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Quel chef pour les libéraux?

Bernard Descôteaux   30 novembre 2006  Canada
Le congrès du Parti libéral du Canada pour le choix d'un nouveau chef, qui s'est ouvert hier à Montréal, aura les allures d'une boîte à surprise. Aucun des quatre candidats qui terminent en tête de cette course au leadership ne sont assurés de l'emporter lors du vote de samedi. Des alliances entre chacun des camps se noueront, même les plus inattendues, qui pourront faire élire celui qui est le moins apte à relever les défis qui attendent le parti ces prochaines années. Cela s'est déjà vu dans d'autres partis.

Le message que les Canadiens ont servi au Parti libéral lors des élections du 23 janvier dernier était clair, même s'il a été exprimé avec quelques hésitations en raison des craintes que leur inspiraient par ailleurs les conservateurs de Stephen Harper. Jugeant les libéraux usés par leurs 13 années consécutives d'exercice du pouvoir, on leur prescrivait d'aller se remettre en question dans l'opposition. Ce travail a été entrepris: quelques comités ont déjà soumis des rapports aux militants, mais la rénovation du parti est loin d'être achevée. Elle devra se poursuivre au-delà du congrès.

Sous cet angle, les orientations que préconise chacun des candidats devraient retenir l'attention des délégués, tout autant, sinon plus, que leur capacité à ramener le Parti libéral au pouvoir dès les prochaines élections. Déterminante devrait être dans ce contexte la vision qu'ils entretiennent à l'égard de la relation entre le Canada et le Québec pour l'avenir, ce qui, depuis 15 ans et encore à l'heure actuelle, a été le talon d'Achille de leur parti. Ce n'est d'ailleurs pas sans raison que la direction du parti a voulu tenir ce congrès à Montréal, tout comme le Parti conservateur l'avait fait en mars 2005.

***

Le pire choix que pourraient faire les libéraux à cet égard serait de confier la direction du parti à Gerard Kennedy. L'image progressiste et les talents d'organisateur de cet ancien ministre de l'Éducation de l'Ontario ont séduit de nombreux délégués au Canada anglais, et on ne peut écarter la possibilité qu'il se faufile à la manière de Joe Clark, que les conservateurs avaient élu chef de leur parti en 1976. Toutefois, sa feuille de route est vierge lorsqu'on arrive au chapitre du Québec. Bien plus que l'opposition qu'il a exprimée cette semaine au sujet de la motion Harper sur la reconnaissance du Québec, il faut retenir son absence presque totale du Québec pendant cette campagne. Ici, le geste en dit plus que la parole, laquelle au surplus ne peut se faire entendre qu'en anglais en raison d'une maîtrise du français plus qu'approximative.

De la même manière, il faut souligner le silence que Bob Rae a volontairement observé ces derniers mois l'égard du Québec, tout comme sur beaucoup d'autres questions. Politicien aguerri, il a joué de prudence tout au long de cette campagne, de peur de mettre le pied dans un piège. Contrairement à Michael Ignatieff, il a fait un parcours presque sans erreur, ce qu'il voulait afin de conforter l'impression selon laquelle il est le plus apte à diriger le parti. Le peu qu'il a dit a toujours été prononcé pour se donner une image de politicien pragmatique, par opposition aux idéologues que seraient Stéphane Dion et Michael Ignatieff.

De cet ancien premier ministre ontarien, il ne faut pas s'attendre à de grandes remises en question. L'homme se situe en continuité des orientations mises en place par les Trudeau et Chrétien. Son passage du NPD au Parti libéral s'est fait tout naturellement puisque ces deux partis ont beaucoup en commun, dont une vision centralisatrice du fédéralisme. Ce n'est pas sans raison qu'une partie de l'establishment libéral l'appuie, sachant que ce n'est pas lui qui fera des concessions au Québec, qu'il s'agisse de définir la nation québécoise ou de restreindre les empiétements dans les compétences des provinces par le biais du pouvoir fédéral de dépenser.

***

Stéphane Dion est le candidat qui, au cours de cette campagne, aura apporté une des meilleures contributions sur le plan des idées, faisant la démonstration que les intellectuels ont leur place en politique. Il n'y a pas une question à laquelle il n'ait réfléchi, et l'accent mis sur les politiques environnementales a permis de découvrir sa capacité de s'intéresser à d'autres questions que la Constitution. Le débat des dernières semaines sur la reconnaissance de la nation québécoise devait toutefois le ramener sur ce terrain, nous rappelant à quel point il peut être rigide comme gardien de la doctrine libérale. Pour le Québec, il est tout sauf l'homme des accommodements, même raisonnables. Tout sympathique que serait le fait d'avoir un autre Québécois à la tête du Parti libéral, il faut se garder de l'appuyer. Certains au Canada anglais jugeront sa candidature rassurante. Il faut cependant rappeler qu'une des principales qualités que doit avoir un chef de parti qui aspire au poste de premier ministre du Canada est la capacité de concilier des intérêts, des communautés et des groupes divergents, une qualité qu'il n'a pas encore acquise.

Michael Ignatieff, tout comme Stéphane Dion, aura contribué activement au débat pendant cette campagne. Penseur rompu aux échanges intellectuels, il n'a pas craint de provoquer des controverses, que ce soit à propos de la présence canadienne en Afghanistan ou de la reconnaissance constitutionnelle du Québec comme nation. Plus inexpérimenté que les trois autres candidats, il a commis des erreurs qui lui coûteront possiblement des appuis. Si, comme ses opposants, il se situe sans aucun doute dans le courant libéral, il se distingue par contre d'eux par la liberté qu'il se sent de remettre en cause certains dogmes hérités de l'époque Trudeau. Ayant été absent du pays au cours de ces années, il est capable d'une distance et d'un regard neuf sur le Canada. Les militants libéraux québécois ont apprécié le vent de fraîcheur qu'il a fait souffler et, avec raison, lui ont massivement donné leur appui.

Si le seul enjeu de ce congrès au leadership était de choisir comme chef le candidat le plus susceptible de défaire Stephen Harper, on pourrait soupeser les qualités respectives de Bob Rae et de Michael Ignatieff à cet égard. Il serait difficile de déterminer qui est le plus apte à remplir cette mission. Mais il n'y a pas que cet enjeu. Le prochain chef du Parti libéral du Canada aura aussi comme mandat de mener à son terme la restauration du Parti libéral entreprise ces derniers mois. Les quelques retouches qui seront apportées au programme libéral cette semaine ne seront pas suffisantes. Il faudra le revoir en profondeur. Par l'ouverture d'esprit qu'il a manifestée tout au long de cette campagne, Michael Ignatieff nous a convaincus qu'il est certainement, parmi les quatre candidats qui s'affronteront samedi, celui qui pourrait le mieux assurer le renouveau au sein de ce parti et le faire entrer véritablement dans le XXIe siècle.

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bdescoteaux@ledevoir.ca






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