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Afghanistan - Une mission de 2,6 milliards pour le Canada

Alec Castonguay   4 mars 2006  Canada
Ottawa — Alors que les Forces armées canadiennes sont victimes d'accidents et d'attaques de plus en plus violentes en Afghanistan et que le gouvernement Harper sent monter la pression populaire ici au pays, on apprend que les coûts de la mission canadienne en Afghanistan sont en forte hausse. Depuis 2001, Ottawa a dépensé plus de 1,9 milliard de dollars pour ses activités de lutte contre le terrorisme en Afghanistan. Et selon les informations obtenues par Le Devoir, les deux prochaines années de mission du Canada dans ce pays pourraient coûter 700 millions de plus au bas mot. Sans compter, dans le domaine de l'aide internationale, les centaines de millions supplémentaires que le gouvernement devra aussi mettre sur la table.

Hier encore, l'armée canadienne a subi une attaque kamikaze à Kandahar, où le Canada dirige depuis quelques jours les forces multinationales dans cette région à haut risque, véritable fief du régime déchu des talibans et coeur de la résistance en Afghanistan. Les cinq soldats blessés s'ajoutent à une liste qui ne cesse de s'allonger depuis quelques semaines. Depuis 2001, on compte neuf soldats canadiens décédés et 36 autres qui ont été blessés.

Ces chiffres ne peuvent qu'augmenter rapidement en raison de la nouvelle mission canadienne dans le sud du pays. D'ailleurs, les hauts dirigeants de l'armée canadienne répètent sur toutes les tribunes que le danger est bien réel et que la population doit s'attendre à d'autres mauvaises nouvelles.

Cela tombe d'autant plus mal qu'un sondage CTV-Globe and Mail paru la semaine dernière indique que 62 % de la population du Canada s'oppose à la présence des soldats canadiens à Kandahar. Or il faudra s'y habituer, a prévenu le commandant en chef des forces armées, le général Rick Hillier, puisque le rôle du Canada en Afghanistan est central et pourrait donc durer encore dix ans, rien de moins.

«Ce pays est passé d'un état assez avancé à celui d'une nation qui vit à l'âge de pierre. On ne pourra pas le reconstruire en quatre ou cinq ans. L'OTAN considère cette mission avec la perspective d'être là pendant une décennie. Au bas mot. Et la demande sera très forte pour que le Canada apporte sa contribution tout au long de cette période», a soutenu Rick Hillier au Globe and Mail hier. Pour l'instant, la mission officielle du Canada en Afghanistan doit prendre fin à l'automne 2007.

Le gouvernement Harper n'a d'ailleurs pas l'intention de céder à la montée de l'inquiétude populaire. «Nous sommes très clairs dans ce dossier, nous soutenons entièrement nos troupes en Afghanistan, a affirmé hier le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay. Nous n'avons pas l'intention de tourner le dos à cette mission. Nous serons aux côtés de nos alliés.»

Bref, rien à l'horizon pour faire diminuer les coûts de la mission canadienne en Afghanistan, qui ne cessent de s'accroître. Selon les chiffres du ministère de la Défense nationale, entre 2001 et l'année fiscale 2005-06, qui prendra fin le 31 mars prochain, Ottawa a déboursé 1,714 milliard de dollars dans le cadre de ses trois opérations là-bas. Il s'agit de coûts supplémentaires, ce qui exclut les salaires et les autres frais fixes que l'armée doit acquitter chaque année, missions à l'étranger ou pas.

Plus précisément, le gouvernement a assumé une facture de 588 millions pour l'opération Apollo (2001-04), qui consistait à surveiller l'océan Indien. L'opération Athena, dans la région de Kaboul (de 2003 au début de 2006), aura quant à elle coûté 840 millions. La mission Archer, qui commence à peine et qui a nécessité de gros investissements dans le domaine de la sécurité, a déjà coûté 286 millions. La Défense nationale précise que ce dernier chiffre est encore une estimation et que la véritable facture sera connue seulement à l'automne. Total: 1,714 milliard.

Toutefois, l'opération Archer coûtera beaucoup plus cher. Selon les estimations de la Défense nationale obtenues par Le Devoir, il faudra ajouter plusieurs centaines de millions d'ici 2007. Pour l'année financière 2006-07, l'armée juge qu'elle aura besoin de 498 millions de dollars pour ses opérations à l'étranger alors que, pour l'année suivante, soit 2007-08, la somme pourrait augmenter à 512 millions.

