Les enfants chéris du gouvernement - Des promesses bien pauvres
Dans le discours du Trône, Ottawa a remis à son agenda la lutte pour éliminer la pauvreté chez les enfants
Photo : Agence Reuters
Le premier ministre Jean Chrétien discutait avec la gouverneure générale, Adrienne Clarkson, peu avant la lecture du discours du Trône, lundi dernier.
Ottawa - Évoquer la pauvreté des enfants mène automatiquement aux bons sentiments et, chez les politiciens, aux promesses de s'y attaquer. En 1989, la Chambre des communes est même allée jusqu'à adopter à l'unanimité une résolution en faveur de l'élimination de la pauvreté infantile avant l'an 2000.
Voeux pieux et irréalistes si on se fie à ce qui s'est fait depuis. Le pourcentage d'enfants pauvres au Canada a à peine fléchi, révélait la dernière édition du profil de la pauvreté du Conseil national du bien-être social. Et ce, malgré la forte reprise économique et les promesses des libéraux d'agir.
Ils l'ont répété dans le discours du Trône de lundi dernier: «Le gouvernement mettra en oeuvre un programme d'investissements à long terme pour que les familles pauvres puissent se libérer de la dépendance envers l'aide sociale, le but étant que les enfants nés dans la pauvreté n'aient pas à en subir les conséquences toute leur vie», a lu la gouverneure générale, Adrienne Clarkson.
Le fait que Jean Chrétien doive en reparler ne signifie pas que les libéraux soient restés les bras croisés depuis 1993. Leur principale réalisation a été la Prestation nationale pour enfant qui, selon l'énoncé économique de l'automne 2000, atteindra un maximum d'environ 2500 $ par année par enfant le 1er juillet 2004. Lundi, on a promis, sans plus de détails, qu'on ferait encore plus.
La PNE a toutefois ses limites. Elle est versée à tous les parents à faibles revenus, mais les assistés sociaux de huit provinces voient leurs prestations réduites d'autant, question d'inciter les gens à retourner sur le marché du travail même si l'emploi est faiblement rémunéré, dit-on.
«Ça ne fonctionne pas comme ça dans la réalité. Et pendant ce temps, les gens qui ont le plus besoin d'aide, ceux sur l'aide sociale à qui manquent des milliers de dollars pour seulement atteindre le seuil de pauvreté, sont privés de prestations», s'attriste Sheila Regehr, directrice du Conseil national du bien-être social.
Les programmes qui auraient un vrai effet sur le retour au travail font cruellement défaut dans plusieurs provinces. Ce sont pourtant ces dernières qui devaient en créer avec les fonds économisés sur les prestations d'aide sociale. Peu l'ont fait, contrairement au Québec qu'on cite en exemple pour ses garderies à 5 $.
Tous les groupes de lutte contre la pauvreté disent que la PNE est un bon début mais qu'elle est insuffisante. Le gouvernement fédéral centre constamment son combat sur les enfants. Or un enfant n'est pas pauvre, comme ça, en vase clos. Il l'est parce que ses parents le sont. L'équation semble évidente mais, pendant qu'ils créaient la PNE, les libéraux adoptaient des mesures qui n'ont fait qu'aggraver cette pauvreté parentale.
L'insistance sur la pauvreté infantile s'explique de diverses façons. «Si la communauté n'est pas bien disposée à l'égard de mesures contre la pauvreté, il faut trouver un moyen pour qu'elle le soit et en vienne à appuyer des programmes qui changeraient la situation. Parler des enfants est alors stratégique», note, parmi d'autres raisons, Alan Mirabelli, de l'Institut Vanier de la famille.
John Anderson, directeur de la recherche au Conseil canadien de développement social, lui fait écho. «Pour certains, c'est vrai, c'est un moyen d'obtenir la sympathie des gens pour la lutte contre la pauvreté, mais pour d'autres, c'est un outil de mesure des progrès d'une société ou un reflet de leur préoccupation pour la création de chances égales pour tous. [...] Il n'y a rien de mauvais à citer la pauvreté des enfants, mais il y a problème quand on ignore les autres déterminants de la pauvreté.»
