Le Canada paie cher l'opération Méduse
Photo : Agence Reuters
Tandis que les militaires poursuivaient leur opération Méduse dans le sud de l’Afghanistan, un soldat britannique et quatre civils ont été tués hier dans un attentat suicide survenu sur un axe routier reliant Kaboul à Jalalabad, dans l’est du p
Le début de l'opération militaire Méduse a été particulièrement éprouvant pour les forces armées canadiennes engagées en Afghanistan. Lancée samedi dans le sud du pays pour déloger les talibans, cette offensive a causé la mort de cinq soldats canadiens en à peine 24 heures. Après les quatre militaires décédés dimanche, un autre a été tué hier par le tir d'un avion américain, une frappe accidentelle qui a également blessé au moins une trentaine de ses frères d'armes.
Cet incident meurtrier est survenu très tôt hier matin, lorsque deux avions de chasse américains A-10 Thunderbolt ont été appelés à appuyer des soldats canadiens tentant de prendre une place forte talibane le long du fleuve Arghandab, dans le district de Penjwaii, à l'ouest de Kandahar. Des responsables militaires ont indiqué que la plupart des soldats blessés l'avaient été de façon relativement mineure, mais que cinq d'entre eux avaient subi des blessures plus sérieuses.
«Il semble en ce moment que cinq soldats seront évacués afin de recevoir des traitements, et que les autres blessés seront sous peu de retour en service», a affirmé le brigadier-général David Fraser, commandant des forces de l'OTAN dans le sud de l'Afghanistan. Une enquête a été entreprise afin de faire la lumière sur cette affaire, a indiqué M. Fraser. Ce tir ami est le deuxième subi par l'armée canadienne de la part d'avions américains en Afghanistan. En avril 2002, un F-16 américain avait bombardé accidentellement un groupe de soldats près de l'aéroport de Kandahar, faisant quatre morts et huit blessés au sein de l'armée canadienne.
Les cinq morts survenues depuis dimanche représentent en outre les pertes les plus lourdes subies par les forces canadiennes en une période de 24 heures depuis que le Canada a commencé à déployer des troupes en Afghanistan, au début de 2002. Depuis, 32 soldats et un diplomate ont été tués, pour la plupart depuis que les Canadiens se sont installés en force dans le sud du pays, tôt cette année. En 2006, ils sont en effet une vingtaine à être tombés au combat. L'identité du soldat tué hier n'a pas été rendue publique, mais on sait que trois des militaires décédés la veille étaient originaires de la base de Petawawa.
Selon les autorités militaires, les combats seraient particulièrement violents depuis le début de la nouvelle offensive. Les insurgés ont offert une farouche résistance aux troupes canadiennes, répliquant avec des armes légères et des lance-grenades, depuis le lancement, samedi, de l'opération Méduse. «Franchement, j'ai été surpris de la résistance qu'ils ont démontrée, a déclaré le major Geoff Abthorpe, commandant de la Compagnie Bravo. J'avais bien l'impression qu'on allait leur donner un solide coup de poing.»
Mais, malgré les pertes, des représentants de l'OTAN ont qualifié l'opération de succès. L'alliance estime les pertes du côté taliban à plus de 200 morts, et au moins 80 rebelles ont été capturés. Quelque 180 autres insurgés auraient fui le champ de bataille, selon des sources d'informations locales. Et «en dépit de ces pertes, l'opération Méduse va se poursuivre», a soutenu le brigadier général Fraser. «La Force internationale d'assistance à la sécurité est déterminée à éliminer la menace des talibans dans le secteur», a ajouté le militaire.
Réplique politique
Les militaires ont beau afficher une confiance certaine, appuyés en cela par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, ces décès ont donné des munitions au chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton. Celui-ci a réitéré hier son opposition à la présence de militaires canadiens en Afghanistan, demandant le retrait immédiat des troupes.
Selon M. Layton, cette opération n'est tout simplement «pas bien équilibrée». «Les ressources sont presque toutes dirigées vers les opérations militaires. On a dépensé quatre milliards de dollars jusqu'à présent, a-t-il soutenu sur les ondes de RDI. Il faut au contraire [se tourner vers] un processus plus compréhensif pour atteindre la paix en Afghanistan et [mettre l'accent sur] la reconstruction et l'aide humanitaire.» Jack Layton juge que même si la Chambre des Communes a voté en faveur d'une prolongation de la mission canadienne jusqu'en 2009, il est temps de revoir cette position, qui se résumerait à «suivre les politiques [du président américain] George W. Bush».
Cette opinion n'est pas partagée par tous. Pour le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, «ces affrontements violents contre les talibans nous rappellent encore une fois encore les périls et les conditions difficiles auxquels sont exposés les militaires et les représentants diplomatiques qui oeuvrent en Afghanistan avec l'objectif de rétablir la paix, la justice sociale et la démocratie, a-t-il fait valoir hier. À cet effet, j'émets le voeu que leurs sacrifices n'aient pas été vains». Au bureau Bloc, on a confirmé que le parti jugerait «irresponsable» de retirer les troupes canadiennes.
