Bleu... minoritaire?
Photo : Jacques Grenier
On prédisait une campagne électorale ennuyeuse, une copie carbone de celle de 2004. Les blasés ont eu tout faux. Contre toute attente, le Parti conservateur a pris la tête dès le retour des Fêtes, tant et si bien qu'il flirte au fil des sondages avec une majorité. Même le Québec semble vouloir introduire une nouvelle teinte de bleu au sein de sa députation. Qui l'eût cru?
À 48 heures du scrutin, le suspense est encore intense. S'il devient de plus en plus certain que les Canadiens éliront lundi un gouvernement conservateur, un doute important subsiste encore quant à savoir si celui-ci sera majoritaire ou minoritaire.
Un sondage Ipsos-Reid auprès d'un impressionnant échantillon de plus de 8000 Canadiens, publié en début de semaine, laissait entrevoir la possibilité d'une faible majorité, avec 38 % d'appui au PC, contre 26 % pour les libéraux, avec une marge d'erreur de 1,1 %. La firme de sondage prédisait qu'avec un tel résultat, le PC pourrait récolter jusqu'à 153 sièges, alors qu'il en a besoin de 155 pour obtenir la majorité.
Ces derniers jours, d'autres sondages, effectués au moment où les supputations sur l'éventualité d'un gouvernement majoritaire allaient bon train, ont montré un très léger fléchissement de l'appui aux conservateurs. Quoi qu'il en soit, les intentions de vote en faveur des conservateurs continuent d'osciller entre 36 % et 38 % selon les firmes de sondage, qui ne manquent pas d'ouvrage ces jours-ci.
Si la montée des conservateurs est surprenante en soit, elle l'est encore plus au Québec. Tous les sondages indiquent que les conservateurs devancent maintenant les libéraux au Québec, grugeant à la fois des votes au Bloc québécois et au PLC. Une tendance qui semble surtout le fait des électeurs en région, à en croire les coups de sonde dans quelques comtés.
Dernier blitz
Les chefs ont entamé hier un dernier blitz de tournée électorale avant que les machines électorales prennent le relais dans les comtés pour «faire sortir le vote». Fort de sa percée potentielle au Québec, le chef conservateur a fait campagne hier dans les comtés chauds de l'Ontario, sur le thème de l'unité canadienne, que Paul Martin semble maintenant avoir délaissé complètement.
«Ne vous y trompez pas, tous les votes en faveur du Parti libéral donnent des munitions aux bloquistes pour dire que le fédéralisme est corrompu. On ne peut pas avoir cela, on doit élire un nouveau gouvernement pour ce pays», a martelé Stephen Harper, en invitant à «défendre le Canada» en appuyant le Parti conservateur.
Ironiquement, Stephen Harper entame le dernier droit de la campagne sur un thème que son rival Paul Martin tentait d'imposer avant les Fêtes en qualifiant les élections de «référendaires».
Les sept ministres libéraux du Québec, envoyés en renfort hier pour dépeindre les «politiques de droite» des conservateurs, n'étaient plus du tout enclins à parler d'unité nationale. Les lignes du communiqué sur le «fédéralisme asymétrique» n'ont d'ailleurs pas trouvé de voix dans les discours des sept ministres, qui préféraient mettre en garde contre «les éléments d'extrême droite» du PC et le «vieux fond réformiste» qui menace de refaire surface, selon les termes du lieutenant libéral pour le Québec, Jean Lapierre.
«Nous sommes assez réalistes. Il est très clair qu'après avoir dirigé ce pays pendant 12 ans, les gens ont un désir de changement. La question qu'on pose aux gens avant d'aller voter, c'est le changement pour quoi, pour qui?», a fait valoir la ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard.
Ses collègues ont ensuite énuméré les périls qui guetteraient le pays sous un gouvernement conservateur. Selon les ministres libéraux, un gouvernement Harper renierait l'engagement du Canada à l'endroit du protocole de Kyoto, relancerait le débat sur la participation au bouclier antimissile américain, alignerait sa politique étrangère sur celle des Américains, sabrerait les budgets destinés aux arts et à la télévision publique, etc.
Leur chef a tapé sur un clou similaire hier, alors qu'il faisait campagne dans les Maritimes. Paul Martin a martelé toute la journée qu'un gouvernement conservateur restreindrait le «droit des femmes de choisir pour elles-mêmes» — évitant à tout prix de dire le mot «avortement». Il a reproché à Stephen Harper de ne pas vouloir dévoiler sa position personnelle sur le sujet, bien que ce dernier ait répété à plusieurs reprises qu'il n'était pas dans son intention d'ouvrir le débat sur cette question.
