La commissaire à l'environnement congédiée pour excès de zèle
Johanne Gélinas avait publié un rapport accablant sur la stratégie fédérale de lutte contre les gaz à effet de serre
Photo : Agence Reuters
Johanne Gélinas
Elle prononçait hier une conférence à Montréal dans le cadre d'une tournée destinée à présenter son rapport dévastateur de l'automne sur le bilan du gouvernement fédéral en matière de lutte contre les changements climatiques. Elle a appris par les médias hier que son mandat avait pris fin.
Ottawa — La vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, a mis fin hier au mandat de la commissaire fédérale à l'environnement, Johanne Gélinas, qui défendait d'arrache-pied la possibilité de déposer auprès des parlementaires son propre rapport et de le défendre et de l'expliquer personnellement.
Selon des sources bien informées, Mme Fraser, qui n'avait pas la langue dans sa poche au moment de critiquer le défunt programme fédéral des commandites, n'acceptait pas que Johanne Gélinas aille au-delà de l'évaluation comptable des actions environnementales du gouvernement pour les qualifier explicitement. Tout comme elle prenait ombrage de l'indépendance que la commissaire, son équipe et son comité aviseur entendaient maintenir en raison du mandat législatif associé à ce poste.
Dans un communiqué rendu public hier soir, l'ex-commissaire Gélinas confirme avoir eu un important différend avec la vérificatrice générale, lequel portait sur l'orientation générale à donner à son poste. Johanne Gélinas précise aussi que son départ n'est pas le fait d'une décision personnelle.
La commissaire à l'environnement avait déposé en septembre un rapport accablant sur la stratégie fédérale de lutte contre les gaz à effet de serre. Elle avait alors déclaré que «les programmes en place permettraient à peine de réduire la croissance des émissions, et certainement pas de les diminuer sous le niveau de 1990 pour atteindre les objectifs de Kyoto».
Selon les sources du Devoir, la vérificatrice générale a été jusqu'à vouloir présenter elle-même le rapport que la commissaire à l'environnement, sa subordonnée, doit déposer chaque année en vertu de la loi fédérale. Mme Fraser voulait ainsi «contrôler le message» et être créditée du bilan environnemental élaboré par sa subordonnée. La vérificatrice projetait aussi d'intégrer le rapport de la commissaire à son prochain rapport, ce que la commissaire et son comité aviseur de spécialistes ont récemment refusé au nom de l'autonomie du mandat conféré par la loi.
La vérificatrice générale du Canada a annoncé hier matin aux députés stupéfaits, réunis à huis clos en commission parlementaire, qu'elle nommait Ron Thompson à titre intérimaire en remplacement de la commissaire Gélinas. Cette nomination traduit l'orientation que Sheila Fraser entend conférer au poste de Commissaire à l'environnement. En effet, Ron Thompson est un technicien et non un spécialiste des questions environnementales capable de statuer avec autorité sur l'efficacité des politiques gouvernementales, comme l'ancienne commissaire du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement du Québec. Ron Thompson travaille en effet aux côtés de Mme Fraser depuis 1985 à titre d'adjoint et de responsable de la vérification des états financiers et de l'efficacité des structures de gestion.
Un remplacement prévu
Dans son communiqué de presse, la vérificatrice générale écrit laconiquement que Mme Gélinas «quitte son poste afin de relever de nouveaux défis». Il ne s'agit pas d'un congédiement, insiste Isabelle Serrurier, la porte-parole de la vérificatrice: «C'est un remplacement qui était prévu.»
Sheila Fraser a officiellement félicité par communiqué Mme Gélinas et son équipe pour leur travail. Mais elle entend profiter de son remplacement pour «revoir les pratiques du Bureau en matière de vérification des questions environnementales et de développement durable». Aux parlementaires, elle ajoutait hier à huis clos qu'elle aimerait qu'ils se prononcent sur l'écart qui existe, selon elle, entre leurs attentes et celles du public à l'égard de la commissaire et de son mandat réel afin de déterminer jusqu'où elle peut aller pour statuer sur les problèmes et les politiques environnementales.
D'autres sources ont aussi indiqué que la rumeur d'un «congédiement», lancée par un journaliste hier après-midi, «était tout à fait fausse». Selon les sources du Devoir, Mme Fraser et Mme Gélinas tentaient depuis quelque temps de trouver une issue négociée à leur différend.
De son côté, la cheffe du Parti vert, Elizabeth May, croit à la thèse du conflit de personnalité. «Mme Fraser n'aime pas avoir quelqu'un dans son équipe qui est vraiment indépendant», a-t-elle déclaré hier en rappelant les sorties musclées de Mme Gélinas. «J'ai beaucoup de respect pour Mme Fraser, mais dans ce cas-ci, je crois qu'elle a commis une grande faute.»