Chez les libéraux, les candidats à la direction du parti sont pour leur part divisés sur la question. On sait cependant que Michael Ignatieff retirerait les troupes canadiennes dès février 2009 s'il dirigeait le gouvernement à ce moment.
Un échec inavouable?
Tandis que les pertes militaires des forces de la coalition se font plus importantes en Afghanistan, certains évoquent de plus en plus la possibilité que cette opération, menée depuis près de cinq ans dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, soit un échec dans sa forme actuelle.
«C'est un échec lamentable, et tous les signes convergent vers ce constat», lance d'emblée Samir Saul, professeur à l'Université de Montréal et spécialiste du monde arabe. À son avis, le Canada aurait donc tout intérêt à retirer «immédiatement» ses troupes du pays au lieu de chercher à «démontrer la loyauté canadienne envers les politiques américaines».
À ceux qui craignent un retour des talibans au pouvoir à Kaboul, il réplique que «les Afghans doivent décider par eux-mêmes entre l'anarchie actuelle ou le pouvoir autoritaire des talibans». M. Saul ajoute qu'«on est en train de fabriquer des terroristes à grande échelle en agissant comme une armée d'occupation. C'est la meilleure façon d'en fabriquer. Regardez ce qu'il se passe en Irak».
Marc André Boivin, coordonateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, juge quant à lui que le principal problème est le peu d'efforts qui ont été faits dans le sud du pays, à part des frappes militaires. «On voit des contrastes énormes dans le pays. Dans le Nord, des écoles et d'autres infrastructures ont été construites. Mais dans le Sud, il n'y a eu que des opérations militaires.» Selon lui, la population du Sud se tourne donc davantage vers les talibans, qui disposeraient d'ailleurs «de réserves d'hommes inépuisables».
Pour M. Boivin, l'approche strictement militariste, privilégiée jusqu'ici par les États-Unis, est donc un «échec». Mais les dirigeants militaires auraient compris qu'il est important d'aborder les problèmes sociaux et politiques, selon ce qu'il a pu observer lors de son récent séjour en Afghanistan. Pour lui, pas question de retrait des troupes, puisqu'il faut «une volonté politique durable» pour relever «les défis énormes» qui attendent encore les militaires. Pour l'instant, affirme-t-il, l'un des grands problèmes est que le gouvernement du président Amid Karzaï est considéré comme «totalement discrédité par une partie importante de la population». Difficile, dans ces conditions, d'instaurer une paix durable.
Rachad Antonius, professeur à l'Université du Québec à Montréal, estime pour sa part que «les vraies motivations derrière la présence occidentale en Afghanistan sont toutes liées à la restructuration du "Grand Moyen-orient", en lien avec le contrôle des ressources pétrolières de la région. C'est ce qui corrompt la mission du Canada et que la population ne voudra jamais accepter. On se dirige donc vers plus de violences et d'affrontements».
Avec l'Agence France-Presse et Associated Press
Cet incident meurtrier est survenu très tôt hier matin, lorsque deux avions de chasse américains A-10 Thunderbolt ont été appelés à appuyer des soldats canadiens tentant de prendre une place forte talibane le long du fleuve Arghandab, dans le district de Penjwaii, à l'ouest de Kandahar. Des responsables militaires ont indiqué que la plupart des soldats blessés l'avaient été de façon relativement mineure, mais que cinq d'entre eux avaient subi des blessures plus sérieuses.
«Il semble en ce moment que cinq soldats seront évacués afin de recevoir des traitements, et que les autres blessés seront sous peu de retour en service», a affirmé le brigadier-général David Fraser, commandant des forces de l'OTAN dans le sud de l'Afghanistan. Une enquête a été entreprise afin de faire la lumière sur cette affaire, a indiqué M. Fraser. Ce tir ami est le deuxième subi par l'armée canadienne de la part d'avions américains en Afghanistan. En avril 2002, un F-16 américain avait bombardé accidentellement un groupe de soldats près de l'aéroport de Kandahar, faisant quatre morts et huit blessés au sein de l'armée canadienne.
Les cinq morts survenues depuis dimanche représentent en outre les pertes les plus lourdes subies par les forces canadiennes en une période de 24 heures depuis que le Canada a commencé à déployer des troupes en Afghanistan, au début de 2002. Depuis, 32 soldats et un diplomate ont été tués, pour la plupart depuis que les Canadiens se sont installés en force dans le sud du pays, tôt cette année. En 2006, ils sont en effet une vingtaine à être tombés au combat. L'identité du soldat tué hier n'a pas été rendue publique, mais on sait que trois des militaires décédés la veille étaient originaires de la base de Petawawa.
Selon les autorités militaires, les combats seraient particulièrement violents depuis le début de la nouvelle offensive. Les insurgés ont offert une farouche résistance aux troupes canadiennes, répliquant avec des armes légères et des lance-grenades, depuis le lancement, samedi, de l'opération Méduse. «Franchement, j'ai été surpris de la résistance qu'ils ont démontrée, a déclaré le major Geoff Abthorpe, commandant de la Compagnie Bravo. J'avais bien l'impression qu'on allait leur donner un solide coup de poing.»