La stratégie de l'épouvantail, qui s'inspire largement du script de la dernière campagne électorale, s'est cependant retournée contre Paul Martin hier — du moins le temps d'un point de presse. Paul Martin a été forcé d'admettre qu'il permettrait un vote libre des simples députés si un projet de loi était déposé sur l'avortement, tout comme son rival conservateur. «On va faire ce qu'on a fait dans toute la question du mariage gai», a reconnu M. Martin.
Prenant acte de l'élection quasi certaine des conservateurs, le chef du NPD s'est quant à lui employé à présenter son parti comme le seul en mesure de contrebalancer un gouvernement Harper. «Qui va faire vraiment contrepoids à Stephen Harper au Parlement? Un Parti libéral brisé et abattu? Je ne crois pas», a fait valoir M. Layton, qui peut espérer profiter quelque peu de la déconfiture libérale à la lumière des sondages. Les derniers jours seront cependant cruciaux pour le NPD, qui avait vu les intentions de vote se dégonfler dans l'urne en 2004 au profit des libéraux.
Au Québec, le chef du Bloc québécois tentait lui aussi de se positionner comme une garantie contre des visées trop à droite d'un éventuel gouvernement conservateur. «Je refuse de donner un chèque en blanc à Stephen Harper», a lancé Gilles Duceppe, de passage dans la circonscription de Pontiac, où sa candidate Christine Émond-Lapointe est au coude à coude avec le conservateur Lawrence Cannon.
Si le Bloc espère dégommer quelques ministres libéraux à Montréal, il bataille ferme contre les conservateurs dans plusieurs circonscriptions en région. Dans Jonquière-Alma, le whip du Bloc, Michel Gauthier, a senti le besoin de venir prêter main-forte au député Sébastien Gagnon, qu'un sondage place deux points derrière le conservateur Jean-Pierre Blackburn.
«Il y a danger en la demeure», a fait valoir M. Gauthier. «L'approche du programme conservateur pour le Québec et pour le Saguenay, c'est l'apocalypse», a dit le whip dans un appel où transpirait l'inquiétude.
Analyse de la campagne
Les conservateurs semblent en voie de réussir là où ils avaient échoué en 2004, soit se présenter comme une solution de rechange crédible aux libéraux. «La campagne conservatrice n'a pas créé le désir de changement, elle l'a canalisé. [...] On est en train de terminer en 2006 ce que les gens voulaient faire en 2004», observe M. Fréchette en soulignant que le désir de changement était aussi très fort dans l'électorat lors des dernières élections. Les Canadiens avaient cependant hésité à la dernière minute à confier les rênes du pouvoir à un parti qu'ils estimaient trop à droite. «Le Parti conservateur a mieux travaillé, ils se sont adaptés, ont évolué. [...] La campagne de peur [des libéraux] peut avoir un effet boomerang», poursuit-il.
Les récents sondages, qui marquent un arrêt de la montée conservatrice, voire un léger fléchissement, laissent cependant croire que les Canadiens hésitent encore un peu. «Les conservateurs ont prouvé qu'ils pouvaient être une solution de remplacement aux libéraux. En même temps, il y a encore un doute. Les Canadiens n'ont pas entièrement confiance et cela risque de produire une victoire minoritaire», avance Claude Denis, politologue à l'Université d'Ottawa.
Mais voilà, il est assez compliqué d'élire un gouvernement à la carte. «Le problème, c'est que, dans les boîtes de scrutin, on n'a pas encore installé une cloche qui sonne pour dire: "O.K., arrêtez, on l'a, le gouvernement minoritaire"», dit M. Fréchette avec ironie, soulignant que les organisateurs des différents camps ont toutes les raisons d'être nerveux lundi. Cela dit, il n'anticipe pas une forte députation conservatrice au Québec, soulignant que seul le vote «épidermique» du Bloc québécois, fédéraliste, a déserté pour le PC. M. Fréchette doute aussi de la capacité de la «machine» conservatrice à transformer un succès d'estime en votes dans l'urne.
