Le vote perdu - Partira, partira pas ?
Hors du Parlement, rares sont ceux qui veulent le départ de Chrétien
Photo : Agence Reuters
Jean Chrétien lors d’une cérémonie, peu après le vote au Parlement.
Ottawa - La décision du premier ministre Chrétien d'étirer sa sortie n'a pas le même effet sur tous. Il suffit de s'éloigner du Parlement pour se rendre compte que rares sont les groupes qui jugent nécessaire un départ plus rapide. Des opinions inspirées par leurs intérêts.
Jean Chrétien doit devancer son départ: la santé du gouvernement l'exige. Le jugement est presque unanime dans les journaux d'un bout à l'autre du pays. Les raisons de ce verdict: une défaite inutile aux Communes, qui a mis en lumière la division au sein de son caucus, et la paralysie qui frappe le gouvernement sur le plan législatif.
Les pressions pour qu'il parte avant février 2004 ne se font toutefois pas sentir à l'extérieur de l'arène politique et médiatique. Ceux qui en expriment le souhait sont en minorité pour l'instant. Les raisons sont diverses, mais il est clair qu'au sein des groupes environnementaux, sociaux, syndicaux et économiques, on ne veut pas s'aliéner le gouvernement à la veille d'un vote sur le protocole de Kyoto, du dépôt du rapport de la commission Romanow ou de la présentation du budget.
Les rares qui osent évoquer la nécessité d'une retraite rapide du premier ministre le font généralement sous le couvert de l'anonymat. Seule la Conférence des associations de défense, un groupe qui milite en faveur d'une hausse des dépenses militaires, ne se gêne plus pour le souhaiter à voix haute. Grande négligée du gouvernement Chrétien, la défense traverse une crise telle que même le ministre John McCallum a récemment joint sa voix aux comités et organisations qui demandent une hausse du budget militaire.
La Conférence des associations de défense espère que le ministre McCallum sera entendu, mais elle est persuadée «que tant que le premier ministre sera là, il n'y aura pas de révision de la politique de défense», dit André Pellerin, directeur général de la conférence. Il rappelle aussi qu'on attend toujours, neuf ans après l'annulation de l'achat des hélicoptères EH-101, le choix de l'appareil qui remplacera les Sea King. «Je suis convaincu qu'aucune décision ne sera prise avant le départ de Jean Chrétien», ajoute-t-il.
Une distraction
Chez les Premières Nations, on craint plutôt que le contesté ministre des Affaires indiennes. Bob Nault, profite de la distraction causée par le débat autour du rôle du premier ministre pour accélérer l'adoption de projets de loi auxquels les leaders autochtones s'opposent. «Il faut crever l'abcès. [...] Cette longue sortie est un facteur de distraction. À certains égards, on se retrouve avec un gouvernement paralysé, et il devient difficile de savoir avec qui on peut vraiment traiter», note un conseiller proche du leadership autochtone. «Faut-il alors flirter avec tous les éventuels candidats au leadership?», demande-t-il.
Elizabeth May, directrice générale du Sierra Club du Canada, n'arrive à partager ni ce pessimisme ni les accusations de paralysie. En matière d'environnement, c'est plutôt le contraire qui se produit. Après dix ans d'inaction, le gouvernement est soudainement passé en cinquième vitesse.
«Au cours des deux derniers mois, nous avons obtenu l'engagement de ratifier le protocole de Kyoto, notre priorité numéro un. On poussait depuis des années pour la complétion du réseau des parcs nationaux, et on a eu l'annonce de dix nouveaux parcs. [...] Nous travaillons à améliorer le projet de loi sur les espèces en péril, qui est devant le Sénat. Il y a aussi, devant les Communes, un projet qu'on attendait depuis 14 ans sur le contrôle des produits antiparasitaires. Et il y a l'examen de la loi sur l'évaluation environnementale. On parle d'un gouvernement paralysé? Pas nous. Nous n'avons jamais été aussi occupés!», dit-elle en riant, visiblement ravie.
Les groupes, les députés et les fonctionnaires préoccupés par l'environnement n'ont pas intérêt à voir le premier ministre partir rapidement, dit Mme May. Après avoir négligé ce dossier, Jean Chrétien veut utiliser la fin de son mandat pour transformer son héritage. Ceci représente une occasion unique pour les environnementalistes, et ils comptent en profiter, croit-elle, y compris lors du budget.
