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Un parti sans discipline - Vivement un chef !

25 novembre 2006  Canada
Bob Rae et Michael Ignatieff s’amusaient ferme cette semaine.
Photo : Agence Reuters
Bob Rae et Michael Ignatieff s’amusaient ferme cette semaine.
Dix mois. Le Parti libéral du Canada aura vécu dix longs mois sans avoir de chef officiel, incapable de discipliner une aile parlementaire fractionnée qui prenait ses ordres auprès de ses candidats préférés de la course au leadership. Pourtant, les récents sondages placent le PLC en tête des intentions de vote presque partout au Canada. S'agit-il d'un miracle? Plutôt le fruit du fantasme des électeurs, répondent les sondeurs interrogés.

Ottawa — Bill Graham ne s'en cache pas. Le chef intérimaire du PLC a bien hâte de rendre son tablier, de laisser le siège inconfortable qu'il réchauffait pour son successeur, qui sera choisi dans une semaine à Montréal. Le rôle de chef de transition est l'un des plus difficiles à remplir, avoue-t-il, avant d'ajouter qu'il est quand même fier de l'état dans lequel il laisse son parti.

«Je me sens bien quand je regarde où nous en sommes comme parti, confiait-il en entrevue au Devoir cette semaine. J'éprouve beaucoup de satisfaction du fait que le parti est dans un meilleur état aujourd'hui qu'il y a 10 mois.»

Cette situation peut être constatée tant auprès des banquiers — le parti a éliminé sa dette, même celle quasi chronique de son aile québécoise — qu'auprès des sondeurs. Tous les récents coups de sonde concluent que le PLC est soit légèrement en avance sur son rival conservateur, soit au coude à coude. Il dominerait partout sauf en Alberta et au Québec, arrivant second dans cette dernière province, derrière le Bloc québécois.

Le plus récent sondage de la firme SES Research, réalisé pour le Toronto Sun la semaine dernière, plaçait les troupes de Stephen Harper à 34 % et celles de Bill Graham, à 32 %. La même semaine, Decima calculait que le PLC obtenait 33 % contre 31 % pour le PC. Avec des marges d'erreur respectives de 3,3 et 3,1 % 19 fois sur 20, ces sondages révèlent donc une égalité statistique.

«C'est en partie dû à notre performance, se vante M. Graham, même si tout le monde répète que nous sommes sans chef, comme si c'était une sorte de miracle qui s'était produit.» Du même souffle, Bill Graham reconnaît qu'en tant que chef intérimaire, il a eu «moins d'autorité» qu'un chef «permanent». Si le vrai chef du parti avait été en place dès cet été, aurait-il pu davantage tirer bénéfice de ce que plusieurs considèrent comme les erreurs de Stephen Harper (appui inconditionnel à Israël dans la guerre au Liban, tergiversations sur le protocole de Kyoto, etc.)?

Opposition déboussolée

«C'est impossible de le dire, répond M. Graham. Il est certainement vrai que, si nous avions eu un chef permanent, il aurait eu plus d'autorité pour présenter la réaction du parti.» Les sondeurs ne sont pas aussi sûrs que cela aurait fait une différence: selon eux, la bonne performance du PLC dans les sondages serait le fruit d'une sorte de fantasme.

«Lorsqu'un parti n'a pas de chef, les électeurs ont tendance à projeter sur ce parti ce qu'ils voudraient y voir, parce qu'ils n'ont rien sur quoi se montrer tatillons, croit Nik Nanos, le président de la firme SES Research. En un sens, cela a été bénéfique pour les libéraux de ne pas avoir de chef, mais le fait que les libéraux ont augmenté leur score dans les sondages au cours des derniers mois ne signifie pas que cette tendance se poursuivra une fois qu'ils se seront choisi un chef.» En d'autres mots, si le PLC avait eu un chef, il aurait exploité les erreurs de M. Harper, mais il aurait aussi été affaibli par celles de son propre leader.

Quoi qu'en dise le chef intérimaire, les bons résultats des libéraux peuvent difficilement s'expliquer par la performance parlementaire de leurs députés. La députation libérale a en effet été déboussolée par son statut d'opposition. Ayant perdu l'habitude de s'en remettre uniquement au service de recherche de leur parti pour obtenir des informations sur le fonctionnement de l'État, les députés n'ont souvent pas su formuler des critiques étayées à l'égard des initiatives gouvernementales. Ayant oublié que, devenus simples critiques parmi tant d'autres, ils devaient solliciter les médias pour faire parler d'eux, ils ont souvent vu leurs trouvailles sur le gouvernement tomber à plat.

