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Les tournées d'artistes menacées

Stéphane Baillargeon   19 octobre 2006  Canada
Les effets négatifs des compressions budgétaires du ministère des Affaires étrangères (MAE), annoncées en septembre, se font déjà sentir sur les compagnies artistiques québécoises qui organisent des tournées à l'étranger. Certaines ont pris la route malgré les déficits prévus en raison du retrait fédéral. À moyen terme, la décision d'Ottawa pourrait faire s'écrouler tout un pan du réseau mondial de diffusion érigé au cours des dernières décennies par les troupes nationales les plus prestigieuses.

Le ministère a amputé de quelque 12 millions en deux ans son volet dit de la démocratie publique, qui comprend les relations culturelles internationales. Traditionnellement, les sommes annuelles consacrées aux tournées artistiques ne dépassaient pas la barre des 2,5 millions.

Les artistes du Québec ont davantage bénéficié de cette aide, tout simplement parce que leurs productions s'avèrent plus en demande hors frontière. Certaines années, en danse contemporaine par exemple, les compagnies montréalaises raflaient jusqu'à 80 % des subventions. Le Québec paiera donc davantage que les autres provinces pour l'abandon du volet culturel de la diplomatie canadienne.

La compagnie Dynamo Théâtre fait déjà les frais de ces compressions, en plus de subir les contrecoups des tergiversations administratives du MAE. La troupe vient de commencer, en Alaska, une tournée qui totalisera 35 représentations dans huit États américains. Elle a déposé une demande d'aide au ministère avant le 1er août, réclamant 36 000 $ sur un budget total de tournée de 182 000 $. La troupe a pris la route sans avoir obtenu de réponse de la part des fonctionnaires et avec un déficit appréhendé totalisant 19 % de l'enveloppe.

«Nous avons préparé cette tournée pendant plus de deux ans et les contrats sont signés depuis des mois: nous ne pouvions donc pas reculer», a dit au Devoir Pierre Leclerc, directeur de Dynamo Théâtre. «Ce serait vraiment odieux, y compris pour l'image du Canada à l'étranger, de ne pas respecter nos engagements.» En même temps que le Dynamo, une douzaine d'autres compagnies québécoises de théâtre avaient déposé des demandes d'aide à l'exportation de leurs productions.

La petite troupe de cirque Les Sept Doigts de la main pâtit aussi de la décision d'Ottawa. La très grande majorité de ses spectacles est offerte à l'étranger. Traces, la dernière création, sera à la Tohu de Montréal la semaine prochaine après une série de quelque 70 représentations, surtout en Europe. Pour une nouvelle tournée dans trois villes françaises cet hiver, les cirqueux ne recevront pas les quelque 12 000 $ réclamés d'Ottawa sur un budget de 100 000 $. «Nous créons de l'emploi, nous représentons le Canada à l'étranger et nous coûtons très peu cher», a commenté Nassib El-Husseini, directeur général de la compagnie montréalaise. «L'investissement me semble excellent, même d'un strict point de vue économique.»

L'effet sera encore plus néfaste à moyen terme. Les compagnies pourraient tout simplement annuler des tournées, les contributions étatiques, aussi faibles soit-elles, servant souvent de levier pour les montages financiers. Un petit trou peut venir à bout d'un grand navire.

«Le retrait complet du MAE mettra nos activités en péril», a affirmé Félix Martel, directeur général de la Compagnie Marie Chouinard. Environ 90 % des représentations de la troupe de danse sont offertes à l'extérieur du pays. L'an dernier, la contribution du MAE a représenté 16 % du total des enveloppes gouvernementales de l'entreprise artistique. «La danse ne subit pas la barrière de la langue, a poursuivi le directeur. Nous développons de nouveaux marchés en Asie, en Europe de l'Est. Mais nous risquons de frapper un mur très bientôt.»

