Mission afghane: un vote déchirant
17 mai 2006
Canada
Ottawa — Si tel était son but, Stephen Harper aura réussi à coincer l'opposition à Ottawa en la forçant à voter ce soir sur la prolongation de la mission canadienne en Afghanistan jusqu'en 2009. Autant le Parti libéral que le Bloc québécois sont déchirés entre la nécessité d'apporter leur soutien moral aux militaires déjà en poste et celle de respecter une opinion publique qui tourne davantage son regard vers le Darfour. Le chef conservateur, lui, s'engage avec d'autant plus de confiance qu'il estime que le pays ne sera pas appelé à intervenir de manière significative ailleurs dans le monde, y compris au Soudan.
Le NPD a décidé hier soir, au terme d'une rencontre du caucus extraordinaire, de voter contre le prolongement de la mission. «Nous appuyons la mission qui a été établie. Il y a eu quelques changements qui produisent certaines inquiétudes», a déclaré le chef Jack Layton, invoquant le caractère guerrier de l'engagement canadien.
Les partis d'opposition se sentent «bousculés», alors qu'ils ont été informés il y a à peine 36 heures de la tenue de ce vote crucial ce soir. Ils auraient préféré obtenir des réponses à certaines de leurs questions sur la nature de la mission avant d'y donner leur feu vert. Le Bloc québécois en particulier subit les pressions des militants souverainistes qui lui demandent de porter la voix «pacifiste» du Québec à Ottawa. Les députés bloquistes se rencontreront ce matin pour établir leur stratégie alors que les libéraux, réunis hier soir en caucus spécial, dévoileront la leur ce midi.
Stephen Harper rétorque que l'opposition a eu cinq ans pour se faire une idée et que le temps est venu de se mouiller. D'autant plus que c'est l'opposition qui
réclame depuis des semaines la tenue d'un vote sur tout renouvellement de la mission. Le Canada est en Afghanistan depuis le 8 octobre 2001 et, officiellement, jusqu'en février prochain. Douze Canadiens, dont un diplomate, y ont trouvé la mort.
Les partis sont coincés parce que tous avaient appuyé la mission canadienne lors d'un débat exploratoire tenu à la Chambre des communes le 11 avril dernier. Depuis, un sondage de Strategic Counsel, publié il y a dix jours par le Globe and Mail et CTV, a révélé que l'opposition à la guerre en Afghanistan a progressé dans l'ensemble du Canada, passant de 41 % à 54 % en à peine deux mois. Au Québec, elle atteindrait 70 %, contre 53 % à la mi-mars. Les électeurs bloquistes seraient également les plus susceptibles de s'opposer à la guerre, avec un taux d'opposition atteignant 75 %.
Un Québec pacifiste
Le SPQ libre a envoyé une lettre ouverte à Gilles Duceppe lui demandant de voter contre la motion conservatrice. «Lors du déclenchement de la guerre contre l'Irak, le peuple du Québec a surmonté toutes ses divisions linguistiques et ethniques pour descendre dans la rue et exprimer d'une seule voix son opposition à la guerre, écrivent Marc Laviolette et Pierre Dubuc. Un mouvement similaire est en gestation contre la guerre en Afghanistan et le Bloc doit être cette voix du Québec pacifiste à Ottawa.»
Les signataires ajoutent que «le Bloc doit voter contre la résolution sur l'Afghanistan et nous croyons qu'il doit aller jusqu'à tendre la main aux Denis Coderre, Stéphane Dion et autres députés libéraux du Québec — et du reste du Canada — et leur proposer de faire cause commune pour renverser le gouvernement sur cette question fondamentale.» Ils estiment même qu'un appui à Stephen Harper aiderait le NPD de Jack Layton à effectuer «une importante percée au Québec».
L'écrivain Robin Philpot a aussi envoyé une lettre ouverte aux députés bloquistes pour leur demander de s'opposer à la guerre en Afghanistan. «La moindre lecture de l'histoire de l'Afghanistan, que ce soit au XIXe siècle contre les Britanniques ou au XXe siècle notamment contre l'URSS, démontre qu'il s'agit d'un bourbier dans lequel ni le Canada ni le Québec n'ont intérêt à s'enfoncer», écrit-il.
En Chambre, le premier ministre s'est fait interpeller par le chef néo-démocrate, Jack Layton, qui déplore qu'une prolongation de la mission en Afghanistan empêche une intervention au Darfour. M. Harper a répondu qu'une telle intervention ne figurait pas dans ses plans. «Nous comprenons qu'un engagement de cette magnitude crée de réelles contraintes dans notre capacité de déploiement ailleurs dans le monde, a répondu M. Harper. Toutefois, à ce moment, nous n'entrevoyons pas de besoin de grande envergure pour nos troupes, y compris au Soudan.»
