La descente de Stephen Harper
Quand les députés sont rentrés à Ottawa cette semaine, plus personne ne discutait de l'éventualité imminente d'une majorité conservatrice ni de la possibilité de voir le premier ministre Stephen Harper provoquer la défaite de son gouvernement avant que les libéraux n'aient choisi leur nouveau chef. Aujourd'hui, il apparaît de plus en plus probable que le gouvernement Harper ne tombera qu'au printemps, avec le dépôt de son budget, et plusieurs observateurs commencent même à se demander s'il sera en mesure de former un gouvernement minoritaire aux prochaines élections.
La chute des appuis au Parti conservateur a commencé avec le vote visant à prolonger la mission du Canada en Afghanistan, nous indiquent les sondeurs. Peu importe les mérites de cette décision, il faut reconnaître que d'un point de vue politique, cette décision n'était pas très sage, tout particulièrement au Québec.
Et pour cause. À Londres, le 11 septembre dernier, le chef du Parti conservateur britannique, David Cameron, a critiqué la politique étrangère du président américain George W. Bush en la qualifiant de «simpliste». Sans faire siennes les objections de son ancienne chef de parti, l'ex-première ministre Margaret Thatcher, M. Cameron a réclamé un «rééquilibrage» des rapports étroits entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Le jour suivant, le Times de Londres titrait «Cameron et Thatcher divisés», une manne tombée du ciel pour un homme qui aspire à être le prochain premier ministre de la Grande-Bretagne.
Le 11 septembre dernier, Stephen Harper invitait plutôt les Canadiens à prendre la «menace du terrorisme» de front. Entourés de familles ayant perdu un proche dans les attentats du 11-Septembre ou pendant la guerre en Afghanistan, M. Harper a tenu à leur offrir quelques mots d'encouragement: «En raison de cette guerre contre le terrorisme, des gens du monde entier sont venus ensemble offrir une meilleure vision du futur à toute l'humanité.» Après avoir entendu un message semblable le jour même de la bouche du président Bush, Le Soleil titrait: «Deux pays, même discours», un titre qui a dû faire faire des cauchemars aux conservateurs du Québec.
Il est facile de comprendre pourquoi les guerriers de la défense nationale ont incité le précédent gouvernement libéral à approuver la mission à Kandahar. Et depuis que l'ancien premier ministre Jean Chrétien a engagé le Canada dans l'opération «Liberté immuable» visant à renverser les talibans, nos diplomates ont toujours soutenu cette participation. Même le chef néo-démocrate Jack Layton a applaudi quand le chef de l'état-major, le général Rick Hillier, a déclaré que notre mission à Kandahar consistait à tuer «les meurtriers et les salauds».
Mais il n'est pas facile de comprendre pourquoi les conseillers de M. Harper n'ont pas compris que le fait de vendre cette mission alignerait inévitablement la rhétorique de M. Harper sur celle du président Bush. Pas plus qu'il est facile de saisir pourquoi ils n'ont pas prévu qu'il serait difficile d'empêcher les adversaires du gouvernement de se regrouper autour des guerres en Afghanistan et en Irak.
Quelques jours après le vote, j'ai eu l'occasion de demander à M. Harper pourquoi il avait déclaré en Chambre qu'il prolongerait la mission pour un an si les partis d'opposition lui refusaient une rallonge de deux ans. Pourquoi n'a-t-il pas laissé au Parlement le soin de partager la responsabilité du prolongement de la mission ou celle de l'avoir fait avorter? Il aurait été assez facile d'expliquer une telle décision à nos alliés de l'OTAN.
M. Harper, le regard plaintif, a répondu que les troupes canadiennes effectuaient un travail très difficile en Afghanistan et que nous avions des obligations envers nos alliés, des alliés qui, nous le savons maintenant, ne sont pas pressés de payer le prix de cet effort en retour. Pendant notre entretien, j'ai compris que son malaise était d'abord attribuable au fait qu'il avait mal calculé les voix des députés des partis d'opposition.
Selon les adjoints de Paul Martin, l'ancien premier ministre ne croyait pas que la mission à Kandahar était appropriée pour les Forces armées canadiennes, mais il avait estimé que cette mission relevait d'un «engagement» pris par le gouvernement de Jean Chrétien et avait agi en conséquence. Selon le chroniqueur Lawrence Martin, du Globe and Mail, M. Chrétien a téléphoné à ses anciens collègues le jour du vote et leur a conseillé de s'opposer à une prolongation de la mission. C'est le genre d'astuce — appelez cela du cynisme si vous voulez — qui a permis à M. Chrétien de gagner le leadership de son parti, à son deuxième essai, et de former trois gouvernements majoritaires par la suite.
