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    Il y a 25 ans, la nuit des longs couteaux - Une Constitution inachevée

    Benoît Pelletier estime que la reconnaissance de la nation québécoise est inévitable

    4 novembre 2006 |Robert Dutrisac | Canada
    Pierre Elliott Trudeau (à droite) en compagnie de Jean Chrétien (à gauche) et de John Roberts pendant la rencontre du 5 novembre 1981.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Pierre Elliott Trudeau (à droite) en compagnie de Jean Chrétien (à gauche) et de John Roberts pendant la rencontre du 5 novembre 1981.
    Québec — Dans la nuit du 4 au 5 novembre 1981 — il y a 25 ans presque jour pour jour —, sept premiers ministres provinciaux du Canada anglais s'entendaient avec Ottawa sur une nouvelle Constitution pour le Canada, rapatriée l'année suivante. Ils avaient négocié toute la nuit en l'absence des représentants québécois, et sans en parler à la délégation québécoise. Ce fut ce qu'il est convenu d'appeler «la nuit des longs couteaux». Le matin du 5 novembre, les sept premiers ministres plaçaient René Lévesque devant le fait accompli: ils avaient renié leurs signatures et brisé le front commun des huit provinces.

    On ignore d'ailleurs qui a employé pour la première fois l'expression «la nuit des longs couteaux» pour désigner cette nuit du 5 novembre où René Lévesque et les membres de sa délégation regagnaient l'hôtel Plaza de la Chaudière à Hull pendant que, de l'autre côté de l'Outaouais, les émissaires de Pierre Trudeau et les premiers ministres du Canada anglais négociaient pour enfin s'entendre sur le rapatriement de la Constitution, une Charte des droits de la personne et une formule d'amendement. Le journaliste Michel Vastel a écrit qu'il croyait que c'est Jean Paré, l'ancien éditeur du magazine L'Actualité, qui l'avait pondue dans un éditorial. Joint hier, Jean Paré ne se souvient pas d'avoir utilisé l'expression. Dans sa biographie de René Lévesque, Pierre Godin écrit que William Johnson l'a attribuée erronément à Claude Morin. D'autres se souviennent que c'est feu Jean V. Dufresne qui en serait l'auteur. De son côté, Stéphane Dion n'aimait pas cette «nuit des longs couteaux», qui désigne l'élimination sanglante de la milice SA par Hitler en 1934 et non pas «un désaccord constitutionnel dans une démocratie pacifique».

    Quoi qu'il en soit, cette victoire de Pierre Trudeau survenait au terme d'une conférence fédérale-provinciale «interminable», nous dit Martine Tremblay, la directrice de cabinet de Lévesque à l'époque. Cette conférence historique avait en effet duré du lundi au jeudi.

    Pierre Trudeau avait annoncé son intention de rapatrier la Constitution l'été suivant le référendum de mai 1980 alors que le gouvernement Lévesque se remettait à peine de cette cuisante défaite. En 1971 à Victoria, le premier ministre canadien avait d'ailleurs tenté de renouveler la Constitution en profitant de l'affaiblissement du gouvernement de Robert Bourassa, qui sortait tout juste de la Crise d'octobre, rappelle le sénateur Jean-Claude Rivest.

    Trahison

    Même en mauvaise posture, René Lévesque n'avait pas le choix: il devait négocier avec Ottawa. «On avait fait des sondages. La population voulait qu'on aille négocier, d'autant plus que les fédéraux avaient promis qu'il y aurait un renouvellement du fédéralisme», souligne Claude Morin, l'incontournable ministre des Affaires intergouvernementales de l'époque.

    De retour à Québec, le lundi 9 novembre 1981, René Lévesque, dans son message inaugural à l'Assemblée nationale, n'avait pas décoléré: il blâmait les sept premiers ministres du Canada anglais, qui, «en déchirant allègrement» leurs signatures, avaient enlevé le droit de veto traditionnel du Québec, qui n'avait pas pu obtenir un droit de retrait, avec compensation financière, à l'égard des amendements constitutionnels. «Le Québec a été honteusement trahi», avait-t-il déclaré, en ajoutant que cette nouvelle Constitution avait été fabriquée «en une nuit de fourberies».

    «C'est une trahison», estime Louis Bernard, alors secrétaire général du gouvernement, qui fut présent tout au long de la conférence. «C'était tout à fait inattendu.» On n'avait pas prévu que les sept premiers ministres renieraient l'accord interprovincial qu'il avait signé avec René Lévesque le 16 avril 1981 et, surtout, qu'ils concluraient une entente avec Ottawa sans la soumettre à la délégation québécoise.

