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Bilan de l'an 1 - Avait-on raison d'avoir peur des bleus?

20 janvier 2007  Canada
«Les conservateurs ont su différemment, selon les thèmes, être tantôt à droite, tantôt un peu plus au centre, et à d’autres occasions plus provincialistes que ce qu’on aurait pu croire au départ», dit Jean-Herman Guay, politologue à l’Un
Photo : Agence Reuters
«Les conservateurs ont su différemment, selon les thèmes, être tantôt à droite, tantôt un peu plus au centre, et à d’autres occasions plus provincialistes que ce qu’on aurait pu croire au départ», dit Jean-Herman Guay, politologue à l’Un
Ottawa — Tous s'en souviendront: il y a un an, la campagne électorale fédérale battait son plein et Paul Martin jouait son va-tout. Il invitait bloquistes et néo-démocrates à l'appuyer pour bloquer le passage à Stephen Harper, digne représentant canadien, selon lui, de «l'extrême droite des États-Unis». Le mot était par ailleurs sur à peu près toutes les lèvres des plus pessimistes: un gouvernement conservateur sera de droite et chambardera le pays. Ces prédictions se sont-elles avérées?

Un an jour pour jour après l'élection des troupes conservatrices, les constats sont partagés: si les partis d'opposition jouent leur jeu en dépeignant M. Harper comme un dangereux doctrinaire, les observateurs de la scène politique, eux, sont plus nuancés, s'étonnant de la rapidité avec laquelle le premier ministre conservateur se déplace sur l'échiquier politique et courtise ainsi un peu tout le monde.

«Les conservateurs ont su différemment, selon les thèmes, être tantôt à droite, tantôt un peu plus au centre, et à d'autres occasions plus provincialistes que ce qu'on aurait pu croire au départ», dit Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke. «Il y a eu un amalgame de réactions qui montre qu'ils ont occupé un spectre assez large.»

L'an dernier, Stephen Harper avait dû se résigner à triompher en deux temps. Aux derniers jours de la campagne, lorsqu'il avait qualifié la fonction publique fédérale de «libérale» et présenté les tribunaux comme des remparts contre les noirs desseins qu'on lui attribuait, sa popularité avait plafonné d'un coup.

À défaut de remporter une majorité, il se contenterait d'une minorité, au cours de laquelle il tenterait de rassurer la population au sujet de ses intentions véritables pour réclamer une majorité la fois suivante. Alors que cette prochaine occasion pourrait arriver bientôt, sa première année au pouvoir a-t-elle rassuré la population?

Le plus récent sondage n'est pas convaincant à cet égard. Le coup de sonde du Strategic Counsel publié cette semaine dans le Globe and Mail révèle que les conservateurs recueillent désormais 31 % des intentions de vote (contre les 36 % obtenus aux élections). Les libéraux ont repris le dessus avec 35 % (contre 30 % l'an dernier). Cette fluctuation, bien que légère, est significative d'un point de vue statistique puisque la marge d'erreur n'est que de 3 %, 19 fois sur 20.

Au Québec, les conservateurs ont perdu dix points pour stagner à 15 %. Ces points ont été récupérés par les libéraux (25 % contre 21 % l'an dernier) et par le Bloc québécois (46 % au lieu de 42 %). Dans les provinces de l'Ouest également, les conservateurs ont perdu quelques plumes (sept points) tandis qu'en Ontario, où les libéraux ont toujours été en avance, l'écart entre les deux formations s'est creusé, passant de cinq à treize points. Tout ceci fait dire au sondeur Allan Gregg que la situation est «presque identique à celle de 2004 [année où Paul Martin a obtenu sa minorité], ce qui n'augure rien de bon pour les conservateurs. Cela démontre qu'ils n'ont pas réussi à faire les percées dans les circonscriptions clés dont ils ont besoin pour obtenir une majorité».

Selon le professeur Guay, toutefois, il n'est pas trop tard pour Stephen Harper. «J'ai rarement vu un politicien capable de se déplacer aussi rapidement sur l'échiquier politique. Il y a un paradoxe: il semble aussi capable de pirouettes qu'un acrobate du Cirque du Soleil [...], mais en même temps, il projette cette image d'immobilisme, de manque de flexibilité.»

L'économiste ontarien Tom Courchesne croit pour sa part que Stephen Harper a réussi en grande partie à ressusciter l'alliance Québec-Ouest qui avait assuré le succès électoral de Brian Mulroney dans les années 80. Ceux qui déploraient que l'Alliance canadienne ait fait main basse sur le Parti progressiste-conservateur ont été confondus au moins sur un point: celui de l'accommodement avec le Québec. M. Courchesne en veut pour preuve la reconnaissance de la nation québécoise, l'octroi à la province d'un siège à l'UNESCO et la promesse de déposer une loi limitant le pouvoir fédéral de dépenser dans les sphères d'activité des provinces.

