L'opportunisme afghan
Ce Noël, des centaines de familles canadiennes ont célébré avec un pincement au coeur, privées qu'elles étaient de la présence d'un être cher servant en Afghanistan. Un sacrifice difficile qui se poursuivra dans bien des cas au-delà de février, échéance initiale de cette mission.
À cette pensée, il est impossible de trouver honorable l'espèce de chantage politique qui a entouré cette mission au cours des dernières semaines. Ou même les calculs politiques qui ont motivé le vote précipité du printemps dernier pour prolonger la présence canadienne dans la région de Kandahar.
Stephen Harper s'est fait un devoir de répéter tout au long de ses entrevues de fin d'année qu'il refuserait de sombrer dans la partisanerie au sujet de l'Afghanistan. «Si, ultimement, je suis défait sur ça et même si je perds les élections pour cette raison, je vais être en paix avec moi-même. Je ne le serais pas si je savais avoir pris une décision sur le rôle international du Canada et la défense de nos intérêts stratégiques et de défense en fonction de raisons politiques qui ne seraient pas les bonnes», a-t-il déclaré à CanWest et ailleurs.
Sa première cible était évidemment le Bloc, qui a menacé de défaire le gouvernement sur cette question. Comprenant qu'il était seul dans ce navire, le chef bloquiste Gilles Duceppe a finalement reculé, démontrant du même coup que ses intentions n'avaient rien à voir avec ses principes et tout à voir avec ses calculs électoraux.
Les autres partis d'opposition ont critiqué M. Duceppe. On veut bien leur donner raison, mais on est obligé de constater que leur refus de suivre le Bloc était lui aussi le fruit de considérations tactiques. Quant à Stephen Harper, on lui saurait gré de vouloir rester au-dessus de la mêlée s'il s'en était toujours tenu à cette politique.
Ce n'est malheureusement pas le cas. Le vote tenu le printemps dernier était une manoeuvre pour embarrasser les libéraux et mettre en évidence leurs divisions. Rien n'obligeait le Canada à le tenir à ce moment-là et sans débat sérieux.
Le gouvernement Harper a en effet refusé d'attendre que le Comité parlementaire de la défense ait étudié la question en profondeur et obtenu réponses à ses questions. Avec seulement quelques jours de préavis, il a annoncé la tenue d'un débat limité à un maigre six heures et a averti en cours de route que, de toutes façons, la mission serait prolongée d'un an, que le Parlement le veuille ou non.
Bousculé, le Parlement canadien n'a pas pu savoir, par exemple, si le Canada pourrait intervenir en Haïti ou au Darfour, si cela s'avérait nécessaire.
Aux Pays-Bas, où la constitution exige l'autorisation du Parlement avant de déployer des forces à l'étranger, le débat s'est étalé sur plusieurs mois pour finalement se terminer par un marathon de dix heures, en février 2006, débat au cours duquel les parlementaires ont même eu accès à de l'information confidentielle sur la mission envisagée.
La très grande majorité des élus a finalement accepté de déployer pour deux ans un plus grand nombre de militaires dans le sud de l'Afghanistan. En Grande-Bretagne, le débat fut là aussi long et houleux, pour finalement se terminer en janvier dernier par un vote en faveur d'un accroissement des troupes pour une durée de trois ans.
La situation canadienne était différente, car le mandat de la mission autorisée au printemps 2005 par les libéraux était valide jusqu'en février 2007. Stephen Harper n'a d'ailleurs jamais expliqué sa précipitation à le renouveler. Il a prétendu que le gouvernement Karzaï le souhaitait, tout comme l'OTAN, mais il n'a jamais voulu dire quand ils lui en avaient fait la demande. Ottawa aurait pu attendre, avant d'acquiescer, d'avoir l'assurance que d'autres pays de l'OTAN, au-delà des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne, prendraient leur part de risques.
Ayant voté trop tôt, Stephen Harper a été réduit à quémander un engagement accru des autres pays lors du sommet de l'OTAN à Riga, en novembre. Il n'a obtenu que des miettes et encore, du bout des lèvres. Il n'a pu non plus prendre sa décision à la lumière de la situation sur le terrain telle qu'elle a évolué depuis le printemps. Le niveau de danger s'est accru de façon dramatique. Près d'une quarantaine de Canadiens sont morts cette année et une centaine ont été blessés, dont plusieurs très gravement.
