La gangrène guette
Encore une fois, une firme proche du parti politique au pouvoir a pu profiter de la situation pour se remplir les poches en toute légalité. Après Groupaction, dont les frasques ont fait la manchette, c'est au tour de Groupe Everest de se retrouver sous les feux des projecteurs pour avoir retiré des millions en commissions d'un programme qui aurait très bien pu être géré par les fonctionnaires. Légal peut-être, moral, certainement pas!
Il ne se passe plus une semaine sans que de nouvelles révélations ne viennent lever un peu plus le voile qui masquait jusqu'ici certaines pratiques gouvernementales en matière de distribution de contrats et de subventions. Depuis mardi, Le Devoir poursuit la publication des résultats d'une enquête conduite par notre collègue Kathleen Lévesque, qui nous apprend que des agences de publicité ont retiré des commissions énormes de leur participation au programme des commandites du gouvernement fédéral. Ainsi, des 200 millions de dollars distribués en cinq ans dans la cadre de ce programme né au lendemain du référendum de 1995, neuf agences de publicité ont retiré ensemble 31 millions de dollars en commissions pour la gestion du programme. Deux d'entre elles, Groupaction et Groupe Everest, ont reçu la part du lion, soit 24,6 millions. Autant d'argent pour distribuer des subventions auxquelles les organisations auraient dû avoir accès sans intermédiaires, quel gaspillage!
Ce n'est pas tout. Quand on apprend par la suite que c'est une filiale de l'un de ces deux groupes, Média I.D.A. Vision, propriété de Groupe Everest, qui avait le mandat de coordonner l'ensemble du programme en contrepartie d'une commission de 3 % sur chacun des dollars versés par Ottawa, que c'est donc à elle que revenait la responsabilité de superviser le travail de son propre propriétaire, Groupe Everest, voilà qui devient incestueux.
Mais le comble, c'est de découvrir que le même Groupe Everest aurait travaillé à la fois pour le gouvernement fédéral et pour des organismes subventionnés qui étaient ses propres clients, se plaçant de facto dans une situation de conflit d'intérêts. Ainsi, selon le témoignage d'un dirigeant de la Ville de Sherbrooke, cette municipalité cliente de Groupe Everest lui aurait versé plusieurs milliers de dollars en 1997 et en 1998 pour la recherche de commandites. Ces sommes s'ajoutaient donc à la commission versée par Ottawa à Everest et à sa filiale chargée de superviser son travail. Par voie de communiqué, Groupe Everest a rétorqué, hier, qu'il n'avait fait que remplir un mandat de la Ville de Sherbrooke en recherchant en son nom des commandites pour concevoir et réaliser un calendrier. L'explication contredit quelques-unes des données livrées par la Ville, mais ne lève pas l'ambiguïté née du fait qu'Everest demandait des subventions au nom de son client d'un côté, et les attribuait à ce même client de l'autre, cette fois au nom du gouvernement fédéral, cueillant au passage les juteuses commissions.
Mais ce qui révolte le plus dans cette histoire de commandites, c'est d'entendre élus et propriétaires d'agences, dont on connaît les accointances politiques, crier à la normalité de telles «pratiques d'affaires». Légales ou non, ces pratiques sont immorales. Prétendre le contraire, c'est accepter que la gangrène menace notre démocratie.
La Vérificatrice générale qui doit se pencher sur le dossier des commandites réussira peut-être à faire la lumière sur certaines de ces pratiques. Malheureusement, le mal est profond et le risque est grand qu'avant même la fin de cette enquête, les parasites du système aient inventé de nouveaux outils ingénieux pour s'infiltrer et s'en nourrir, en attendant le prochain scandale.
jrsansfacon@ledevoir.ca
Il ne se passe plus une semaine sans que de nouvelles révélations ne viennent lever un peu plus le voile qui masquait jusqu'ici certaines pratiques gouvernementales en matière de distribution de contrats et de subventions. Depuis mardi, Le Devoir poursuit la publication des résultats d'une enquête conduite par notre collègue Kathleen Lévesque, qui nous apprend que des agences de publicité ont retiré des commissions énormes de leur participation au programme des commandites du gouvernement fédéral. Ainsi, des 200 millions de dollars distribués en cinq ans dans la cadre de ce programme né au lendemain du référendum de 1995, neuf agences de publicité ont retiré ensemble 31 millions de dollars en commissions pour la gestion du programme. Deux d'entre elles, Groupaction et Groupe Everest, ont reçu la part du lion, soit 24,6 millions. Autant d'argent pour distribuer des subventions auxquelles les organisations auraient dû avoir accès sans intermédiaires, quel gaspillage!
Ce n'est pas tout. Quand on apprend par la suite que c'est une filiale de l'un de ces deux groupes, Média I.D.A. Vision, propriété de Groupe Everest, qui avait le mandat de coordonner l'ensemble du programme en contrepartie d'une commission de 3 % sur chacun des dollars versés par Ottawa, que c'est donc à elle que revenait la responsabilité de superviser le travail de son propre propriétaire, Groupe Everest, voilà qui devient incestueux.
Mais le comble, c'est de découvrir que le même Groupe Everest aurait travaillé à la fois pour le gouvernement fédéral et pour des organismes subventionnés qui étaient ses propres clients, se plaçant de facto dans une situation de conflit d'intérêts. Ainsi, selon le témoignage d'un dirigeant de la Ville de Sherbrooke, cette municipalité cliente de Groupe Everest lui aurait versé plusieurs milliers de dollars en 1997 et en 1998 pour la recherche de commandites. Ces sommes s'ajoutaient donc à la commission versée par Ottawa à Everest et à sa filiale chargée de superviser son travail. Par voie de communiqué, Groupe Everest a rétorqué, hier, qu'il n'avait fait que remplir un mandat de la Ville de Sherbrooke en recherchant en son nom des commandites pour concevoir et réaliser un calendrier. L'explication contredit quelques-unes des données livrées par la Ville, mais ne lève pas l'ambiguïté née du fait qu'Everest demandait des subventions au nom de son client d'un côté, et les attribuait à ce même client de l'autre, cette fois au nom du gouvernement fédéral, cueillant au passage les juteuses commissions.
Mais ce qui révolte le plus dans cette histoire de commandites, c'est d'entendre élus et propriétaires d'agences, dont on connaît les accointances politiques, crier à la normalité de telles «pratiques d'affaires». Légales ou non, ces pratiques sont immorales. Prétendre le contraire, c'est accepter que la gangrène menace notre démocratie.
La Vérificatrice générale qui doit se pencher sur le dossier des commandites réussira peut-être à faire la lumière sur certaines de ces pratiques. Malheureusement, le mal est profond et le risque est grand qu'avant même la fin de cette enquête, les parasites du système aient inventé de nouveaux outils ingénieux pour s'infiltrer et s'en nourrir, en attendant le prochain scandale.
jrsansfacon@ledevoir.ca
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