«C'est plus représentatif de l'approche Mulroney et de l'approche traditionnelle des progressistes-conservateurs, estime M. Courchesne. L'Alliance n'aurait jamais fait cela. C'est une fusion de deux partis et, sur cette question, les progressistes-conservateurs ont pris le dessus sur les alliancistes. Donc, ce n'est pas de l'extrême droite puisqu'elle ne l'aurait pas toléré.»

M. Courchesne estime que les citoyens apprécient la frugalité fédérale retrouvée sous la tutelle conservatrice, qui consiste à s'occuper d'abord des compétences fédérales comme la défense (avec des achats d'équipements militaires de plusieurs dizaines de milliards de dollars) ou encore les affaires étrangères.

Mais un gouvernement fédéral qui s'engage à ne pas empiéter dans les sphères d'activité des provinces ne sera-t-il pas de facto catalogué comme étant de droite? S'intéresser à la défense, à la justice criminelle et à la sécurité à la frontière tout en délaissant la santé et l'éducation ne vous vaut généralement pas des éloges de la part des gens plus progressistes... M. Courchesne n'est pas prêt à aller jusque-là, rappelant que les conservateurs utilisent le système de taxation en guise de politique sociale.

Ils ont par exemple annulé un programme national de garderies pour le remplacer par une prestation mensuelle de 100 $ pour les parents de jeunes enfants. Les conservateurs ont aussi offert un gros cadeau aux couples de retraités, selon M Courchesne, en leur permettant de fractionner leur revenu. «Ils ont toujours eu une vision pro-famille du système de taxation. Et voilà qu'un couple de retraités peut diviser son revenu pour réduire ses impôts. Il s'agit donc d'une politique sociale.»

Malgré cette main tendue au Québec, le taux de popularité du PC a diminué dans la province. De même, tout ne fait pas l'affaire de tous dans les provinces de l'Ouest. Par exemple, les velléités du gouvernement de démanteler la Commission canadienne du blé, qui détient un monopole de commercialisation du grain, crée des remous. Le gouvernement veut redonner le choix aux agriculteurs de passer ou non par cet organisme. Les agriculteurs du Manitoba ont été consultés par la poste à propos de cette initiative et 70 % se sont dits en désaccord. Qu'à cela ne tienne: le ministre de l'Agriculture, Chuck Strahl, s'est réjoui que près de 40 % l'appuient, «et cela, avec une question à mon avis traficotée et biaisée, après une vaste campagne de propagande».

Évidemment, le bilan que font les partis d'opposition de la première année au pouvoir de M. Harper est moins nuancé. Du côté bloquiste, on déplore le «simplisme» des conservateurs, qui s'entêtent à prendre des décisions en apparence populaires mais qui n'ont pas les effets escomptés dans la réalité. «Il y a les bons et les méchants, ceux qui sont avec nous ou contre nous, le noir et le blanc. Les nuances n'existent pas au paradis des conservateurs», déplore le chef Gilles Duceppe.

Pour M. Duceppe, si le bilan des conservateurs n'est pas aussi désastreux qu'on le craignait, il ne faut pas y voir un adoucissement de leurs positions mais plutôt une obligation circonstancielle. «Une chance qu'ils sont minoritaires parce qu'il y a beaucoup de choses qui auraient été faites», continue-t-il, rappelant le vote sur les mariages gais qui auraient été annulés puisque la très grande majorité des députés conservateurs ont voté pour rouvrir la question.

Au NPD, on trouve la politique étrangère du gouvernement trop calquée sur celle des États-Unis. Mais le chef Jack Layton reconnaît que le repositionnement canadien sur la question du Moyen-Orient (M. Harper a suscité la controverse en jugeant «mesuré» le pilonnage israélien au Liban l'été dernier) avait commencé sous les libéraux.

«Il a été fortement à droite en matière de politiques étrangères, dit M. Layton. Il a poursuivi la politique de Paul Martin là-dessus, une politique en accord avec l'approche de George W. Bush et la Maison-Blanche en ce qui concerne l'Afghanistan.»

Il est vrai que ce côté idéologique dénoncé par l'opposition s'illustre à merveille par les politiques environnementales du gouvernement. Allergique aux cibles de réduction des émissions atmosphériques prévues au protocole de Kyoto, Stephen Harper a vite annoncé qu'elles étaient impossibles à atteindre. Une quinzaine de programmes sont alors passés à la trappe, dont le populaire ÉnerGuide, alors que même les fonctionnaires du ministère des Ressources naturelles le disaient efficace.

Ce dernier programme, qu'Ottawa s'apprête à ressusciter sous un autre nom, a été aboli parce que, répétait le ministre Gary Lunn, plus de 50 % de l'enveloppe servait à payer des inspections. Le dédain avec lequel le ministre parlait de ces inspections laissait croire qu'il les apparentait à des frais d'administration. (En vérité, ces inspections guidaient le propriétaire dans les travaux de rénovation à accomplir par la suite, à ses frais.)

