Laissez passer les femmes!
Lettre ouverte à Jean Lapierre, ancien ministre libéral fédéral
Léa Pascal - Entrepreneure, l'auteure donne aussi des conférences sur le «leadership au féminin».
16 juin 2006
Canada
J'aimerais réagir aux propos tenus le 30 mai dernier par Jean Lapierre, ancien ministre libéral fédéral, lors du Colloque sur la gouvernance des sociétés d'État.
M. Lapierre a déclaré être contre l'idée d'imposer un quota favorisant la représentativité des femmes à égalité avec celle des hommes aux conseils d'administration des sociétés d'État. Il a soutenu que les candidates à de tels postes n'étaient pas suffisamment nombreuses et que, pour parvenir à en nommer en aussi grand nombre, il faudrait «faire des concessions sur la compétence».
Permettez-moi, M. Lapierre, de mettre en doute cette affirmation. Au Québec, le taux d'emploi des femmes atteint actuellement un sommet historique à 55,5 %. Cependant, plus on monte dans la hiérarchie du pouvoir, plus les femmes se font rares. Depuis les cinq dernières années, le pourcentage de femmes siégeant aux conseils des plus grandes entreprises canadiennes stagne à 12,5 %. Comment expliquer cette faible représentativité alors que les taux de diplomation des femmes et de pénétration du marché du travail vont croissant?
Au Canada, plus de 87 % des sièges des conseils d'administration sont occupés par des hommes. Il m'apparaît étonnant qu'en 2006, les femmes soient si peu représentées dans la gouvernance de nos sociétés alors qu'elles pourraient ajouter de la valeur aux délibérations du conseil en contribuant à une plus grande diversité des points de vue. On ne peut expliquer cette situation que par une certaine forme de résistance... et pas nécessairement de la part des femmes. Je doute par conséquent que la bonne volonté suffise à renverser cette tendance. Il m'apparaît donc impératif qu'il y ait des règles pour permettre aux femmes de briser ce plafond de verre.
Relevez-vous!
Vous avez tenté de recruter des femmes en les suppliant à genoux, dites-vous. Eh bien, épargnez vos genoux, M. Lapierre! Cherchez ailleurs... et peut-être aussi différemment. Les femmes que vous cherchez ne se trouvent pas à l'intérieur des réseaux traditionnels que vous connaissez. Elles ont des trajectoires différentes.
Bien sûr, pour recruter des femmes, il faudra faire un peu plus d'efforts. Pour les inciter à siéger à des conseils, il faut davantage de modèles. Pour leur permettre d'acquérir l'expertise propre au fonctionnement d'un conseil, on doit leur donner accès à des réseaux de soutien.
«Si les femmes déjà qualifiées ont besoin de soutien pour devenir administratrices, on peut très bien offrir des mécanismes d'encadrement et de formation accélérée spécifiquement pour elles», affirme Monique Lefebvre, administratrice de société et psychologue en coaching d'affaires.
«Pourvoir la moitié des sièges des conseils des sociétés d'État du Québec représente un nombre de 40 femmes. Trouver 40 femmes qualifiées en quatre ans, c'est une mission tout à fait possible et réalisable», ajoute-t-elle en faisant référence au délai annoncé par Québec pour établir la parité au sein des conseils.
Une vice-présidente d'une importante entreprise privée québécoise me confiait récemment que lorsque les vice-présidents nomment un jeune homme à un poste de direction, ils disent: «C'est l'homme de la situation.» Lorsque ces mêmes collègues nomment une jeune femme à un poste équivalent, ils disent: «Avec elle, on prend un risque.» Ainsi, pour les femmes, on perpétue la règle du deux poids, deux mesures.
Combien de femmes leaders m'ont confié que dès qu'elles sont en poste, on guette leur moindre erreur, leur moindre faux pas? Pourquoi ce doute persistant à propos des compétences du leadership au féminin?
La diversité paie
Déjà, en Norvège, on a récemment imposé des quotas de représentativité des femmes aux conseils d'administration des 600 plus importantes sociétés cotées en Bourse.
Par ailleurs, aux États-Unis, une enquête menée en 2004 par l'institut de recherche Catalyst auprès de 353 des plus grandes sociétés de la planète indique que celles dont les directions sont les plus féminisées affichent les plus beaux rendements financiers.
Et observez ce qui se passe en France avec la montée de Ségolène Royal, seule candidate féminine à la présidence de la République. Bien sûr, la gent masculine de tous les partis confondus (même le sien!) remet constamment sa compétence en question, même si elle a été trois fois ministre. Comment a-t-elle gagné le coeur de la population? Parce que ses façons de faire sont radicalement différentes et au coeur des préoccupations de ses concitoyens. Cette diversité et cette complémentarité de points de vue amenées par les femmes sont profitables pour toute entreprise.
Dans un rapport du Conference Board du Canada, il est clairement démontré que la présence de femmes modifie le fonctionnement d'un conseil d'administration. Par exemple, pendant les réunions, les femmes ont des préoccupations différentes, posent des questions nouvelles et amènent d'autres points de vue. Les sujets abordés sont plus larges et deviennent ainsi plus représentatifs de tous les aspects liés à la bonne gouvernance. Cette vision nouvelle ajoute de la valeur à l'entreprise et enrichit sa gestion des risques et sa planification stratégique.
Alors, qu'attendons-nous pour laisser passer les femmes?