Mais, malgré les pertes, des représentants de l'OTAN ont qualifié l'opération de succès. L'alliance estime les pertes du côté taliban à plus de 200 morts, et au moins 80 rebelles ont été capturés. Quelque 180 autres insurgés auraient fui le champ de bataille, selon des sources d'informations locales. Et «en dépit de ces pertes, l'opération Méduse va se poursuivre», a soutenu le brigadier général Fraser. «La Force internationale d'assistance à la sécurité est déterminée à éliminer la menace des talibans dans le secteur», a ajouté le militaire.
Réplique politique
Les militaires ont beau afficher une confiance certaine, appuyés en cela par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, ces décès ont donné des munitions au chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton. Celui-ci a réitéré hier son opposition à la présence de militaires canadiens en Afghanistan, demandant le retrait immédiat des troupes.
Selon M. Layton, cette opération n'est tout simplement «pas bien équilibrée». «Les ressources sont presque toutes dirigées vers les opérations militaires. On a dépensé quatre milliards de dollars jusqu'à présent, a-t-il soutenu sur les ondes de RDI. Il faut au contraire [se tourner vers] un processus plus compréhensif pour atteindre la paix en Afghanistan et [mettre l'accent sur] la reconstruction et l'aide humanitaire.» Jack Layton juge que même si la Chambre des Communes a voté en faveur d'une prolongation de la mission canadienne jusqu'en 2009, il est temps de revoir cette position, qui se résumerait à «suivre les politiques [du président américain] George W. Bush».
Cette opinion n'est pas partagée par tous. Pour le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, «ces affrontements violents contre les talibans nous rappellent encore une fois encore les périls et les conditions difficiles auxquels sont exposés les militaires et les représentants diplomatiques qui oeuvrent en Afghanistan avec l'objectif de rétablir la paix, la justice sociale et la démocratie, a-t-il fait valoir hier. À cet effet, j'émets le voeu que leurs sacrifices n'aient pas été vains». Au bureau Bloc, on a confirmé que le parti jugerait «irresponsable» de retirer les troupes canadiennes.
Chez les libéraux, les candidats à la direction du parti sont pour leur part divisés sur la question. On sait cependant que Michael Ignatieff retirerait les troupes canadiennes dès février 2009 s'il dirigeait le gouvernement à ce moment.
Un échec inavouable?
Tandis que les pertes militaires des forces de la coalition se font plus importantes en Afghanistan, certains évoquent de plus en plus la possibilité que cette opération, menée depuis près de cinq ans dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, soit un échec dans sa forme actuelle.
«C'est un échec lamentable, et tous les signes convergent vers ce constat», lance d'emblée Samir Saul, professeur à l'Université de Montréal et spécialiste du monde arabe. À son avis, le Canada aurait donc tout intérêt à retirer «immédiatement» ses troupes du pays au lieu de chercher à «démontrer la loyauté canadienne envers les politiques américaines».
À ceux qui craignent un retour des talibans au pouvoir à Kaboul, il réplique que «les Afghans doivent décider par eux-mêmes entre l'anarchie actuelle ou le pouvoir autoritaire des talibans». M. Saul ajoute qu'«on est en train de fabriquer des terroristes à grande échelle en agissant comme une armée d'occupation. C'est la meilleure façon d'en fabriquer. Regardez ce qu'il se passe en Irak».
Marc André Boivin, coordonateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, juge quant à lui que le principal problème est le peu d'efforts qui ont été faits dans le sud du pays, à part des frappes militaires. «On voit des contrastes énormes dans le pays. Dans le Nord, des écoles et d'autres infrastructures ont été construites. Mais dans le Sud, il n'y a eu que des opérations militaires.» Selon lui, la population du Sud se tourne donc davantage vers les talibans, qui disposeraient d'ailleurs «de réserves d'hommes inépuisables».
Pour M. Boivin, l'approche strictement militariste, privilégiée jusqu'ici par les États-Unis, est donc un «échec». Mais les dirigeants militaires auraient compris qu'il est important d'aborder les problèmes sociaux et politiques, selon ce qu'il a pu observer lors de son récent séjour en Afghanistan. Pour lui, pas question de retrait des troupes, puisqu'il faut «une volonté politique durable» pour relever «les défis énormes» qui attendent encore les militaires. Pour l'instant, affirme-t-il, l'un des grands problèmes est que le gouvernement du président Amid Karzaï est considéré comme «totalement discrédité par une partie importante de la population». Difficile, dans ces conditions, d'instaurer une paix durable.
Rachad Antonius, professeur à l'Université du Québec à Montréal, estime pour sa part que «les vraies motivations derrière la présence occidentale en Afghanistan sont toutes liées à la restructuration du "Grand Moyen-orient", en lien avec le contrôle des ressources pétrolières de la région. C'est ce qui corrompt la mission du Canada et que la population ne voudra jamais accepter. On se dirige donc vers plus de violences et d'affrontements».
Avec l'Agence France-Presse et Associated Press
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