D'autres décisions, rappelle Gilles Duceppe, semblent aussi être guidées par l'idéologie. C'est le cas entre autres des compressions imposées à Condition féminine Canada ou de l'abolition du programme de contestation judiciaire par lequel des groupes minoritaires pouvaient contester des décisions gouvernementales devant les tribunaux sans se ruiner. Mentionnons aussi la fermeture des centres de tatouage dans les prisons, qui permettaient d'éviter la propagation de maladies très coûteuses en médicaments pour les prisons...

Sans compter que le gouvernement s'est mis à dos le milieu judiciaire non seulement avec son approche musclée en justice criminelle mais aussi avec les modifications apportées au système de sélection des juges fédéraux. Le ministre précédent, Vic Toews (maintenant remplacé par Rob Nicholson), avait décidé de placer des représentants policiers au sein des comités de sélection invités à faire des recommandations au ministre. Il avait aussi soumis le nouveau candidat à la Cour suprême à un interrogatoire public mené par les députés en comité parlementaire.

Le chroniqueur du Toronto Star Jim Travers écrivait cette semaine que «dans l'univers de l'éthique circonstancielle des conservateurs, chaque promesse non tenue vient avec une explication». Il soulignait que les conservateurs sont facilement revenus sur leur parole, par exemple en nommant un sénateur au cabinet, en recrutant le ministre libéral David Emerson, en accueillant l'autre transfuge Wajid Khan ou encore en décidant d'imposer les fiducies de revenu. Si M. Travers y voit là quelque chose de malsain, d'autres, comme Jean-Herman Guay, y lisent un pragmatisme dont sont capables les conservateurs lorsqu'ils jugent qu'une situation requiert un traitement différent de celui promis en campagne électorale.
 
 
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  • Richard Gingras
    Abonné
    samedi 20 janvier 2007 10h15
    Frugalité conservatrice M. Courchesne...
    Frugalité conservatrice, pour la première fois le dernier budjet (conservateur) est passé au dessus des 200 milliards. On ne peu pas parler de frugalitée. L'argent de nos taxes a été détourné vers l'armée, le remboursement de la dette et autres augmentations de dépenses (transferts fédéraux).

  • Alain Corriveau
    Abonné
    samedi 20 janvier 2007 15h06
    Mais qu'en aurait-il été d'un gouvernement majoritaire ?
    Mais qu'en aurait-il été d'un gouvernement majoritaire ? Car là est la véritable question.

    Lorsqu'on a quatre ans devant soi, on peut se permettre d'imposer quelques politiques stratégiques ou structurantes impopulaires mais la survie d'un gouvernement minoritaire est largement tributaire d'alliances qui résistent mal à l'opinion publique. Tout devient alors un jeu où on doit jauger la limite à ne pas franchir. Et à ce chapitre, les conservateurs (ou plutôt le premier ministre puisque les autres sont muselés) ont effectivement relativement bien su s'adapter.

    Un peu trop sans doute... Puisque dans plusieurs dossiers, l'écart entre la position initiale et le résultat montre bien que ce sont les forces plus à gauche... (Restait-il quelque chose à droite) qui ont permis aux conservateurs de rester sur une piste plus sécuritaire.

    Un an déjà... Et malgré les reculs sur Kyoto et un alignement sur la politique étrangère américaine que d'aucun prendrait pour de la servilité... Nous ne nous en sortons pas trop mal.

    Mais qu'en aurait-il été d'un gouvernement majoritaire ?

  • Denis Provencher
    Inscrit
    samedi 20 janvier 2007 15h50
    oiseaux de malheur
    Les oiseaux de malheur, qu'ils soient politiciens dans l'opposition, cyniques ou une certaine presse, sont toujours enclins à décrire le "cataclysme" qui nous guette à chaque changement de gouvernement.

    M. Harper a peut être l'air constipé, mais il a su, depuis un an, garder un très bel équilibre, fragile certes, entre toutes les tendances irréconciables qui persistent, au Québec, au Canada et dans tous les pays occidentaux.

    L'actuel premier ministre m'apparait comme honnête et raisonnable, le contraire des libéraux et comme franc et direct, sans être démagogue, un défait très apparent chez les bloquistes.

    Le Canada est raisonnablement bien gouverné.

  • Géologue
    Inscrit
    dimanche 21 janvier 2007 18h29
    C'est impossible de battre les libéraux!
    Jamais on n'aura la chance d'avoir un gouvernement plus voleur que celui des libéraux.

  • Louis Cousineau
    Abonné
    lundi 22 janvier 2007 16h18
    LE VRAI VISAGE DE STEPHEN HARPER
    Peut-être que madame Buzzetti n'a pas encore lu le lvre dont le titre apparaît plus haut. Ce n'est pas une question de peur mais de réalité derrière l'image et les actes politiciens.
    Louis Cousineau

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