Prix à payer
Cet état de fait auquel les Canadiens n'avaient pas été préparés a eu pour conséquence un affaissement de l'appui à la mission. Et s'il en est ainsi, c'est parce qu'il n'est pas clair pour bien des gens que le prix à payer corresponde aux objectifs poursuivis et aux résultats obtenus.
La mission en Afghanistan n'a rien à voir avec l'Irak. Elle se déroule sous l'égide de l'OTAN, avec l'approbation des Nations unies et du gouvernement afghan. Ce n'est pas une occupation ni seulement une action militaire. Elle comporte des volets diplomatique et humanitaire. C'est pour toutes ces raisons que tous les partis aux Communes l'ont appuyée dès le départ. Ce n'est toutefois pas en jouant au bulldozer qu'Ottawa le fera comprendre. Ni en accusant ceux qui soulèvent des questions légitimes d'abandonner les troupes, comme le font trop souvent les conservateurs.
D'autre part, ce n'est pas parce que des militaires meurent au combat qu'il faut automatiquement songer à battre en retraite. C'est justement la peur de prendre ce risque qui a mené trop de pays à refuser d'intervenir au Rwanda ou au Darfour. Et une fois qu'on intervient, il faut accepter d'aller jusqu'au bout et cela peut prendre du temps, comme en Afghanistan.
Cela ne signifie pas cependant de garder aveuglément le cap, sans réévaluation ni discussions. Voilà à quoi sert un parlement, mais en autant qu'il le fasse de façon réfléchie et pas sous l'épée de Damoclès d'une motion de défiance.
Le gouvernement Harper a, davantage que le gouvernement Martin, tenté d'expliquer la raison de cet effort, mais en forçant un vote prématuré, il s'est retrouvé seul à porter la décision du prolongement. Et ça, c'est le fruit d'une manoeuvre politique du genre de celles dont Stephen Harper se défend aujourd'hui. Il aurait pu en être autrement.
mcornellier@ledevoir.com
À cette pensée, il est impossible de trouver honorable l'espèce de chantage politique qui a entouré cette mission au cours des dernières semaines. Ou même les calculs politiques qui ont motivé le vote précipité du printemps dernier pour prolonger la présence canadienne dans la région de Kandahar.
Stephen Harper s'est fait un devoir de répéter tout au long de ses entrevues de fin d'année qu'il refuserait de sombrer dans la partisanerie au sujet de l'Afghanistan. «Si, ultimement, je suis défait sur ça et même si je perds les élections pour cette raison, je vais être en paix avec moi-même. Je ne le serais pas si je savais avoir pris une décision sur le rôle international du Canada et la défense de nos intérêts stratégiques et de défense en fonction de raisons politiques qui ne seraient pas les bonnes», a-t-il déclaré à CanWest et ailleurs.
Sa première cible était évidemment le Bloc, qui a menacé de défaire le gouvernement sur cette question. Comprenant qu'il était seul dans ce navire, le chef bloquiste Gilles Duceppe a finalement reculé, démontrant du même coup que ses intentions n'avaient rien à voir avec ses principes et tout à voir avec ses calculs électoraux.
Les autres partis d'opposition ont critiqué M. Duceppe. On veut bien leur donner raison, mais on est obligé de constater que leur refus de suivre le Bloc était lui aussi le fruit de considérations tactiques. Quant à Stephen Harper, on lui saurait gré de vouloir rester au-dessus de la mêlée s'il s'en était toujours tenu à cette politique.
Ce n'est malheureusement pas le cas. Le vote tenu le printemps dernier était une manoeuvre pour embarrasser les libéraux et mettre en évidence leurs divisions. Rien n'obligeait le Canada à le tenir à ce moment-là et sans débat sérieux.