Ce milliard de dollars en deux ans concerne toutes les opérations de l'armée dans le monde. L'armée n'a pas voulu ventiler ses chiffres en fonction des diverses missions qu'elle mène. Mais comme l'opération en Afghanistan est de très loin la plus importante avec ses 2300 soldats, elle a accaparé 70 % du budget des opérations à l'étranger en 2005-06. Ainsi, en transposant ce pourcentage minimal — minimal parce que la nouvelle mission pourrait coûter plus cher en raison des risques accrus —, on obtient au bas mot 700 millions. Mais pour ce faire, l'armée devra avoir obtenu cet argent dans les deux prochains budgets fédéraux, comme elle le demande.

Cependant, tout n'est pas encore comptabilisé. À cette somme de 2,4 milliards, il faut ajouter une autre tranche de 234 millions de dollars, utilisés pour l'achat d'équipements d'urgence destinés à l'Afghanistan.

Bref, en ajoutant ces 234 millions à la cagnotte, la mission du Canada en Afghanistan pourrait avoir coûté 2,634 milliards à l'automne 2007. Et on ne parle pas des chiffres au-delà de 2007 dans l'éventualité où les opérations du Canada se poursuivraient. À titre de comparaison, les États-Unis ont dépensé près de 400 milliards en Afghanistan et en Irak depuis 2001.

L'Agence canadienne de développement international (ACDI) aura elle aussi contribué à rebâtir l'Afghanistan. Entre 2001 et 2009, Ottawa aura investi une autre somme de 616 millions de dollars. Il s'agit d'une hausse spectaculaire compte tenu du fait qu'avant 2001, le Canada ne versait que dix millions par année en aide internationale à Kaboul.

Cette somme de 2,6 milliards représente-t-elle trop d'argent pour une telle mission? «Si l'idée consiste à réhabiliter un État, non, ce n'est pas cher», estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal.

Selon M. Coulon, il est tout à fait normal que le Canada reste sur place après 2007, comme l'a affirmé Rick Hillier. «Si on décide d'intervenir dans des États en déroute, il faut être prêt à être là à long terme. C'est le temps que ça prend pour reconstruire un pays.» Réagissant aux résultats du sondage CTV-Globe and Mail, M. Coulon souligne que les Canadiens devront s'y faire. «Les gens sont habitués à des missions de maintien de la paix consensuelles, plus faciles, [lors desquelles] le Canada patrouille une ligne de cessez-le-feu en donnant des bonbons aux enfants. Mais ce type de mission existe de moins en moins. En Afghanistan, c'est la guerre.»
 
 
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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    dimanche 5 mars 2006 07h49
    Comment, pourquoi sommes-nous dans cette galère?
    La situation des troupes canadiennes en Afghanistan soulève et pose de très sérieuses questions. «En Afghanistan, c'est la guerre», estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal. Mais ce n'est que maintenant, alors que chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles concernant nos troupes, que la population canadienne découvre que le Canada est en guerre.

    Certes, le Canada est présent dans ce pays depuis quelque temps déjà. En juillet 2003, des militaires des Forces canadiennes ont été déployés à Kaboul, au sein de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS)en vue d'une opération de soutien à la paix placée sous le mandat des Nations Unies et sous le commandement de l'OTAN. L'opération «Athena», contribution canadienne à cette opération, se traduisait par l'affectation de près de 1 900 militaires canadiens, sur la base de deux rotations de six mois. En janvier 2004, le brigadier-général Jocelyn Lacroix avait pris le commandement de la Brigade multinationale de Kaboul et, en février 2004, le lieutenant-général Rick Hillier, maintenant chef d'état-major des Forces canadiennes, avait pris celui de la FIAS.
    Tout a changé à l'automne 2005, le contingent canadien a alors été transféré à Kandahar, cette fois sous commandement américain, dans une région instable où les talibans demeurent très présents. Le tout s'est fait en catimini ou presque.
    Au cours de la campagne électorale, ce discret transfert n'a pas fait l'objet de débats. Ce n'est qu'avec la prise de commandement par le Canada de la division qui opère dans la région de Kandahar et des pertes humaines qui y surviennent, que la population se rend compte de la situation. Et même si un brigadier-général canadien dirige cette division, il est lui-même sous commandement américain.

    Ce passage discret d'une mission de soutien de la paix à une mission de guerre explique en partie que 62 % de la population du Canada s'oppose à la présence des soldats canadiens à Kandahar. Elle n'était pas prévenue.

