Le deuil de son meilleur ennemi
Il peut être très désorientant de se voir soudainement privé de son meilleur ennemi. Comment imaginer Peter Pan sans le capitaine Crochet ou George W. Bush sans Oussama ben Laden?
Le PQ a mis des années à se remettre du départ de Pierre Elliott Trudeau. Pendant un moment, on se demandait même s'il y survivrait. Après la dégelée référendaire de 1980 et la «nuit des longs couteaux», la haine qu'ils lui vouaient avait servi de carburant aux souverainistes québécois.
Heureusement, l'esprit de Trudeau a très bien résisté aux années de Brian Mulroney. Grâce à lui, l'accord du Lac-Meech a échoué et les libéraux ont vite fait un sort aux velléités de bonne entente avec le Québec qu'aurait pu avoir John Turner. Jacques Parizeau a fait un accueil presque triomphal à Jean Chrétien, quand celui-ci lui a succédé. Il lui paraissait impossible de trouver meilleur «vilain».
Pendant longtemps, plusieurs ont craint que Paul Martin ne devienne un nouveau Mulroney. Dès le départ, l'éviction de Stéphane Dion du cabinet n'annonçait rien de bon. Le père du plan B était devenu la tête à claques idéale, que même Pierre Pettigrew et Jean Lapierre n'ont pas réussi à remplacer, malgré de très louables efforts.
Il est cependant apparu très vite que M. Martin était beaucoup trop mou pour s'opposer à ceux qu'inquiétaient ses dispositions conciliantes à l'endroit du Québec, pour autant qu'il en ait réellement eues. Sa veulerie a même réussi ce qui semblait impossible: faire regretter Jean Chrétien, dont on reconnaissait au moins le coffre.
Bien des souverainistes vont sans doute se réjouir de la défaite de M. Pettigrew dans un comté où le «vote ethnique» est prépondérant, mais un ennemi mort ne sert plus à rien. Aujourd'hui, les souverainistes se retrouvent en quelque sorte orphelins: sans les libéraux, ils n'ont plus personne à haïr ou à mépriser.
***
Depuis le temps, les souverainistes avaient appris à se servir des libéraux comme épouvantail et vice-versa. Avec les conservateurs, tout est à recommencer. Contre toute attente, Stephen Harper a fait excellente impression durant la campagne et, à première vue, les nouveaux députés conservateurs au Québec ne semblent pas être du bois dont on fait les têtes à claques.
Vue de l'extérieur, une récolte de 50 sièges sur 75 pourrait sembler un exploit remarquable pour un parti condamné à l'opposition perpétuelle, mais le recul est bien réel. Une baisse de quatre sièges n'est pas catastrophique en soi. Ce qui est nettement plus inquiétant, c'est l'effritement du pourcentage de voix recueilli par le Bloc. À 43 %, il est très loin de l'objectif de 50 % plus un que son chef avait bien imprudemment fixé.
Le problème est que l'existence même du Bloc n'a de véritable sens que dans la mesure où il s'inscrit dans une démarche vers la souveraineté. Or les résultats d'hier ne sont pas de très bon augure pour la suite des choses.
M. Duceppe a toujours pris bien soin de préciser qu'un vote pour le Bloc n'était pas un vote pour la souveraineté, mais un vote pour un parti souverainiste. En effet, il est tout à fait possible que des électeurs désireux de punir les libéraux, mais que les valeurs conservatrices indisposent, aient appuyé le Bloc, sans être disposés pour autant à voter OUI lors d'un éventuel référendum.
Le cas est sans doute plus fréquent que celui de souverainistes convaincus qui, pour une raison ou une autre, auraient décidé de voter pour un parti fédéraliste. La question est de savoir dans quelle mesure le vote du Bloc annonce un abaissement du plafond pour le OUI, maintenant que l'ennemi libéral a été puni.
S'il est réjouissant pour le camp souverainiste de voir que les communautés culturelles ne semblent plus aussi allergiques à la souveraineté, l'ampleur de la poussée conservatrice à Québec et en région, malgré une organisation déficiente, a de quoi faire réfléchir. Malgré l'accumulation des déceptions, l'espoir d'un renouvellement du fédéralisme demeure bien vivant.
***
Avant de spéculer sur la troisième période, il faudra d'abord jouer la deuxième. Durant son récent voyage en Inde, qui l'a opportunément tenu loin du pays durant le dernier droit de la campagne, le premier ministre Charest a dû se pincer en voyant les sondages qui plaçaient son ancien parti en première place dans la région de Québec.
Son propre gouvernement a atteint un tel sommet d'impopularité qu'il a pratiquement perdu la maîtrise de son destin. Sans un coup de main providentiel, la côte à remonter est trop abrupte. L'arrivée d'un gouvernement conservateur à Ottawa apparaît justement comme un cadeau du ciel.
Les déclarations répétées de Stephen Harper ont dû sonner comme de la musique aux oreilles de M. Charest: «Notre nouveau gouvernement va travailler avec le gouvernement du Québec dans le respect de ses compétences, dans la reconnaissance des caractéristiques de la société québécoise, dans la promotion du fédéralisme d'ouverture. Et selon le modèle du Sommet de la Francophonie, nous allons permettre au Québec d'exprimer sa culture dans des forums internationaux comme l'Unesco. Nous allons le faire.»
Avec une minorité aussi fragile, il faudra voir dans quelle mesure le nouveau premier ministre du Canada sera en mesure de tenir parole. Plus encore qu'au lendemain des élections de juin 2004, la Chambre des communes prendra l'allure de ce «Parlement à l'italienne» que Jacques Parizeau appelait jadis de ses voeux. Ce genre se situation n'accélère pas nécessairement le règlement des problèmes. Or celui de M. Charest est que le temps commence à lui être compté.