Quoi qu'il en soit, la campagne aura donné une sérieuse leçon aux cyniques: «Tout le monde se plaignait que les élections étaient inutiles et produiraient le même résultat qu'en 2004. Cela a prouvé que les élections ne sont jamais inutiles. On voit que les gens ont réfléchi», commente Claude Denis.
Avec la collaboration d'Alec Castonguay
Avec la Presse canadienne
À 48 heures du scrutin, le suspense est encore intense. S'il devient de plus en plus certain que les Canadiens éliront lundi un gouvernement conservateur, un doute important subsiste encore quant à savoir si celui-ci sera majoritaire ou minoritaire.
Un sondage Ipsos-Reid auprès d'un impressionnant échantillon de plus de 8000 Canadiens, publié en début de semaine, laissait entrevoir la possibilité d'une faible majorité, avec 38 % d'appui au PC, contre 26 % pour les libéraux, avec une marge d'erreur de 1,1 %. La firme de sondage prédisait qu'avec un tel résultat, le PC pourrait récolter jusqu'à 153 sièges, alors qu'il en a besoin de 155 pour obtenir la majorité.
Ces derniers jours, d'autres sondages, effectués au moment où les supputations sur l'éventualité d'un gouvernement majoritaire allaient bon train, ont montré un très léger fléchissement de l'appui aux conservateurs. Quoi qu'il en soit, les intentions de vote en faveur des conservateurs continuent d'osciller entre 36 % et 38 % selon les firmes de sondage, qui ne manquent pas d'ouvrage ces jours-ci.
Si la montée des conservateurs est surprenante en soit, elle l'est encore plus au Québec. Tous les sondages indiquent que les conservateurs devancent maintenant les libéraux au Québec, grugeant à la fois des votes au Bloc québécois et au PLC. Une tendance qui semble surtout le fait des électeurs en région, à en croire les coups de sonde dans quelques comtés.
Dernier blitz
Les chefs ont entamé hier un dernier blitz de tournée électorale avant que les machines électorales prennent le relais dans les comtés pour «faire sortir le vote». Fort de sa percée potentielle au Québec, le chef conservateur a fait campagne hier dans les comtés chauds de l'Ontario, sur le thème de l'unité canadienne, que Paul Martin semble maintenant avoir délaissé complètement.
«Ne vous y trompez pas, tous les votes en faveur du Parti libéral donnent des munitions aux bloquistes pour dire que le fédéralisme est corrompu. On ne peut pas avoir cela, on doit élire un nouveau gouvernement pour ce pays», a martelé Stephen Harper, en invitant à «défendre le Canada» en appuyant le Parti conservateur.
Ironiquement, Stephen Harper entame le dernier droit de la campagne sur un thème que son rival Paul Martin tentait d'imposer avant les Fêtes en qualifiant les élections de «référendaires».
Les sept ministres libéraux du Québec, envoyés en renfort hier pour dépeindre les «politiques de droite» des conservateurs, n'étaient plus du tout enclins à parler d'unité nationale. Les lignes du communiqué sur le «fédéralisme asymétrique» n'ont d'ailleurs pas trouvé de voix dans les discours des sept ministres, qui préféraient mettre en garde contre «les éléments d'extrême droite» du PC et le «vieux fond réformiste» qui menace de refaire surface, selon les termes du lieutenant libéral pour le Québec, Jean Lapierre.
«Nous sommes assez réalistes. Il est très clair qu'après avoir dirigé ce pays pendant 12 ans, les gens ont un désir de changement. La question qu'on pose aux gens avant d'aller voter, c'est le changement pour quoi, pour qui?», a fait valoir la ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard.
Ses collègues ont ensuite énuméré les périls qui guetteraient le pays sous un gouvernement conservateur. Selon les ministres libéraux, un gouvernement Harper renierait l'engagement du Canada à l'endroit du protocole de Kyoto, relancerait le débat sur la participation au bouclier antimissile américain, alignerait sa politique étrangère sur celle des Américains, sabrerait les budgets destinés aux arts et à la télévision publique, etc.
Leur chef a tapé sur un clou similaire hier, alors qu'il faisait campagne dans les Maritimes. Paul Martin a martelé toute la journée qu'un gouvernement conservateur restreindrait le «droit des femmes de choisir pour elles-mêmes» — évitant à tout prix de dire le mot «avortement». Il a reproché à Stephen Harper de ne pas vouloir dévoiler sa position personnelle sur le sujet, bien que ce dernier ait répété à plusieurs reprises qu'il n'était pas dans son intention d'ouvrir le débat sur cette question.