    Se pose aussi la question du passage sous les ordres des États-Unis. Le fiasco de la politique militaire de G.W Bush en Irak et ses motivations idéologiques n'inspirent guère confiance. Et pourtant, «le gouvernement Harper n'a pas l'intention de céder à la montée de l'inquiétude populaire ». Il n'y aura même pas de débat au Parlement à ce sujet. «L'engagement en Afghanistan se poursuivra, quoi que pourraient en penser les Canadiens. » (B. Descôteaux) On peut se demander si, dans cette situation, S. Harper a en vue les intérêts de l'Afghanistan ou les relations avec les États-Unis et sa réélection.
    On peut en effet rapprocher un fait curieux et récent en se demandant fort légitimement pourquoi le ministre de la Défense, l'ancien brigadier-général Gordon O'Connor, a exhumé le 23 février dernier le bouclier antimissile que Paul Martin avait enterré précédemment. Il ne peut évidemment s'agir d'une simple prise de position par opposition à celle du gouvernement précédent. Le sujet est trop sérieux.

    Apparemment, les circonstances ne se prêtaient guère à une telle initiative. Du côté canadien, la population est loin d'être majoritairement acquise à une participation à ce dispositif, pas plus qu'elle ne voit d'un bon oeil les militaires canadiens en Afghanistan jouer le rôle de troupes combattantes actives. Par ailleurs, si le gouvernement minoritaire conservateur présentait le projet à la Chambre des communes, il risquait fort probablement un échec, puisque les trois partis de l'opposition se disent clairement contre cette initiative. Il est difficile de croire que le ministre ignorait ces données.
    Du côté des États-Unis, le bouclier semble plutôt en sommeil ou plus exactement en mode de recherche offensive. «Le Secrétaire à la Défense américain Donald Rumsfeld serait en train de développer une stratégie hautement controversée. Il s'agirait d'une nouvelle stratégie d'attaques préventives servant à contrecarrer les mesures que de nombreuses nations auraient prises afin de protéger leurs missiles du système de défense antimissile américain.» (Echo-Actu, février 2006) Il se pourrait fort que l'on discute de plusieurs options sur la stratégie à adopter et le moment n'est peut-être pas venu de mêler le Canada à ces discussions et à ces études internes militaro-indutrielles.
    C'est ce que pourrait peut-être laisser sous-entendre la déclaration de David Wilkins, ambassadeur des États-Unis au Canada: «Je ne suis au courant d'aucune nouvelle proposition ou effort visant à rouvrir des discussions sur le bouclier antimissile, tant au Canada qu'aux États-Unis.»

    Mais là encore, il est difficile de croire que le ministre de la Défense n'était pas au courant de cette situation et ne s'attendait pas à cette réponse. Il est normalement mieux informé de toutes ces questions que des journalistes qui ne disposent pas forcément des mêmes accès à des sources de renseignements confidentiels.

    Alors, se repose la question, pourquoi le ministre a-t-il rouvert ce dossier, en sachant qu'il ne déboucherait sur rien, ni du côté canadien, ni du côté américain? On ne peut voir qu'une seule réponse. Se munir d'un bouclier politique pour affronter les États-Unis dans les discussions à venir (bois d'oeuvre, par exemple) et éviter quelques «missiles» comme les États-Unis savent en tirer pour faire obstacle à des décisions d'arbitrage ou au progrès de négociations. Autrement dit, le gouvernement conservateur ferait ostensiblement preuve, à peu de frais, de ses bonnes intentions envers les États-Unis en proposant de participer au bouclier antimissile (tout en sachant qu'il n'en sera rien), en vue de faciliter le règlement de contentieux entre les deux pays. Si le gouvernement Harper arrivait à régler, à la satisfaction des industriels canadiens, l'épineuse question du bois d'oeuvre, par exemple, il pourrait en tirer profit lors des prochaines élections. Les États-Unis, par la voix de leur ambassadeur, sembleraient bien acquiescer à cette stratégie subtile.

    Le rapprochement de tous ces faits pose plus de questions qu'il ne donne de réponse. Une chose est certaine, le gouvernement Harper ne peut ignorer définitivement ce que pensent les Canadiens. Si nos troupes doivent rester dix ans en Afghanistan, selon le général Hillier, il faudrait peut-être qu'on en parle ouvertement. Combien cet engagement va coûter au Canada de pertes en vies humaines et de milliards de dollars, et pour quels résultats? Le bourbier irakien n'inspire pas confiance, avec ses pertes par centaines et ses milliards de dollars gaspillés pour rien. L'alignement sur la politique de G.W. Bush et de son administration mérite des éclaircissements. Sur tous ces points, les obtiendrons-nous?

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