«En janvier dernier, beaucoup ont dit qu'il serait difficile pour les conservateurs de former le gouvernement puisque très peu de membres de l'équipe de Harper avaient connu le pouvoir. Ce fut la même chose pour nous. Plusieurs de nos membres n'ont jamais connu les années dans l'opposition. Alors, il a fallu apprendre», explique un libéral bien branché sur la colline, fidèle, mais lucide.

Les libéraux ont été difficiles à suivre à plusieurs égards. Ainsi, après s'être prononcés contre le premier budget conservateur, ils ont voté en faveur «par erreur». (À ce jour, les spéculations vont toujours bon train sur le degré de planification de cette «erreur».)

Lors du débat sur le prolongement de la mission canadienne en Afghanistan, la plupart des libéraux se sont levés pour voter contre et quelques-uns, dont M. Graham, ont voté pour. Le meneur de la course au leadership, Michael Ignatieff, s'est également dit en faveur du prolongement. C'est pourtant ce parti qui, cinq ans plus tôt, a envoyé les troupes canadiennes dans ce pays lointain.

Désorganisation

M. Graham ne trouve pas matière à critiques pour autant. «La perception des hommes et des femmes politiques, c'est qu'il faut de l'unité. Mais je ne suis pas certain que les citoyens normaux pensent comme cela. Ils se disent que ce sont tous des êtres humains, que c'est comme dans une famille, une femme peut penser différemment de son mari sans que cela mène au divorce.»

Plus récemment, le caucus libéral a été incapable d'adopter une stratégie commune sur le fameux projet de loi sur la responsabilité. Sénateurs et députés libéraux se sont contredits sur les modifications qu'ils réclament pour le projet de loi, contribuant au va-et-vient du projet de loi entre la Chambre des communes et le Sénat, qui perdure toujours. Sans compter la multitude de projets de loi privés qu'ils ont appuyés alors qu'ils s'y opposaient lorsqu'ils formaient le gouvernement (adoption d'une loi antibriseurs de grève, bonification du programme de l'assurance-emploi).

La désorganisation libérale s'est aussi fait sentir ailleurs, lors des rencontres privées entre partis où s'organise le spectacle parlementaire. C'est qu'en contexte minoritaire, les partis négocient constamment la planification des travaux en comité et en Chambre, s'échangeant des informations précieuses sur leur position à venir, question de permettre aux autres partis de peaufiner leur stratégie. «C'est rendu tellement compliqué, déplore un stratège bloquiste qui requiert l'anonymat. On ne sait jamais ce que les libéraux vont faire. Il y en a la moitié qui votent d'une façon et le reste, d'une autre. Il est difficile de prévoir les coups.»

Dans le foyer de la Chambre des communes, là où se font et se défont les histoires politiques, il n'est pas rare de trouver davantage d'adjoints parlementaires libéraux que de députés pour prendre la parole. Par exemple, quand le gouvernement a annoncé la création d'une liste de passagers aériens indésirables, ces conseillers s'y sont pris à quatre reprises pour trouver un porte-parole sur le sujet. Bill Graham? Il n'a pas réfléchi à cette question. Le critique officiel du parti en matière de transports, David McGuinty? Absent. Irwin Cotler? Parti aussi. Finalement, au moins une heure plus tard, ils ont mis en ligne l'ex-ministre des Transports, Jean Lapierre.

«Les médias sont en partie responsables, estime le conseiller libéral. Ce sont 50 % de nos ministres qui ont été réélus, mais ils n'ont pas obtenu les dossiers dont ils s'occupaient auparavant. Cela a créé de la confusion. Les gens étaient habitués de consulter Ralph Goodale sur les questions financières. Mais Ralph est notre critique pour les affaires étrangères. Pour les affaires étrangères, les journalistes avaient tendance à aller consulter notre chef intérimaire, Bill Graham. Mais lui s'occupe maintenant de la santé. Et pour la santé, les gens allaient voir Ujjal Dosanjh... »

Est-ce qu'une très longue campagne à la chefferie a été une bonne chose? Oui et non, répond Bruce Anderson, de la firme Decima. Non en ce sens que cela a permis au gouvernement conservateur de définir seul l'ordre du jour. Oui parce que, en laissant toute la place aux conservateurs, cela a permis d'accorder plus d'attention à son autodestruction récente.

«Était-ce le fruit d'une réflexion avisée ou un heureux hasard? Difficile à dire, lance à la blague M. Anderson. Il n'en demeure pas moins que, il y a quelques mois à peine, les gens se demandaient si le prochain gouvernement serait conservateur majoritaire ou conservateur minoritaire. Maintenant, il est devenu légitime de se demander qui remportera l'élection. Alors, avec le recul, si vous aviez donné le choix aux libéraux entre attendre six mois pour se donner un nouveau chef et redevenir compétitifs sur le marché politique ou avoir immédiatement un leader, je crois qu'ils auraient dit: attendons six mois.»






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