Le Québec est la première province canadienne à imposer un quota de femmes au sein des conseils d'administration de ses plus grandes sociétés d'État. Je salue cette initiative qui permet de donner — enfin — une voix à la diversité «invisible». C'est toute la société qui y gagne!
M. Lapierre a déclaré être contre l'idée d'imposer un quota favorisant la représentativité des femmes à égalité avec celle des hommes aux conseils d'administration des sociétés d'État. Il a soutenu que les candidates à de tels postes n'étaient pas suffisamment nombreuses et que, pour parvenir à en nommer en aussi grand nombre, il faudrait «faire des concessions sur la compétence».
Permettez-moi, M. Lapierre, de mettre en doute cette affirmation. Au Québec, le taux d'emploi des femmes atteint actuellement un sommet historique à 55,5 %. Cependant, plus on monte dans la hiérarchie du pouvoir, plus les femmes se font rares. Depuis les cinq dernières années, le pourcentage de femmes siégeant aux conseils des plus grandes entreprises canadiennes stagne à 12,5 %. Comment expliquer cette faible représentativité alors que les taux de diplomation des femmes et de pénétration du marché du travail vont croissant?
Au Canada, plus de 87 % des sièges des conseils d'administration sont occupés par des hommes. Il m'apparaît étonnant qu'en 2006, les femmes soient si peu représentées dans la gouvernance de nos sociétés alors qu'elles pourraient ajouter de la valeur aux délibérations du conseil en contribuant à une plus grande diversité des points de vue. On ne peut expliquer cette situation que par une certaine forme de résistance... et pas nécessairement de la part des femmes. Je doute par conséquent que la bonne volonté suffise à renverser cette tendance. Il m'apparaît donc impératif qu'il y ait des règles pour permettre aux femmes de briser ce plafond de verre.
Relevez-vous!
Vous avez tenté de recruter des femmes en les suppliant à genoux, dites-vous. Eh bien, épargnez vos genoux, M. Lapierre! Cherchez ailleurs... et peut-être aussi différemment. Les femmes que vous cherchez ne se trouvent pas à l'intérieur des réseaux traditionnels que vous connaissez. Elles ont des trajectoires différentes.
Bien sûr, pour recruter des femmes, il faudra faire un peu plus d'efforts. Pour les inciter à siéger à des conseils, il faut davantage de modèles. Pour leur permettre d'acquérir l'expertise propre au fonctionnement d'un conseil, on doit leur donner accès à des réseaux de soutien.
«Si les femmes déjà qualifiées ont besoin de soutien pour devenir administratrices, on peut très bien offrir des mécanismes d'encadrement et de formation accélérée spécifiquement pour elles», affirme Monique Lefebvre, administratrice de société et psychologue en coaching d'affaires.
«Pourvoir la moitié des sièges des conseils des sociétés d'État du Québec représente un nombre de 40 femmes. Trouver 40 femmes qualifiées en quatre ans, c'est une mission tout à fait possible et réalisable», ajoute-t-elle en faisant référence au délai annoncé par Québec pour établir la parité au sein des conseils.
Une vice-présidente d'une importante entreprise privée québécoise me confiait récemment que lorsque les vice-présidents nomment un jeune homme à un poste de direction, ils disent: «C'est l'homme de la situation.» Lorsque ces mêmes collègues nomment une jeune femme à un poste équivalent, ils disent: «Avec elle, on prend un risque.» Ainsi, pour les femmes, on perpétue la règle du deux poids, deux mesures.
Combien de femmes leaders m'ont confié que dès qu'elles sont en poste, on guette leur moindre erreur, leur moindre faux pas? Pourquoi ce doute persistant à propos des compétences du leadership au féminin?
La diversité paie
Déjà, en Norvège, on a récemment imposé des quotas de représentativité des femmes aux conseils d'administration des 600 plus importantes sociétés cotées en Bourse.
Par ailleurs, aux États-Unis, une enquête menée en 2004 par l'institut de recherche Catalyst auprès de 353 des plus grandes sociétés de la planète indique que celles dont les directions sont les plus féminisées affichent les plus beaux rendements financiers.
Et observez ce qui se passe en France avec la montée de Ségolène Royal, seule candidate féminine à la présidence de la République. Bien sûr, la gent masculine de tous les partis confondus (même le sien!) remet constamment sa compétence en question, même si elle a été trois fois ministre. Comment a-t-elle gagné le coeur de la population? Parce que ses façons de faire sont radicalement différentes et au coeur des préoccupations de ses concitoyens. Cette diversité et cette complémentarité de points de vue amenées par les femmes sont profitables pour toute entreprise.
Dans un rapport du Conference Board du Canada, il est clairement démontré que la présence de femmes modifie le fonctionnement d'un conseil d'administration. Par exemple, pendant les réunions, les femmes ont des préoccupations différentes, posent des questions nouvelles et amènent d'autres points de vue. Les sujets abordés sont plus larges et deviennent ainsi plus représentatifs de tous les aspects liés à la bonne gouvernance. Cette vision nouvelle ajoute de la valeur à l'entreprise et enrichit sa gestion des risques et sa planification stratégique.
Alors, qu'attendons-nous pour laisser passer les femmes?
Le Québec est la première province canadienne à imposer un quota de femmes au sein des conseils d'administration de ses plus grandes sociétés d'État. Je salue cette initiative qui permet de donner — enfin — une voix à la diversité «invisible». C'est toute la société qui y gagne!
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