«Pourquoi?» «Euh... »

Affaires étrangères et Commerce international Canada ont amputé leur Fonds pour la diplomatie publique (FPP) dans le cadre des compressions de plus d'un milliard imposées aux dépenses gouvernementales par le Conseil du trésor le mois dernier. La diplomatie publique (ou «ouverte») consiste à «parler d'une voix cohérente et influente à tous ceux qui ont de l'influence dans une société, et pas seulement au gouvernement», selon les documents ministériels. Elle comprend les démarches faites par les artistes mais aussi celles des enseignants, des chercheurs et des spécialistes.

Au total, 3,8 millions de dollars ont été retranchés de ce fonds pour l'année budgétaire en cours et huit autres millions tomberont en 2007-08, à compter du 1er mars. Bon an, mal an, jusqu'au moment des compressions, le budget annuel du FPP s'élevait à 25 millions. Il comprend le programme de Relations culturelles internationales, dont le budget avoisine les 4,7 millions par année et dont environ la moitié allait traditionnellement à l'appui aux tournées. Les sommes en jeu pour les artistes demeurent donc minimes. Le budget total du ministère oscille autour de 1,5 milliard par année.

Les fonctionnaires ne peuvent pas encore préciser dans le détail quelles fonctions seront affectées. Il n'est même pas possible de savoir pourquoi le FPP est particulièrement visé. «Le mandat du gouvernement est de réviser tous les programmes, a commenté André Lemay, porte-parole du MAE. La décision concernant le programme de la diplomatie publique découle de là. Le détail de la mise à exécution viendra plus tard.»

Outre la diplomatie ouverte, un seul autre programme est affecté, qui dispose d'une enveloppe de 1,3 million pour la promotion des jeunes entrepreneurs. Le reste des mesures de restriction touchera différents volets administratifs, les «activités à l'étranger» des diplomates étant comprimées de 14 millions et la «consolidation des missions» écopant d'une réduction de 4,25 millions. Le MAE annonce aussi la fin d'une enveloppe spéciale consacrée aux négociations sur le bois d'oeuvre à cause, évidemment, de la récente entente conclue avec les États-Unis.

À l'instar d'autres organismes et de la plupart des compagnies artistiques consultées au cours des derniers jours, le Conseil québécois du théâtre (CQT) a écrit au ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, pour dénoncer cette décision. Dans sa lettre datée du 29 septembre, le CQT rappelle qu'il réclamait au contraire une augmentation de l'aide aux relations culturelles internationales «pour répondre plus efficacement» et «s'adapter aux nouvelles tensions du marché international».

Pour la clientèle cible, cette décision semble difficile à justifier du point de vue de l'efficacité. «Nous faisons des miracles avec le peu d'argent disponible», a expliqué Raymonde Gazaille, directrice générale du CQT et signataire de la lettre au MAE. «Nous pouvons très facilement démontrer la rentabilité de ce programme à tous points de vue, aussi bien économique que diplomatique.»

D'où la question sur toutes les lèvres des artistes québécois depuis quelques jours: pourquoi sabrer dans ce petit programme efficace et aux grandes conséquences dans un milieu souvent en manque de financement? Le porte-parole d'un organisme des arts de la scène a émis l'hypothèse selon laquelle le gouvernement conservateur voudrait clouer le bec aux «autres voix» du Canada à l'étranger pour ainsi refermer la «diplomatie ouverte». Un autre a parlé d'une «méconnaissance totale des conservateurs de la réalité artistique québécoise», beaucoup plus tournée vers l'étranger. «Je ne comprends pas cette décision, a pour sa part déclaré Pierre Leclerc, du Théâtre Dynamo. Les sommes en jeu sont tellement ridicules qu'il ne peut s'agir que d'une décision idéologique.»

Les directeurs de compagnie interrogés ont finalement souligné que les ambassades canadiennes ne se gênent pas pour réclamer leur lot de billets et inviter des personnalités étrangères aux premières de leurs spectacles en tournée. «Dans les prochains mois, nous allons recevoir les diplomates même si Ottawa ne contribue plus à nos tournées», a dit l'un d'eux, désolé de cette situation paradoxale. «Nous avons songé à les interdire des salles, mais nous ne le ferons pas. Ce serait bête et mesquin de les priver de beauté... »






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