Un fossé béant
La motion, parrainée par Stephen Harper lui-même, tient sur une pleine page. Elle n'insiste pourtant que sur l'aspect humanitaire de l'intervention canadienne en sol afghan. «Attendu que ces efforts internationaux diminuent la pauvreté, consolident les droits de la personne et l'égalité des sexes, renforcent la société civile et permettent de bâtir un État démocratique libre, sécuritaire et autonome pour les hommes, les femmes et les enfants afghans, et attendu que l'engagement du Canada en Afghanistan cadre avec les principes du Canada — la liberté, la démocratie, la primauté du droit et les droits de la personne partout dans le monde», stipule-t-elle.
Or, lors du débat exploratoire tenu en avril dernier, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, a fait l'éloge de la mission uniquement au nom de la lutte contre le terrorisme. «Notre conception de cette opération en Afghanistan peut se résumer en trois mots: "Le Canada d'abord", avait-il déclaré en Chambre. La première stratégie de défense du Canada vise à protéger notre pays des menaces intérieurs et étrangères. Cela signifie qu'il faut aller en Afghanistan pour contrer les terroristes qui sont formés là-bas, car ces terroristes n'hésiteront pas à franchir les frontières et même les océans.»
La motion de Stephen Harper demande, outre une prolongation de la mission canadienne de deux ans, soit jusqu'en février 2009, «l'affectation de fonds et de matériel nécessaires à ce déploiement». Certains libéraux ont exprimé leur crainte hier de «signer un chèque en blanc» en donnant leur appui à une telle motion. Joe Volpe, candidat au leadership libéral, a déjà indiqué qu'il voterait contre la motion.
L'opposition se demande en outre pourquoi voter maintenant un renouvellement, alors qu'il reste plus de neuf mois à l'actuelle mission. «Nous pensions que ce débat aurait lieu quelque part en septembre ou octobre, a déclaré le critique libéral en matière de défense, Ujjal Dosanjh. Nous pensions que le gouvernement nous aurait dit quels sont nos barèmes pour mesurer le succès de la mission. Nous n'avons rien entendu à ce sujet. Et pourquoi pas [une prolongation] de trois ans? Pourquoi pas un an? Pourquoi pas quatre? Pourquoi deux?»
Le ministre de la Défense ne s'est jamais rendu disponible hier pour répondre à ces questions. Il a même été impossible de savoir si le gouvernement se sentirait lié par le résultat du vote tenu ce soir et s'il s'agissait d'un vote de confiance. Les troupes de Stephen Harper occupent 125 sièges au Parlement, les libéraux, 101, le NPD, 29, et le Bloc québécois, 51. Le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, a seulement indiqué que son gouvernement veut «projeter une image d'engagement envers cette mission».
Le NPD a décidé hier soir, au terme d'une rencontre du caucus extraordinaire, de voter contre le prolongement de la mission. «Nous appuyons la mission qui a été établie. Il y a eu quelques changements qui produisent certaines inquiétudes», a déclaré le chef Jack Layton, invoquant le caractère guerrier de l'engagement canadien.
Les partis d'opposition se sentent «bousculés», alors qu'ils ont été informés il y a à peine 36 heures de la tenue de ce vote crucial ce soir. Ils auraient préféré obtenir des réponses à certaines de leurs questions sur la nature de la mission avant d'y donner leur feu vert. Le Bloc québécois en particulier subit les pressions des militants souverainistes qui lui demandent de porter la voix «pacifiste» du Québec à Ottawa. Les députés bloquistes se rencontreront ce matin pour établir leur stratégie alors que les libéraux, réunis hier soir en caucus spécial, dévoileront la leur ce midi.
Stephen Harper rétorque que l'opposition a eu cinq ans pour se faire une idée et que le temps est venu de se mouiller. D'autant plus que c'est l'opposition qui
réclame depuis des semaines la tenue d'un vote sur tout renouvellement de la mission. Le Canada est en Afghanistan depuis le 8 octobre 2001 et, officiellement, jusqu'en février prochain. Douze Canadiens, dont un diplomate, y ont trouvé la mort.
Les partis sont coincés parce que tous avaient appuyé la mission canadienne lors d'un débat exploratoire tenu à la Chambre des communes le 11 avril dernier. Depuis, un sondage de Strategic Counsel, publié il y a dix jours par le Globe and Mail et CTV, a révélé que l'opposition à la guerre en Afghanistan a progressé dans l'ensemble du Canada, passant de 41 % à 54 % en à peine deux mois. Au Québec, elle atteindrait 70 %, contre 53 % à la mi-mars. Les électeurs bloquistes seraient également les plus susceptibles de s'opposer à la guerre, avec un taux d'opposition atteignant 75 %.