Le PQ a mis des années à se remettre du départ de Pierre Elliott Trudeau. Pendant un moment, on se demandait même s'il y survivrait. Après la dégelée référendaire de 1980 et la «nuit des longs couteaux», la haine qu'ils lui vouaient avait servi de carburant aux souverainistes québécois.
Heureusement, l'esprit de Trudeau a très bien résisté aux années de Brian Mulroney. Grâce à lui, l'accord du Lac-Meech a échoué et les libéraux ont vite fait un sort aux velléités de bonne entente avec le Québec qu'aurait pu avoir John Turner. Jacques Parizeau a fait un accueil presque triomphal à Jean Chrétien, quand celui-ci lui a succédé. Il lui paraissait impossible de trouver meilleur «vilain».
Pendant longtemps, plusieurs ont craint que Paul Martin ne devienne un nouveau Mulroney. Dès le départ, l'éviction de Stéphane Dion du cabinet n'annonçait rien de bon. Le père du plan B était devenu la tête à claques idéale, que même Pierre Pettigrew et Jean Lapierre n'ont pas réussi à remplacer, malgré de très louables efforts.
Il est cependant apparu très vite que M. Martin était beaucoup trop mou pour s'opposer à ceux qu'inquiétaient ses dispositions conciliantes à l'endroit du Québec, pour autant qu'il en ait réellement eues. Sa veulerie a même réussi ce qui semblait impossible: faire regretter Jean Chrétien, dont on reconnaissait au moins le coffre.
Bien des souverainistes vont sans doute se réjouir de la défaite de M. Pettigrew dans un comté où le «vote ethnique» est prépondérant, mais un ennemi mort ne sert plus à rien. Aujourd'hui, les souverainistes se retrouvent en quelque sorte orphelins: sans les libéraux, ils n'ont plus personne à haïr ou à mépriser.
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Depuis le temps, les souverainistes avaient appris à se servir des libéraux comme épouvantail et vice-versa. Avec les conservateurs, tout est à recommencer. Contre toute attente, Stephen Harper a fait excellente impression durant la campagne et, à première vue, les nouveaux députés conservateurs au Québec ne semblent pas être du bois dont on fait les têtes à claques.
Vue de l'extérieur, une récolte de 50 sièges sur 75 pourrait sembler un exploit remarquable pour un parti condamné à l'opposition perpétuelle, mais le recul est bien réel. Une baisse de quatre sièges n'est pas catastrophique en soi. Ce qui est nettement plus inquiétant, c'est l'effritement du pourcentage de voix recueilli par le Bloc. À 43 %, il est très loin de l'objectif de 50 % plus un que son chef avait bien imprudemment fixé.
Le problème est que l'existence même du Bloc n'a de véritable sens que dans la mesure où il s'inscrit dans une démarche vers la souveraineté. Or les résultats d'hier ne sont pas de très bon augure pour la suite des choses.
M. Duceppe a toujours pris bien soin de préciser qu'un vote pour le Bloc n'était pas un vote pour la souveraineté, mais un vote pour un parti souverainiste. En effet, il est tout à fait possible que des électeurs désireux de punir les libéraux, mais que les valeurs conservatrices indisposent, aient appuyé le Bloc, sans être disposés pour autant à voter OUI lors d'un éventuel référendum.
Le cas est sans doute plus fréquent que celui de souverainistes convaincus qui, pour une raison ou une autre, auraient décidé de voter pour un parti fédéraliste. La question est de savoir dans quelle mesure le vote du Bloc annonce un abaissement du plafond pour le OUI, maintenant que l'ennemi libéral a été puni.
S'il est réjouissant pour le camp souverainiste de voir que les communautés culturelles ne semblent plus aussi allergiques à la souveraineté, l'ampleur de la poussée conservatrice à Québec et en région, malgré une organisation déficiente, a de quoi faire réfléchir. Malgré l'accumulation des déceptions, l'espoir d'un renouvellement du fédéralisme demeure bien vivant.
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Avant de spéculer sur la troisième période, il faudra d'abord jouer la deuxième. Durant son récent voyage en Inde, qui l'a opportunément tenu loin du pays durant le dernier droit de la campagne, le premier ministre Charest a dû se pincer en voyant les sondages qui plaçaient son ancien parti en première place dans la région de Québec.
Son propre gouvernement a atteint un tel sommet d'impopularité qu'il a pratiquement perdu la maîtrise de son destin. Sans un coup de main providentiel, la côte à remonter est trop abrupte. L'arrivée d'un gouvernement conservateur à Ottawa apparaît justement comme un cadeau du ciel.
Les déclarations répétées de Stephen Harper ont dû sonner comme de la musique aux oreilles de M. Charest: «Notre nouveau gouvernement va travailler avec le gouvernement du Québec dans le respect de ses compétences, dans la reconnaissance des caractéristiques de la société québécoise, dans la promotion du fédéralisme d'ouverture. Et selon le modèle du Sommet de la Francophonie, nous allons permettre au Québec d'exprimer sa culture dans des forums internationaux comme l'Unesco. Nous allons le faire.»
Avec une minorité aussi fragile, il faudra voir dans quelle mesure le nouveau premier ministre du Canada sera en mesure de tenir parole. Plus encore qu'au lendemain des élections de juin 2004, la Chambre des communes prendra l'allure de ce «Parlement à l'italienne» que Jacques Parizeau appelait jadis de ses voeux. Ce genre se situation n'accélère pas nécessairement le règlement des problèmes. Or celui de M. Charest est que le temps commence à lui être compté.
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