Une vision en tunnel
Actuellement, ce problème existe à Ottawa, bien que ce ne soit pas le seul gouvernement à en souffrir, note M. Anderson. De plus, le fédéral a toujours fait de la lutte contre la pauvreté infantile une priorité mais pris des décisions ailleurs qui ont un effet négatif sur les parents à faible revenu.
Premier exemple: l'aide sociale. Jusqu'en 1996, Ottawa payait la moitié de la facture dans presque toutes les provinces, dont le Québec. En réunissant les transferts destinés à la santé, à l'éducation postsecondaire et à l'aide sociale dans le Transfert social canadien, Ottawa a répondu aux provinces qui souhaitaient depuis longtemps un transfert unique et inconditionnel. Mais avec la carotte est venu le bâton, soit la réduction des transferts.
La pression sur le système de santé, qui touche plus de gens, a fait en sorte qu'une part de plus en plus grande des fonds a fini par servir à cette fin. Étudiants et professeurs ont protesté et sauvé un peu leur maigre mise, sans pour autant prévenir les hausses de frais de scolarité, mais l'aide sociale n'a eu droit à aucun champion et a écopé. Les provinces sont à blâmer puisqu'elles utilisent les transferts comme elles l'entendent, de noter M. Mirabelli.
Mais le gouvernement fédéral n'a jamais protesté contre le sort réservé à l'aide sociale et a sans cesse insisté pour que les hausses de transferts aillent à la santé. Les fonctionnaires des Finances reconnaissaient, en mars 2000, que la contribution d'Ottawa au programme d'aide sociale avait chuté. De 34 % en sept ans.
Les parents chômeurs
La réforme de l'assurance-emploi mise en oeuvre en 1996 a, de son côté, bousculé les travailleurs pauvres et saisonniers. Le gouvernement a prévu, pour les parents, le maintien du niveau de prestations, mais il n'a pas soustrait ces parents aux autres conditions du programme. Comme les autres travailleurs, ils ont vu les critères d'accès resserrés et le nombre de semaines de prestation diminué, créant souvent un trou entre la fin des prestations et la date de retour au travail. Dans certaines régions, des parents devaient piger dans leur fonds de retraite pour arriver car ils n'avaient pas le droit à l'aide sociale sans vendre leur maison ou sans épuiser leurs économies.
Les nouveaux venus sur le marché du travail, des jeunes surtout, et les personnes s'étant absentées du marché du travail, surtout des femmes mères de famille, doivent accumuler plus d'heures pour avoir droit aux mêmes prestations que les autres travailleurs. Des assouplissements ont été introduits à l'automne 2000 pour les femmes, mais la durée des prestations est restée inchangée.
D'autres décisions ont affecté les démunis. Le soutien au logement social a, par exemple, été complètement abandonné pendant des années. Depuis l'automne 2000, on débloque des fonds pour le logement dit abordable, c'est-à-dire destiné à une clientèle plus large.
L'endettement étudiant est un autre facteur de l'appauvrissement des jeunes parents. Le gouvernement a tenté de s'y attaquer, mais sa principale initiative demeure toujours le très contesté programme des bourses du millénaire. Entre-temps, cet endettement va en s'aggravant à l'extérieur du Québec, où les frais de scolarité sont beaucoup plus élevés et les programmes de bourses à peu près inexistants, la plupart des provinces privilégiant les prêts. Un diplôme donne de meilleures chances d'améliorer son sort, mais un bachelier qui termine ses études avec une dette moyenne supérieure à 24 000 $ part avec un poids.
«L'approche fédérale est truffée de contradictions et manque de cohésion», note Mme Regehr, qui souhaiterait qu'on prévienne la pauvreté. Son organisme se penche actuellement sur la situation des jeunes de 19 à 35 ans, le groupe d'âge des jeunes parents. «Ils finissent leurs études endettés, font face à des emplois précaires et à un programme d'assurance-emploi défavorable. Quand un enfant naît dans ce contexte, la pauvreté n'est pas loin.»