Le gouvernement Harper a en effet refusé d'attendre que le Comité parlementaire de la défense ait étudié la question en profondeur et obtenu réponses à ses questions. Avec seulement quelques jours de préavis, il a annoncé la tenue d'un débat limité à un maigre six heures et a averti en cours de route que, de toutes façons, la mission serait prolongée d'un an, que le Parlement le veuille ou non.
Bousculé, le Parlement canadien n'a pas pu savoir, par exemple, si le Canada pourrait intervenir en Haïti ou au Darfour, si cela s'avérait nécessaire.
Aux Pays-Bas, où la constitution exige l'autorisation du Parlement avant de déployer des forces à l'étranger, le débat s'est étalé sur plusieurs mois pour finalement se terminer par un marathon de dix heures, en février 2006, débat au cours duquel les parlementaires ont même eu accès à de l'information confidentielle sur la mission envisagée.
La très grande majorité des élus a finalement accepté de déployer pour deux ans un plus grand nombre de militaires dans le sud de l'Afghanistan. En Grande-Bretagne, le débat fut là aussi long et houleux, pour finalement se terminer en janvier dernier par un vote en faveur d'un accroissement des troupes pour une durée de trois ans.
La situation canadienne était différente, car le mandat de la mission autorisée au printemps 2005 par les libéraux était valide jusqu'en février 2007. Stephen Harper n'a d'ailleurs jamais expliqué sa précipitation à le renouveler. Il a prétendu que le gouvernement Karzaï le souhaitait, tout comme l'OTAN, mais il n'a jamais voulu dire quand ils lui en avaient fait la demande. Ottawa aurait pu attendre, avant d'acquiescer, d'avoir l'assurance que d'autres pays de l'OTAN, au-delà des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne, prendraient leur part de risques.
Ayant voté trop tôt, Stephen Harper a été réduit à quémander un engagement accru des autres pays lors du sommet de l'OTAN à Riga, en novembre. Il n'a obtenu que des miettes et encore, du bout des lèvres. Il n'a pu non plus prendre sa décision à la lumière de la situation sur le terrain telle qu'elle a évolué depuis le printemps. Le niveau de danger s'est accru de façon dramatique. Près d'une quarantaine de Canadiens sont morts cette année et une centaine ont été blessés, dont plusieurs très gravement.
Prix à payer
Cet état de fait auquel les Canadiens n'avaient pas été préparés a eu pour conséquence un affaissement de l'appui à la mission. Et s'il en est ainsi, c'est parce qu'il n'est pas clair pour bien des gens que le prix à payer corresponde aux objectifs poursuivis et aux résultats obtenus.
La mission en Afghanistan n'a rien à voir avec l'Irak. Elle se déroule sous l'égide de l'OTAN, avec l'approbation des Nations unies et du gouvernement afghan. Ce n'est pas une occupation ni seulement une action militaire. Elle comporte des volets diplomatique et humanitaire. C'est pour toutes ces raisons que tous les partis aux Communes l'ont appuyée dès le départ. Ce n'est toutefois pas en jouant au bulldozer qu'Ottawa le fera comprendre. Ni en accusant ceux qui soulèvent des questions légitimes d'abandonner les troupes, comme le font trop souvent les conservateurs.
D'autre part, ce n'est pas parce que des militaires meurent au combat qu'il faut automatiquement songer à battre en retraite. C'est justement la peur de prendre ce risque qui a mené trop de pays à refuser d'intervenir au Rwanda ou au Darfour. Et une fois qu'on intervient, il faut accepter d'aller jusqu'au bout et cela peut prendre du temps, comme en Afghanistan.
Cela ne signifie pas cependant de garder aveuglément le cap, sans réévaluation ni discussions. Voilà à quoi sert un parlement, mais en autant qu'il le fasse de façon réfléchie et pas sous l'épée de Damoclès d'une motion de défiance.
Le gouvernement Harper a, davantage que le gouvernement Martin, tenté d'expliquer la raison de cet effort, mais en forçant un vote prématuré, il s'est retrouvé seul à porter la décision du prolongement. Et ça, c'est le fruit d'une manoeuvre politique du genre de celles dont Stephen Harper se défend aujourd'hui. Il aurait pu en être autrement.
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