l'idée qu'on demande aux députés de vider une question aussi complexe avant l'automne dépasse l'entendement. Quant aux orientations générales du gouvernement en santé, elles attendent évidemment le bon vouloir de Roy Romanow.
Dans le même esprit, des amendements à la loi du divorce touchant notamment la garde des enfants semblent destinés à continuer de mijoter dans la cuisine du nouveau ministre de la Justice Martin Cauchon.
Aux Travaux publics, Don Boudria marche sur la pointe des pieds pour éviter de se les mettre dans les plats douteux laissés derrière lui par Alfonso Gagliano.
Aux Affaires étrangères, les premiers pas parfois trébuchants du nouveau ministre Bill Graham ont montré qu'il a encore des croûtes à manger avant de pouvoir revendiquer une pointure politique de la même envergure que celle de ses deux prédécesseurs immédiats, Lloyd Axworthy et John Manley.
uuu
Si les ministres déplacés en janvier n'ont pas inondé le Parlement d'initiatives, ce n'est pas parce que ceux qui sont restés en place ont monopolisé le temps des Communes. Bien au contraire.
La Loi sur les espèces menacées est bloquée au caucus libéral. La position fédérale sur le protocole de Kyoto ne réussit pas à faire consensus parmi les provinces. Et on est toujours sans nouvelles aux Communes des réformes promises dans le dossier autochtone.
En janvier, M. Chrétien avait gardé en place un noyau de ministres plus directement concernés avec le suivi des événements du 11 septembre. Mais on ne peut pas dire qu'ils aient brillé par leur activité.
Après avoir profité du choc immédiat des événements du 11 septembre pour forcer l'adoption d'une première loi anti-terrorisme jugée bancale par la plupart des défenseurs des droits de la personne, le gouvernement a finalement dû remettre la seconde sur le métier, seulement pour accoucher d'un projet qui exhibe plusieurs des mêmes travers que sa version originale.
En présentant tardivement un projet remanié, le gouvernement espère manifestement le faire adopter sur les chapeaux de roues du dernier tour de session parlementaire avant l'été.
uuu
La semaine dernière, M. Chrétien a procédé à un grand remaniement de la haute fonction publique, un geste que plusieurs ont à nouveau attribué à son désir de redonner du souffle à son gouvernement.
Cette deuxième fois en moins de six mois pourrait être la bonne mais pas strictement pour des raisons d'État.
Simultanément en effet, on a assisté au début de grandes manoeuvres de la part du premier ministre pour obtenir un bon score en février prochain lorsque les libéraux seront appelés à voter sur son leadership.
Si M. Chrétien se lance dans une sorte de course à son propre leadership, c'est d'abord parce qu'il n'a plus d'autre moyen de forcer ses ministres à mettre en veilleuse leurs campagnes pour lui succéder.
Cette course larvée l'embarrasse chaque jour davantage. Depuis janvier, elle a causé le départ de Brian Tobin, des chamaillages publics entre Allan Rock et Paul Martin sur le recrutement de nouveaux membres du parti et, maintenant, des soupçons de conflits d'intérêts mettant en cause les aspirants ministériels à la succession. Sans compter l'endettement grandissant du Parti libéral du Canada aux dépens des caisses des candidats.
Tout cela pour dire qu'à moins d'occuper lui-même le terrain du leadership jusqu'en février, M. Chrétien — qui a toujours dit qu'il resterait en selle au moins jusqu'en avril prochain — serait voué à devenir de plus en plus rapidement un canard boiteux.
Mais il se peut également que seule l'odeur du sang d'une course partisane soit encore susceptible de sortir l'animal politique qu'est Jean Chrétien de sa confortable torpeur. Sous le couvert d'un vote de confiance, il se prépare à affronter sa succession appréhendée d'ici à février. Par la suite, il pourrait encore se trouver le goût de se colleter à l'opposition au cours d'une autre campagne électorale.
Dans tous les cas, c'est exclusivement l'horloge biologique du leadership du premier ministre qui semble désormais dicter quand et comment son gouvernement sortira de sa longue hibernation.
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
C'est pourtant ce qui s'est passé. Loin de donner lieu à une résurrection législative, l'arrivée d'une fournée de nouveaux titulaires dans divers portefeuilles aura d'abord servi à retarder, voire même à enterrer des projets mis en chantier par leurs prédécesseurs.
Pas plus tard que la semaine dernière, le ministre de l'Immigration Denis Coderre suspendait ainsi pour au moins un an la mise en place d'un nouveau processus d'appel pour les réfugiés, une pièce centrale de la récente Loi sur l'immigration.