La lutte contre la pauvreté n'est pas la seule responsabilité d'Ottawa. Alan Mirabelli se demande par exemple ce qu'attendent les provinces pour hausser le salaire minimum. Mais Ottawa a la responsabilité de coordonner ses propres actions, ce qui fait encore défaut malgré les promesses répétées du discours du Trône.
Voeux pieux et irréalistes si on se fie à ce qui s'est fait depuis. Le pourcentage d'enfants pauvres au Canada a à peine fléchi, révélait la dernière édition du profil de la pauvreté du Conseil national du bien-être social. Et ce, malgré la forte reprise économique et les promesses des libéraux d'agir.
Ils l'ont répété dans le discours du Trône de lundi dernier: «Le gouvernement mettra en oeuvre un programme d'investissements à long terme pour que les familles pauvres puissent se libérer de la dépendance envers l'aide sociale, le but étant que les enfants nés dans la pauvreté n'aient pas à en subir les conséquences toute leur vie», a lu la gouverneure générale, Adrienne Clarkson.
Le fait que Jean Chrétien doive en reparler ne signifie pas que les libéraux soient restés les bras croisés depuis 1993. Leur principale réalisation a été la Prestation nationale pour enfant qui, selon l'énoncé économique de l'automne 2000, atteindra un maximum d'environ 2500 $ par année par enfant le 1er juillet 2004. Lundi, on a promis, sans plus de détails, qu'on ferait encore plus.
La PNE a toutefois ses limites. Elle est versée à tous les parents à faibles revenus, mais les assistés sociaux de huit provinces voient leurs prestations réduites d'autant, question d'inciter les gens à retourner sur le marché du travail même si l'emploi est faiblement rémunéré, dit-on.
«Ça ne fonctionne pas comme ça dans la réalité. Et pendant ce temps, les gens qui ont le plus besoin d'aide, ceux sur l'aide sociale à qui manquent des milliers de dollars pour seulement atteindre le seuil de pauvreté, sont privés de prestations», s'attriste Sheila Regehr, directrice du Conseil national du bien-être social.
Les programmes qui auraient un vrai effet sur le retour au travail font cruellement défaut dans plusieurs provinces. Ce sont pourtant ces dernières qui devaient en créer avec les fonds économisés sur les prestations d'aide sociale. Peu l'ont fait, contrairement au Québec qu'on cite en exemple pour ses garderies à 5 $.
Tous les groupes de lutte contre la pauvreté disent que la PNE est un bon début mais qu'elle est insuffisante. Le gouvernement fédéral centre constamment son combat sur les enfants. Or un enfant n'est pas pauvre, comme ça, en vase clos. Il l'est parce que ses parents le sont. L'équation semble évidente mais, pendant qu'ils créaient la PNE, les libéraux adoptaient des mesures qui n'ont fait qu'aggraver cette pauvreté parentale.
L'insistance sur la pauvreté infantile s'explique de diverses façons. «Si la communauté n'est pas bien disposée à l'égard de mesures contre la pauvreté, il faut trouver un moyen pour qu'elle le soit et en vienne à appuyer des programmes qui changeraient la situation. Parler des enfants est alors stratégique», note, parmi d'autres raisons, Alan Mirabelli, de l'Institut Vanier de la famille.
John Anderson, directeur de la recherche au Conseil canadien de développement social, lui fait écho. «Pour certains, c'est vrai, c'est un moyen d'obtenir la sympathie des gens pour la lutte contre la pauvreté, mais pour d'autres, c'est un outil de mesure des progrès d'une société ou un reflet de leur préoccupation pour la création de chances égales pour tous. [...] Il n'y a rien de mauvais à citer la pauvreté des enfants, mais il y a problème quand on ignore les autres déterminants de la pauvreté.»
Une vision en tunnel
Actuellement, ce problème existe à Ottawa, bien que ce ne soit pas le seul gouvernement à en souffrir, note M. Anderson. De plus, le fédéral a toujours fait de la lutte contre la pauvreté infantile une priorité mais pris des décisions ailleurs qui ont un effet négatif sur les parents à faible revenu.