Les autres chefs des partis politiques étaient plus sceptiques quant aux motifs de départ de Johanne Gélinas. «Je ne peux pas croire qu'elle ait été renvoyée. Elle était trop bonne», a déclaré le chef libéral, Stéphane Dion. Insinue-t-il qu'on aurait forcé la main à Mme Fraser pour qu'elle congédie Mme Gélinas? «Je ne dis pas cela», a-t-il insisté. Avant d'ajouter: «Ça va dans le sens d'une orientation. Je ne sais pas si le gouvernement a eu une influence là-dessus, mais tout ce que fait le gouvernement et tout ce qui arrive sous ce gouvernement-là affaiblit l'environnement.»
Quant au chef bloquiste, Gilles Duceppe, il a indiqué qu'il n'avait aucune raison de croire qu'il s'agissait d'un congédiement. MM. Duceppe et Dion voudraient que le poste de commissaire relève désormais directement du Parlement et non d'un autre officier de l'État.
Mme Gélinas est la troisième titulaire d'un poste fédéral à quitter récemment ses fonctions. En effet, le président de la Commission canadienne du blé a été limogé par le ministre conservateur, Chuck Strahl, quelques jours avant Noël. Adrian Measner avait critiqué le projet gouvernemental visant à casser le monopole de la Commission sur l'achat de blé au Canada. Le ministre Strahl avait déclaré, en accueillant son successeur, qu'il «se concentrera sur la vente de céréales et non sur l'action politique».
Huit jours plus tard, le directeur général des élections, Jean-Pierre Kingsley, a lui aussi tiré sa révérence. M. Kingsley n'a pas donné d'explication à son départ, qui survenait quelques jours à peine après une prise de bec avec le Parti conservateur de Stephen Harper quant à l'interprétation à faire de la loi électorale. En outre, deux sous-ministres ont récemment quitté la fonction publique, alimentant les spéculations quant à un conflit idéologique entre la fonction publique fédérale et le nouveau gouvernement du Canada.
Interrogé à propos de ces autres cas, le chef néo-démocrate Jack Layton a seulement indiqué que les citoyens avaient besoin de réponses. «lI y a eu quelques exemples comme vous avez cités qui nous préoccupent beaucoup.»
Mme Gélinas était en poste depuis août 2000. Son poste a été créé en 1995. Bien que commissaire indépendante, elle ne relève pas directement du Parlement mais de la Vérificatrice générale, et son mandat n'a pas de durée fixe.
Ottawa — La vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser, a mis fin hier au mandat de la commissaire fédérale à l'environnement, Johanne Gélinas, qui défendait d'arrache-pied la possibilité de déposer auprès des parlementaires son propre rapport et de le défendre et de l'expliquer personnellement.
Selon des sources bien informées, Mme Fraser, qui n'avait pas la langue dans sa poche au moment de critiquer le défunt programme fédéral des commandites, n'acceptait pas que Johanne Gélinas aille au-delà de l'évaluation comptable des actions environnementales du gouvernement pour les qualifier explicitement. Tout comme elle prenait ombrage de l'indépendance que la commissaire, son équipe et son comité aviseur entendaient maintenir en raison du mandat législatif associé à ce poste.
Dans un communiqué rendu public hier soir, l'ex-commissaire Gélinas confirme avoir eu un important différend avec la vérificatrice générale, lequel portait sur l'orientation générale à donner à son poste. Johanne Gélinas précise aussi que son départ n'est pas le fait d'une décision personnelle.
La commissaire à l'environnement avait déposé en septembre un rapport accablant sur la stratégie fédérale de lutte contre les gaz à effet de serre. Elle avait alors déclaré que «les programmes en place permettraient à peine de réduire la croissance des émissions, et certainement pas de les diminuer sous le niveau de 1990 pour atteindre les objectifs de Kyoto».
Selon les sources du Devoir, la vérificatrice générale a été jusqu'à vouloir présenter elle-même le rapport que la commissaire à l'environnement, sa subordonnée, doit déposer chaque année en vertu de la loi fédérale. Mme Fraser voulait ainsi «contrôler le message» et être créditée du bilan environnemental élaboré par sa subordonnée. La vérificatrice projetait aussi d'intégrer le rapport de la commissaire à son prochain rapport, ce que la commissaire et son comité aviseur de spécialistes ont récemment refusé au nom de l'autonomie du mandat conféré par la loi.