    Claude Morin et Martine Tremblay sont plus nuancés. «C'est un effritement graduel qui a commencé en septembre», précise Claude Morin.

    Martine Tremblay croit qu'on a beaucoup trop théâtralisé les événements qui ont ponctué cette conférence. «L'abandon du Québec a été graduel», estime-t-elle.

    «Nous avions toujours un espoir de garder le front commun le plus longtemps possible mais, en même temps, c'était un défi presque inatteignable», relate Martine Tremblay. L'isolement du Québec, «c'était presque une fatalité».

    Dès l'annonce des intentions de Pierre Trudeau à l'été de 1980, «l'objectif, c'était de bloquer la démarche d'Ottawa. Le rouleau compresseur était parti», signale Mme Tremblay. Le front commun des huit provinces, auquel Ottawa ne s'attendait pas et qui a bousculé son échéancier, a tout de même tenu pendant un an, fait valoir Claude Morin, qui était l'instigateur de ce front commun.

    La seule chose que le Québec pouvait espérer — même si René Lévesque négociait de bonne foi —, c'était que la conférence n'aboutisse pas, estime Mme Tremblay. C'est ce que la délégation québécoise espérait «secrètement», se rappelle-t-elle. «Il est arrivé un moment où c'était la seule manière pour le Québec de s'en sortir.»

    De ces événements qui ont conduit à une Constitution modifiée sans le consentement du Québec, il reste «une sorte de remords» au Canada anglais, croit Claude Morin. «Ils savent très bien que les fédéraux avaient eu un comportement incorrect envers le Québec. C'est à cause de cela qu'il y a eu Meech. C'est à cause de cela que l'on parle de nouveau de la reconnaissance du Québec.»

    La reconnaissance

    Par les temps qui courent, le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, parle beaucoup d'une reconnaissance du Québec enchâssée dans la Constitution. Hier encore, lors d'une interpellation à l'Assemblée nationale, le ministre a lu un texte mûrement préparé. «La reconnaissance de la spécificité du Québec n'est pas un caprice, elle est même nécessaire, car la constitution d'un pays est un miroir, et il est impérieux que, dans ce miroir, dans la Constitution, les Québécois se reconnaissent pleinement.» En insistant sur la nécessité de cette reconnaissance, Benoît Pelletier réfutait l'argument de Stéphane Dion qui affirmait que cette reconnaissance, si elle était «souhaitable», n'était «pas nécessaire».

    Dans son texte, Benoît Pelletier s'oppose aussi à l'assertion de Justin Trudeau — sans le nommer — qui a affirmé récemment que la reconnaissance du Québec comme nation, «c'est une idée du XIXe siècle». Et le ministre l'a fait en citant au mot près Pierre Trudeau, sans mentionner toutefois que la citation venait du père de Justin Trudeau. «Ce n'est pas l'idée de nation qui est rétrograde, c'est l'idée voulant qu'elle soit nécessairement souveraine», a déclaré Benoît Pelletier, se rendant coupable d'un plagiat sans doute involontaire. Pierre Trudeau a écrit cette phrase en 1962 dans son texte intitulé «La nouvelle trahison des clercs».

    Le reconnaissance de la nation québécoise — M. Pelletier parle aussi de la reconnaissance de sa spécificité, les mots important moins, à ses yeux, que les conséquences juridiques de cette reconnaissance — constituerait «une source d'apaisement dans ce débat» et «contribuerait sans aucun doute à faire du Canada un pays plus uni et plus fort».

    Non seulement cette reconnaissance est-elle nécessaire, mais elle est inévitable. «À ceux, dans le reste du Canada, qui craignent la reprise du débat constitutionnel portant sur la spécificité du Québec, je tiens à dire que celui-ci est inévitable», a déclaré le ministre.

    En entrevue au Devoir, Benoît Pelletier tient surtout à préciser qu'il n'entrevoit pas de négociations constitutionnelles dans un avenir prévisible. On en revient à la déclaration de Jean Charest: «Le fruit n'est pas mûr.» Et s'il faut tirer un enseignement des négociations de 1981, c'est que «le débat est extrêmement délicat», estime M. Pelletier. «Est-ce que le Québec pourrait être isolé à nouveau? C'est possible. Et c'est pour cela que c'est un dossier avec lequel il faut être très prudent. Le Québec ne peut pas se permettre d'autres échecs.»
    Pierre Elliott Trudeau (à droite) en compagnie de Jean Chrétien (à gauche) et de John Roberts pendant la rencontre du 5 novembre 1981. René Lévesque












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