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Le fédéral pour les nuls: Avant l'après

Jean Dion   24 janvier 2006  Canada
Essentiellement, la tâche était la suivante: écrire un papier avant que le résultat ne soit connu devant être publié après que le résultat fut connu. Cela doit s'appeler de la rétroaction prospective, genre. C'est ce qui arrive quand on fait profession de proférer des balivernes: le supérieur immédiat se dit bof, que l'issue de ce suspense à décoller la tapisserie soit révélée ou pas ne changera pas grand-chose au propos. En tout cas, voilà une excellente occasion de rappeler qu'avant commande le subjonctif alors qu'après entraîne l'indicatif. C'est déjà ça de pris.

Mais pour le reste, comment s'assurer de ne pas avoir l'air d'avoir été en boisson en écrivant autre chose que «Les Canadiens élisent un gouvernement» ou «Non mais quel scrutin fédéral ah là là» ou «Des tonnes et des tonnes de suffrages exprimés»? Oh, bien sûr, il y a les sondages pour faire semblant d'avoir l'air de se prendre pour un expert, mais c'est trop facile d'avoir annoncé la couleur si les sondages se révèlent exacts et trop facile de blâmer des sondages inexacts si on s'est fourré le doigt dans l'oeil jusqu'aux prochaines élections générales (qui sont situées juste au delà du coude, dans la région de la coiffe du rotateur). Et puis, il y a les indécis, allez donc savoir avec les indécis; si, après tant d'années de bonne politique fédérale, ils ne sont pas encore décidés, comment voulez-vous les deviner? En plus, on n'est même pas certain qu'ils sont indécis car plein de gens ne répondent pas la vérité dans les sondages, donc peut-être qu'ils sont en fait décidés et peut-être que des décidés avoués sont en réalité indécis.

Et puis encore, franchement, ces circonscriptions du nord de l'Ontario, de l'arrière-pays saskatchewanais, du grand Calgary métro, de la vallée d'Okanagan, de la côte de Terre-Neuve, vous les connaissez assez, vous, pour faire des prédictions dont le taux d'efficacité dépasse celui du pile ou face? Si vous répondez «oui», je vous soupçonnerai d'avoir aussi comparu devant la commission Gomery et d'y avoir raconté que vous ne saviez pas, que vous n'étiez pas au courant et que vous ne vous en souvenez plus.

Donc, vous êtes après, je suis avant. Sans savoir ce que vous avez fait, j'espère que vous en êtes fiers. De mon côté, l'exercice me permet de réaliser ce vieux rêve de voyager dans le temps, quoique je préférerais aller dans l'avenir, un bien meilleur endroit pour faire son smatte et gagner du fric avec des prédictions. Et il m'autorise à m'attarder à quelque chose qui ne vous intéresse déjà plus, soit l'expression du suffrage elle-même.

Essayez d'ailleurs le truc la prochaine fois: présentez-vous au bureau de scrutin et dites au préposé: «Ça serait pour exprimer mon suffrage.» Il y a de grandes chances pour que l'on vous réponde «Pardon?», mais si vous avez votre petit carton, on ne vous regardera pas trop de travers. À ce sujet, si vous voulez mon humble avis, il est fascinant que le droit de vote, cette citadelle imprenable de la démocratie occidentale pour laquelle tant de nos ancêtres se sont battus jusqu'à trépas, repose encore sur un petit carton que n'importe qui peut piquer dans n'importe quelle boîte à lettres. Cela est sans doute convivial, mais cela fait sans doute aussi un peu relâché.

Donc, à la recherche d'un ultime sujet préélectoral, je me présente au bureau de scrutin muni de mon carton. Section de vote numéro 75. Ça tombe bien, la table est libre, de même que l'isoloir. Ça tombe bien? Pas si vite. Car cela signifie, en italiques s'il vous plaît, qu'on constate une désaffection massive de la part des citoyens citoyennes. Cela signifie que le taux de participation sera très bas. Cela signifie que notre démocratie est malade. Cela signifie qu'on se dirige tout droit vers le chaos. Cela en plus du gaspillage de nos ressources forestières pour produire tous ces petits cartons dont les gens ne se servent même pas.

Mais non, allez, tout va bien. S'il est bien fascinant — désolé, mais je me fascine pour un rien — que le droit de vote, ce château fort impénétrable, etc., s'exerce encore à l'aide d'un crayon à mine format réduit, nous vivons toujours à une époque formidable, dans un pays formidable, et, collectivement, nous sommes tous formidables. Tellement formidables qu'il est proprement renversant, avec tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend et tout ce qui prétend à nous gouverner, qu'il y ait encore un si grand nombre de gens qui prennent l'immense peine d'aller voter.






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