La vérificatrice générale du Canada a annoncé hier matin aux députés stupéfaits, réunis à huis clos en commission parlementaire, qu'elle nommait Ron Thompson à titre intérimaire en remplacement de la commissaire Gélinas. Cette nomination traduit l'orientation que Sheila Fraser entend conférer au poste de Commissaire à l'environnement. En effet, Ron Thompson est un technicien et non un spécialiste des questions environnementales capable de statuer avec autorité sur l'efficacité des politiques gouvernementales, comme l'ancienne commissaire du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement du Québec. Ron Thompson travaille en effet aux côtés de Mme Fraser depuis 1985 à titre d'adjoint et de responsable de la vérification des états financiers et de l'efficacité des structures de gestion.
Un remplacement prévu
Dans son communiqué de presse, la vérificatrice générale écrit laconiquement que Mme Gélinas «quitte son poste afin de relever de nouveaux défis». Il ne s'agit pas d'un congédiement, insiste Isabelle Serrurier, la porte-parole de la vérificatrice: «C'est un remplacement qui était prévu.»
Sheila Fraser a officiellement félicité par communiqué Mme Gélinas et son équipe pour leur travail. Mais elle entend profiter de son remplacement pour «revoir les pratiques du Bureau en matière de vérification des questions environnementales et de développement durable». Aux parlementaires, elle ajoutait hier à huis clos qu'elle aimerait qu'ils se prononcent sur l'écart qui existe, selon elle, entre leurs attentes et celles du public à l'égard de la commissaire et de son mandat réel afin de déterminer jusqu'où elle peut aller pour statuer sur les problèmes et les politiques environnementales.
D'autres sources ont aussi indiqué que la rumeur d'un «congédiement», lancée par un journaliste hier après-midi, «était tout à fait fausse». Selon les sources du Devoir, Mme Fraser et Mme Gélinas tentaient depuis quelque temps de trouver une issue négociée à leur différend.
De son côté, la cheffe du Parti vert, Elizabeth May, croit à la thèse du conflit de personnalité. «Mme Fraser n'aime pas avoir quelqu'un dans son équipe qui est vraiment indépendant», a-t-elle déclaré hier en rappelant les sorties musclées de Mme Gélinas. «J'ai beaucoup de respect pour Mme Fraser, mais dans ce cas-ci, je crois qu'elle a commis une grande faute.»
Les autres chefs des partis politiques étaient plus sceptiques quant aux motifs de départ de Johanne Gélinas. «Je ne peux pas croire qu'elle ait été renvoyée. Elle était trop bonne», a déclaré le chef libéral, Stéphane Dion. Insinue-t-il qu'on aurait forcé la main à Mme Fraser pour qu'elle congédie Mme Gélinas? «Je ne dis pas cela», a-t-il insisté. Avant d'ajouter: «Ça va dans le sens d'une orientation. Je ne sais pas si le gouvernement a eu une influence là-dessus, mais tout ce que fait le gouvernement et tout ce qui arrive sous ce gouvernement-là affaiblit l'environnement.»
Quant au chef bloquiste, Gilles Duceppe, il a indiqué qu'il n'avait aucune raison de croire qu'il s'agissait d'un congédiement. MM. Duceppe et Dion voudraient que le poste de commissaire relève désormais directement du Parlement et non d'un autre officier de l'État.
Mme Gélinas est la troisième titulaire d'un poste fédéral à quitter récemment ses fonctions. En effet, le président de la Commission canadienne du blé a été limogé par le ministre conservateur, Chuck Strahl, quelques jours avant Noël. Adrian Measner avait critiqué le projet gouvernemental visant à casser le monopole de la Commission sur l'achat de blé au Canada. Le ministre Strahl avait déclaré, en accueillant son successeur, qu'il «se concentrera sur la vente de céréales et non sur l'action politique».
Huit jours plus tard, le directeur général des élections, Jean-Pierre Kingsley, a lui aussi tiré sa révérence. M. Kingsley n'a pas donné d'explication à son départ, qui survenait quelques jours à peine après une prise de bec avec le Parti conservateur de Stephen Harper quant à l'interprétation à faire de la loi électorale. En outre, deux sous-ministres ont récemment quitté la fonction publique, alimentant les spéculations quant à un conflit idéologique entre la fonction publique fédérale et le nouveau gouvernement du Canada.
Interrogé à propos de ces autres cas, le chef néo-démocrate Jack Layton a seulement indiqué que les citoyens avaient besoin de réponses. «lI y a eu quelques exemples comme vous avez cités qui nous préoccupent beaucoup.»
Mme Gélinas était en poste depuis août 2000. Son poste a été créé en 1995. Bien que commissaire indépendante, elle ne relève pas directement du Parlement mais de la Vérificatrice générale, et son mandat n'a pas de durée fixe.
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