La Fédération canadienne des municipalités s'accommode elle aussi plutôt bien d'un premier ministre qui a fait du renouvellement des infrastructures une des pièces de résistance de son discours du Trône.
Frustration et crainte
Le Conseil canadien du développement social (CCDS) se montre plus nuancé. Ce même discours du Trône faisait la part belle aux questions sociales, ce qui réjouit le CCDS, mais le climat actuel l'inquiète. «Il y a de la frustration et même de la crainte au sein des organisations non gouvernementales. Le discours du Trône disait les bonnes choses sur la pauvreté des enfants et le reste. On sentait qu'il y avait un élan, mais là, on a l'impression que tous les efforts consacrés à ces affaires de votes au sein des comités ont relégué les dossiers importants au second plan. C'est pourtant maintenant que le budget s'écrit, et il ne faut pas que ce soit seulement le ministère des Finances qui le fasse», indique le directeur général Marcel Lauzière.
À son avis, le prochain budget sera un test pour Jean Chrétien. «Si le budget reflète les engagements du discours du Trône, on aura l'impression que le premier ministre a le plein contrôle, et ce sera de bon augure. Sinon, on va commencer à se poser de sérieuses questions», dit-il.
À la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) et à l'Association des exportateurs et importateurs du Canada, on n'affiche aucune inquiétude du genre et personne ne parle de paralysie. Les échanges avec les ministères se poursuivent, les dossiers avancent et, de plus, le ministre des Finances, John Manley, entend suivre la voie tracée par Paul Martin. On est donc rassuré.
La question du leadership de Jean Chrétien n'est qu'une préoccupation indirecte, pense André Piché, de la FCEI. «Le monde des affaires, en particulier les petites et moyennes entreprises, aime un certain degré de certitude et de continuité en matière de politiques gouvernementales.»
Au sein du mouvement syndical canadien, c'est motus et bouche cousue: en effet, on ne veut pas compromettre des progrès récents ou imminents dans des dossiers défendus de longue date. On travaillera avec le gouvernement du jour, peu importe qui le dirige, indique un conseiller.
Un élément de la crise des derniers jours plaît cependant à tout ce monde: le souhait des députés d'en mener plus large au sein des comités. «C'est une bonne chose car il y a certains dossiers où on a vu le gouvernement se traîner les pieds malgré des recommandations favorables de comités», résume André Piché. Et il n'est pas seul à penser ainsi.
«Et le fait que le caucus s'impose de plus en plus va obliger le premier ministre à en tenir compte, surtout s'il veut rester en place 15 mois de plus», note André Pellerin.
Jean Chrétien doit devancer son départ: la santé du gouvernement l'exige. Le jugement est presque unanime dans les journaux d'un bout à l'autre du pays. Les raisons de ce verdict: une défaite inutile aux Communes, qui a mis en lumière la division au sein de son caucus, et la paralysie qui frappe le gouvernement sur le plan législatif.
Les pressions pour qu'il parte avant février 2004 ne se font toutefois pas sentir à l'extérieur de l'arène politique et médiatique. Ceux qui en expriment le souhait sont en minorité pour l'instant. Les raisons sont diverses, mais il est clair qu'au sein des groupes environnementaux, sociaux, syndicaux et économiques, on ne veut pas s'aliéner le gouvernement à la veille d'un vote sur le protocole de Kyoto, du dépôt du rapport de la commission Romanow ou de la présentation du budget.
Les rares qui osent évoquer la nécessité d'une retraite rapide du premier ministre le font généralement sous le couvert de l'anonymat. Seule la Conférence des associations de défense, un groupe qui milite en faveur d'une hausse des dépenses militaires, ne se gêne plus pour le souhaiter à voix haute. Grande négligée du gouvernement Chrétien, la défense traverse une crise telle que même le ministre John McCallum a récemment joint sa voix aux comités et organisations qui demandent une hausse du budget militaire.
La Conférence des associations de défense espère que le ministre McCallum sera entendu, mais elle est persuadée «que tant que le premier ministre sera là, il n'y aura pas de révision de la politique de défense», dit André Pellerin, directeur général de la conférence. Il rappelle aussi qu'on attend toujours, neuf ans après l'annulation de l'achat des hélicoptères EH-101, le choix de l'appareil qui remplacera les Sea King. «Je suis convaincu qu'aucune décision ne sera prise avant le départ de Jean Chrétien», ajoute-t-il.