À l'Industrie, Allan Rock a rapidement expédié, peu de temps après son arrivée et sans tambour ni trompette pour une rare fois, l'accouchement d'une stratégie de l'innovation aux allures de souris par rapport à la montagne d'attentes suscitées par le ministre précédent Brian Tobin.
Côté Santé, le Parlement attend toujours d'être saisi du projet de loi sur les techniques de reproduction de la ministre Anne McLellan. Mais alors que l'ajournement d'été se profile au tournant, l'idée qu'on demande aux députés de vider une question aussi complexe avant l'automne dépasse l'entendement. Quant aux orientations générales du gouvernement en santé, elles attendent évidemment le bon vouloir de Roy Romanow.
Dans le même esprit, des amendements à la loi du divorce touchant notamment la garde des enfants semblent destinés à continuer de mijoter dans la cuisine du nouveau ministre de la Justice Martin Cauchon.
Aux Travaux publics, Don Boudria marche sur la pointe des pieds pour éviter de se les mettre dans les plats douteux laissés derrière lui par Alfonso Gagliano.
Aux Affaires étrangères, les premiers pas parfois trébuchants du nouveau ministre Bill Graham ont montré qu'il a encore des croûtes à manger avant de pouvoir revendiquer une pointure politique de la même envergure que celle de ses deux prédécesseurs immédiats, Lloyd Axworthy et John Manley.
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Si les ministres déplacés en janvier n'ont pas inondé le Parlement d'initiatives, ce n'est pas parce que ceux qui sont restés en place ont monopolisé le temps des Communes. Bien au contraire.
La Loi sur les espèces menacées est bloquée au caucus libéral. La position fédérale sur le protocole de Kyoto ne réussit pas à faire consensus parmi les provinces. Et on est toujours sans nouvelles aux Communes des réformes promises dans le dossier autochtone.
En janvier, M. Chrétien avait gardé en place un noyau de ministres plus directement concernés avec le suivi des événements du 11 septembre. Mais on ne peut pas dire qu'ils aient brillé par leur activité.
Après avoir profité du choc immédiat des événements du 11 septembre pour forcer l'adoption d'une première loi anti-terrorisme jugée bancale par la plupart des défenseurs des droits de la personne, le gouvernement a finalement dû remettre la seconde sur le métier, seulement pour accoucher d'un projet qui exhibe plusieurs des mêmes travers que sa version originale.
En présentant tardivement un projet remanié, le gouvernement espère manifestement le faire adopter sur les chapeaux de roues du dernier tour de session parlementaire avant l'été.
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La semaine dernière, M. Chrétien a procédé à un grand remaniement de la haute fonction publique, un geste que plusieurs ont à nouveau attribué à son désir de redonner du souffle à son gouvernement.
Cette deuxième fois en moins de six mois pourrait être la bonne mais pas strictement pour des raisons d'État.
Simultanément en effet, on a assisté au début de grandes manoeuvres de la part du premier ministre pour obtenir un bon score en février prochain lorsque les libéraux seront appelés à voter sur son leadership.
Si M. Chrétien se lance dans une sorte de course à son propre leadership, c'est d'abord parce qu'il n'a plus d'autre moyen de forcer ses ministres à mettre en veilleuse leurs campagnes pour lui succéder.
Cette course larvée l'embarrasse chaque jour davantage. Depuis janvier, elle a causé le départ de Brian Tobin, des chamaillages publics entre Allan Rock et Paul Martin sur le recrutement de nouveaux membres du parti et, maintenant, des soupçons de conflits d'intérêts mettant en cause les aspirants ministériels à la succession. Sans compter l'endettement grandissant du Parti libéral du Canada aux dépens des caisses des candidats.
Tout cela pour dire qu'à moins d'occuper lui-même le terrain du leadership jusqu'en février, M. Chrétien — qui a toujours dit qu'il resterait en selle au moins jusqu'en avril prochain — serait voué à devenir de plus en plus rapidement un canard boiteux.
Mais il se peut également que seule l'odeur du sang d'une course partisane soit encore susceptible de sortir l'animal politique qu'est Jean Chrétien de sa confortable torpeur. Sous le couvert d'un vote de confiance, il se prépare à affronter sa succession appréhendée d'ici à février. Par la suite, il pourrait encore se trouver le goût de se colleter à l'opposition au cours d'une autre campagne électorale.
Dans tous les cas, c'est exclusivement l'horloge biologique du leadership du premier ministre qui semble désormais dicter quand et comment son gouvernement sortira de sa longue hibernation.
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
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