Stephen Harper, lui, restera coincé avec la guerre en Afghanistan et avec George W. Bush aux prochaines élections. Il serait donc plus sage pour lui de commencer dès maintenant à développer une avenue alternative à sa stratégie électorale, actuellement fondée sur des gains au Québec.
***
Norman Spector est chroniqueur au Globe and Mail.
nspector@globeandmail.ca
La chute des appuis au Parti conservateur a commencé avec le vote visant à prolonger la mission du Canada en Afghanistan, nous indiquent les sondeurs. Peu importe les mérites de cette décision, il faut reconnaître que d'un point de vue politique, cette décision n'était pas très sage, tout particulièrement au Québec.
Et pour cause. À Londres, le 11 septembre dernier, le chef du Parti conservateur britannique, David Cameron, a critiqué la politique étrangère du président américain George W. Bush en la qualifiant de «simpliste». Sans faire siennes les objections de son ancienne chef de parti, l'ex-première ministre Margaret Thatcher, M. Cameron a réclamé un «rééquilibrage» des rapports étroits entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Le jour suivant, le Times de Londres titrait «Cameron et Thatcher divisés», une manne tombée du ciel pour un homme qui aspire à être le prochain premier ministre de la Grande-Bretagne.
Le 11 septembre dernier, Stephen Harper invitait plutôt les Canadiens à prendre la «menace du terrorisme» de front. Entourés de familles ayant perdu un proche dans les attentats du 11-Septembre ou pendant la guerre en Afghanistan, M. Harper a tenu à leur offrir quelques mots d'encouragement: «En raison de cette guerre contre le terrorisme, des gens du monde entier sont venus ensemble offrir une meilleure vision du futur à toute l'humanité.» Après avoir entendu un message semblable le jour même de la bouche du président Bush, Le Soleil titrait: «Deux pays, même discours», un titre qui a dû faire faire des cauchemars aux conservateurs du Québec.
Il est facile de comprendre pourquoi les guerriers de la défense nationale ont incité le précédent gouvernement libéral à approuver la mission à Kandahar. Et depuis que l'ancien premier ministre Jean Chrétien a engagé le Canada dans l'opération «Liberté immuable» visant à renverser les talibans, nos diplomates ont toujours soutenu cette participation. Même le chef néo-démocrate Jack Layton a applaudi quand le chef de l'état-major, le général Rick Hillier, a déclaré que notre mission à Kandahar consistait à tuer «les meurtriers et les salauds».
Mais il n'est pas facile de comprendre pourquoi les conseillers de M. Harper n'ont pas compris que le fait de vendre cette mission alignerait inévitablement la rhétorique de M. Harper sur celle du président Bush. Pas plus qu'il est facile de saisir pourquoi ils n'ont pas prévu qu'il serait difficile d'empêcher les adversaires du gouvernement de se regrouper autour des guerres en Afghanistan et en Irak.
Quelques jours après le vote, j'ai eu l'occasion de demander à M. Harper pourquoi il avait déclaré en Chambre qu'il prolongerait la mission pour un an si les partis d'opposition lui refusaient une rallonge de deux ans. Pourquoi n'a-t-il pas laissé au Parlement le soin de partager la responsabilité du prolongement de la mission ou celle de l'avoir fait avorter? Il aurait été assez facile d'expliquer une telle décision à nos alliés de l'OTAN.
M. Harper, le regard plaintif, a répondu que les troupes canadiennes effectuaient un travail très difficile en Afghanistan et que nous avions des obligations envers nos alliés, des alliés qui, nous le savons maintenant, ne sont pas pressés de payer le prix de cet effort en retour. Pendant notre entretien, j'ai compris que son malaise était d'abord attribuable au fait qu'il avait mal calculé les voix des députés des partis d'opposition.
Selon les adjoints de Paul Martin, l'ancien premier ministre ne croyait pas que la mission à Kandahar était appropriée pour les Forces armées canadiennes, mais il avait estimé que cette mission relevait d'un «engagement» pris par le gouvernement de Jean Chrétien et avait agi en conséquence. Selon le chroniqueur Lawrence Martin, du Globe and Mail, M. Chrétien a téléphoné à ses anciens collègues le jour du vote et leur a conseillé de s'opposer à une prolongation de la mission. C'est le genre d'astuce — appelez cela du cynisme si vous voulez — qui a permis à M. Chrétien de gagner le leadership de son parti, à son deuxième essai, et de former trois gouvernements majoritaires par la suite.
Stephen Harper, lui, restera coincé avec la guerre en Afghanistan et avec George W. Bush aux prochaines élections. Il serait donc plus sage pour lui de commencer dès maintenant à développer une avenue alternative à sa stratégie électorale, actuellement fondée sur des gains au Québec.
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Norman Spector est chroniqueur au Globe and Mail.
nspector@globeandmail.ca
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