Un Québec pacifiste
Le SPQ libre a envoyé une lettre ouverte à Gilles Duceppe lui demandant de voter contre la motion conservatrice. «Lors du déclenchement de la guerre contre l'Irak, le peuple du Québec a surmonté toutes ses divisions linguistiques et ethniques pour descendre dans la rue et exprimer d'une seule voix son opposition à la guerre, écrivent Marc Laviolette et Pierre Dubuc. Un mouvement similaire est en gestation contre la guerre en Afghanistan et le Bloc doit être cette voix du Québec pacifiste à Ottawa.»
Les signataires ajoutent que «le Bloc doit voter contre la résolution sur l'Afghanistan et nous croyons qu'il doit aller jusqu'à tendre la main aux Denis Coderre, Stéphane Dion et autres députés libéraux du Québec — et du reste du Canada — et leur proposer de faire cause commune pour renverser le gouvernement sur cette question fondamentale.» Ils estiment même qu'un appui à Stephen Harper aiderait le NPD de Jack Layton à effectuer «une importante percée au Québec».
L'écrivain Robin Philpot a aussi envoyé une lettre ouverte aux députés bloquistes pour leur demander de s'opposer à la guerre en Afghanistan. «La moindre lecture de l'histoire de l'Afghanistan, que ce soit au XIXe siècle contre les Britanniques ou au XXe siècle notamment contre l'URSS, démontre qu'il s'agit d'un bourbier dans lequel ni le Canada ni le Québec n'ont intérêt à s'enfoncer», écrit-il.
En Chambre, le premier ministre s'est fait interpeller par le chef néo-démocrate, Jack Layton, qui déplore qu'une prolongation de la mission en Afghanistan empêche une intervention au Darfour. M. Harper a répondu qu'une telle intervention ne figurait pas dans ses plans. «Nous comprenons qu'un engagement de cette magnitude crée de réelles contraintes dans notre capacité de déploiement ailleurs dans le monde, a répondu M. Harper. Toutefois, à ce moment, nous n'entrevoyons pas de besoin de grande envergure pour nos troupes, y compris au Soudan.»
Un fossé béant
La motion, parrainée par Stephen Harper lui-même, tient sur une pleine page. Elle n'insiste pourtant que sur l'aspect humanitaire de l'intervention canadienne en sol afghan. «Attendu que ces efforts internationaux diminuent la pauvreté, consolident les droits de la personne et l'égalité des sexes, renforcent la société civile et permettent de bâtir un État démocratique libre, sécuritaire et autonome pour les hommes, les femmes et les enfants afghans, et attendu que l'engagement du Canada en Afghanistan cadre avec les principes du Canada — la liberté, la démocratie, la primauté du droit et les droits de la personne partout dans le monde», stipule-t-elle.
Or, lors du débat exploratoire tenu en avril dernier, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, a fait l'éloge de la mission uniquement au nom de la lutte contre le terrorisme. «Notre conception de cette opération en Afghanistan peut se résumer en trois mots: "Le Canada d'abord", avait-il déclaré en Chambre. La première stratégie de défense du Canada vise à protéger notre pays des menaces intérieurs et étrangères. Cela signifie qu'il faut aller en Afghanistan pour contrer les terroristes qui sont formés là-bas, car ces terroristes n'hésiteront pas à franchir les frontières et même les océans.»
La motion de Stephen Harper demande, outre une prolongation de la mission canadienne de deux ans, soit jusqu'en février 2009, «l'affectation de fonds et de matériel nécessaires à ce déploiement». Certains libéraux ont exprimé leur crainte hier de «signer un chèque en blanc» en donnant leur appui à une telle motion. Joe Volpe, candidat au leadership libéral, a déjà indiqué qu'il voterait contre la motion.
L'opposition se demande en outre pourquoi voter maintenant un renouvellement, alors qu'il reste plus de neuf mois à l'actuelle mission. «Nous pensions que ce débat aurait lieu quelque part en septembre ou octobre, a déclaré le critique libéral en matière de défense, Ujjal Dosanjh. Nous pensions que le gouvernement nous aurait dit quels sont nos barèmes pour mesurer le succès de la mission. Nous n'avons rien entendu à ce sujet. Et pourquoi pas [une prolongation] de trois ans? Pourquoi pas un an? Pourquoi pas quatre? Pourquoi deux?»
Le ministre de la Défense ne s'est jamais rendu disponible hier pour répondre à ces questions. Il a même été impossible de savoir si le gouvernement se sentirait lié par le résultat du vote tenu ce soir et s'il s'agissait d'un vote de confiance. Les troupes de Stephen Harper occupent 125 sièges au Parlement, les libéraux, 101, le NPD, 29, et le Bloc québécois, 51. Le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, a seulement indiqué que son gouvernement veut «projeter une image d'engagement envers cette mission».
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