Premier exemple: l'aide sociale. Jusqu'en 1996, Ottawa payait la moitié de la facture dans presque toutes les provinces, dont le Québec. En réunissant les transferts destinés à la santé, à l'éducation postsecondaire et à l'aide sociale dans le Transfert social canadien, Ottawa a répondu aux provinces qui souhaitaient depuis longtemps un transfert unique et inconditionnel. Mais avec la carotte est venu le bâton, soit la réduction des transferts.
La pression sur le système de santé, qui touche plus de gens, a fait en sorte qu'une part de plus en plus grande des fonds a fini par servir à cette fin. Étudiants et professeurs ont protesté et sauvé un peu leur maigre mise, sans pour autant prévenir les hausses de frais de scolarité, mais l'aide sociale n'a eu droit à aucun champion et a écopé. Les provinces sont à blâmer puisqu'elles utilisent les transferts comme elles l'entendent, de noter M. Mirabelli.
Mais le gouvernement fédéral n'a jamais protesté contre le sort réservé à l'aide sociale et a sans cesse insisté pour que les hausses de transferts aillent à la santé. Les fonctionnaires des Finances reconnaissaient, en mars 2000, que la contribution d'Ottawa au programme d'aide sociale avait chuté. De 34 % en sept ans.
Les parents chômeurs
La réforme de l'assurance-emploi mise en oeuvre en 1996 a, de son côté, bousculé les travailleurs pauvres et saisonniers. Le gouvernement a prévu, pour les parents, le maintien du niveau de prestations, mais il n'a pas soustrait ces parents aux autres conditions du programme. Comme les autres travailleurs, ils ont vu les critères d'accès resserrés et le nombre de semaines de prestation diminué, créant souvent un trou entre la fin des prestations et la date de retour au travail. Dans certaines régions, des parents devaient piger dans leur fonds de retraite pour arriver car ils n'avaient pas le droit à l'aide sociale sans vendre leur maison ou sans épuiser leurs économies.
Les nouveaux venus sur le marché du travail, des jeunes surtout, et les personnes s'étant absentées du marché du travail, surtout des femmes mères de famille, doivent accumuler plus d'heures pour avoir droit aux mêmes prestations que les autres travailleurs. Des assouplissements ont été introduits à l'automne 2000 pour les femmes, mais la durée des prestations est restée inchangée.
D'autres décisions ont affecté les démunis. Le soutien au logement social a, par exemple, été complètement abandonné pendant des années. Depuis l'automne 2000, on débloque des fonds pour le logement dit abordable, c'est-à-dire destiné à une clientèle plus large.
L'endettement étudiant est un autre facteur de l'appauvrissement des jeunes parents. Le gouvernement a tenté de s'y attaquer, mais sa principale initiative demeure toujours le très contesté programme des bourses du millénaire. Entre-temps, cet endettement va en s'aggravant à l'extérieur du Québec, où les frais de scolarité sont beaucoup plus élevés et les programmes de bourses à peu près inexistants, la plupart des provinces privilégiant les prêts. Un diplôme donne de meilleures chances d'améliorer son sort, mais un bachelier qui termine ses études avec une dette moyenne supérieure à 24 000 $ part avec un poids.
«L'approche fédérale est truffée de contradictions et manque de cohésion», note Mme Regehr, qui souhaiterait qu'on prévienne la pauvreté. Son organisme se penche actuellement sur la situation des jeunes de 19 à 35 ans, le groupe d'âge des jeunes parents. «Ils finissent leurs études endettés, font face à des emplois précaires et à un programme d'assurance-emploi défavorable. Quand un enfant naît dans ce contexte, la pauvreté n'est pas loin.»
La lutte contre la pauvreté n'est pas la seule responsabilité d'Ottawa. Alan Mirabelli se demande par exemple ce qu'attendent les provinces pour hausser le salaire minimum. Mais Ottawa a la responsabilité de coordonner ses propres actions, ce qui fait encore défaut malgré les promesses répétées du discours du Trône.
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