Une distraction
Chez les Premières Nations, on craint plutôt que le contesté ministre des Affaires indiennes. Bob Nault, profite de la distraction causée par le débat autour du rôle du premier ministre pour accélérer l'adoption de projets de loi auxquels les leaders autochtones s'opposent. «Il faut crever l'abcès. [...] Cette longue sortie est un facteur de distraction. À certains égards, on se retrouve avec un gouvernement paralysé, et il devient difficile de savoir avec qui on peut vraiment traiter», note un conseiller proche du leadership autochtone. «Faut-il alors flirter avec tous les éventuels candidats au leadership?», demande-t-il.
Elizabeth May, directrice générale du Sierra Club du Canada, n'arrive à partager ni ce pessimisme ni les accusations de paralysie. En matière d'environnement, c'est plutôt le contraire qui se produit. Après dix ans d'inaction, le gouvernement est soudainement passé en cinquième vitesse.
«Au cours des deux derniers mois, nous avons obtenu l'engagement de ratifier le protocole de Kyoto, notre priorité numéro un. On poussait depuis des années pour la complétion du réseau des parcs nationaux, et on a eu l'annonce de dix nouveaux parcs. [...] Nous travaillons à améliorer le projet de loi sur les espèces en péril, qui est devant le Sénat. Il y a aussi, devant les Communes, un projet qu'on attendait depuis 14 ans sur le contrôle des produits antiparasitaires. Et il y a l'examen de la loi sur l'évaluation environnementale. On parle d'un gouvernement paralysé? Pas nous. Nous n'avons jamais été aussi occupés!», dit-elle en riant, visiblement ravie.
Les groupes, les députés et les fonctionnaires préoccupés par l'environnement n'ont pas intérêt à voir le premier ministre partir rapidement, dit Mme May. Après avoir négligé ce dossier, Jean Chrétien veut utiliser la fin de son mandat pour transformer son héritage. Ceci représente une occasion unique pour les environnementalistes, et ils comptent en profiter, croit-elle, y compris lors du budget.
La Fédération canadienne des municipalités s'accommode elle aussi plutôt bien d'un premier ministre qui a fait du renouvellement des infrastructures une des pièces de résistance de son discours du Trône.
Frustration et crainte
Le Conseil canadien du développement social (CCDS) se montre plus nuancé. Ce même discours du Trône faisait la part belle aux questions sociales, ce qui réjouit le CCDS, mais le climat actuel l'inquiète. «Il y a de la frustration et même de la crainte au sein des organisations non gouvernementales. Le discours du Trône disait les bonnes choses sur la pauvreté des enfants et le reste. On sentait qu'il y avait un élan, mais là, on a l'impression que tous les efforts consacrés à ces affaires de votes au sein des comités ont relégué les dossiers importants au second plan. C'est pourtant maintenant que le budget s'écrit, et il ne faut pas que ce soit seulement le ministère des Finances qui le fasse», indique le directeur général Marcel Lauzière.
À son avis, le prochain budget sera un test pour Jean Chrétien. «Si le budget reflète les engagements du discours du Trône, on aura l'impression que le premier ministre a le plein contrôle, et ce sera de bon augure. Sinon, on va commencer à se poser de sérieuses questions», dit-il.
À la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) et à l'Association des exportateurs et importateurs du Canada, on n'affiche aucune inquiétude du genre et personne ne parle de paralysie. Les échanges avec les ministères se poursuivent, les dossiers avancent et, de plus, le ministre des Finances, John Manley, entend suivre la voie tracée par Paul Martin. On est donc rassuré.
La question du leadership de Jean Chrétien n'est qu'une préoccupation indirecte, pense André Piché, de la FCEI. «Le monde des affaires, en particulier les petites et moyennes entreprises, aime un certain degré de certitude et de continuité en matière de politiques gouvernementales.»
Au sein du mouvement syndical canadien, c'est motus et bouche cousue: en effet, on ne veut pas compromettre des progrès récents ou imminents dans des dossiers défendus de longue date. On travaillera avec le gouvernement du jour, peu importe qui le dirige, indique un conseiller.
Un élément de la crise des derniers jours plaît cependant à tout ce monde: le souhait des députés d'en mener plus large au sein des comités. «C'est une bonne chose car il y a certains dossiers où on a vu le gouvernement se traîner les pieds malgré des recommandations favorables de comités», résume André Piché. Et il n'est pas seul à penser ainsi.
«Et le fait que le caucus s'impose de plus en plus va obliger le premier ministre à en tenir compte, surtout s'il veut rester en place 15 mois de plus», note André Pellerin.
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