La stratégie de l'épouvantail, qui s'inspire largement du script de la dernière campagne électorale, s'est cependant retournée contre Paul Martin hier — du moins le temps d'un point de presse. Paul Martin a été forcé d'admettre qu'il permettrait un vote libre des simples députés si un projet de loi était déposé sur l'avortement, tout comme son rival conservateur. «On va faire ce qu'on a fait dans toute la question du mariage gai», a reconnu M. Martin.
Prenant acte de l'élection quasi certaine des conservateurs, le chef du NPD s'est quant à lui employé à présenter son parti comme le seul en mesure de contrebalancer un gouvernement Harper. «Qui va faire vraiment contrepoids à Stephen Harper au Parlement? Un Parti libéral brisé et abattu? Je ne crois pas», a fait valoir M. Layton, qui peut espérer profiter quelque peu de la déconfiture libérale à la lumière des sondages. Les derniers jours seront cependant cruciaux pour le NPD, qui avait vu les intentions de vote se dégonfler dans l'urne en 2004 au profit des libéraux.
Au Québec, le chef du Bloc québécois tentait lui aussi de se positionner comme une garantie contre des visées trop à droite d'un éventuel gouvernement conservateur. «Je refuse de donner un chèque en blanc à Stephen Harper», a lancé Gilles Duceppe, de passage dans la circonscription de Pontiac, où sa candidate Christine Émond-Lapointe est au coude à coude avec le conservateur Lawrence Cannon.
Si le Bloc espère dégommer quelques ministres libéraux à Montréal, il bataille ferme contre les conservateurs dans plusieurs circonscriptions en région. Dans Jonquière-Alma, le whip du Bloc, Michel Gauthier, a senti le besoin de venir prêter main-forte au député Sébastien Gagnon, qu'un sondage place deux points derrière le conservateur Jean-Pierre Blackburn.
«Il y a danger en la demeure», a fait valoir M. Gauthier. «L'approche du programme conservateur pour le Québec et pour le Saguenay, c'est l'apocalypse», a dit le whip dans un appel où transpirait l'inquiétude.
Analyse de la campagne
Les conservateurs semblent en voie de réussir là où ils avaient échoué en 2004, soit se présenter comme une solution de rechange crédible aux libéraux. «La campagne conservatrice n'a pas créé le désir de changement, elle l'a canalisé. [...] On est en train de terminer en 2006 ce que les gens voulaient faire en 2004», observe M. Fréchette en soulignant que le désir de changement était aussi très fort dans l'électorat lors des dernières élections. Les Canadiens avaient cependant hésité à la dernière minute à confier les rênes du pouvoir à un parti qu'ils estimaient trop à droite. «Le Parti conservateur a mieux travaillé, ils se sont adaptés, ont évolué. [...] La campagne de peur [des libéraux] peut avoir un effet boomerang», poursuit-il.
Les récents sondages, qui marquent un arrêt de la montée conservatrice, voire un léger fléchissement, laissent cependant croire que les Canadiens hésitent encore un peu. «Les conservateurs ont prouvé qu'ils pouvaient être une solution de remplacement aux libéraux. En même temps, il y a encore un doute. Les Canadiens n'ont pas entièrement confiance et cela risque de produire une victoire minoritaire», avance Claude Denis, politologue à l'Université d'Ottawa.
Mais voilà, il est assez compliqué d'élire un gouvernement à la carte. «Le problème, c'est que, dans les boîtes de scrutin, on n'a pas encore installé une cloche qui sonne pour dire: "O.K., arrêtez, on l'a, le gouvernement minoritaire"», dit M. Fréchette avec ironie, soulignant que les organisateurs des différents camps ont toutes les raisons d'être nerveux lundi. Cela dit, il n'anticipe pas une forte députation conservatrice au Québec, soulignant que seul le vote «épidermique» du Bloc québécois, fédéraliste, a déserté pour le PC. M. Fréchette doute aussi de la capacité de la «machine» conservatrice à transformer un succès d'estime en votes dans l'urne.
Quoi qu'il en soit, la campagne aura donné une sérieuse leçon aux cyniques: «Tout le monde se plaignait que les élections étaient inutiles et produiraient le même résultat qu'en 2004. Cela a prouvé que les élections ne sont jamais inutiles. On voit que les gens ont réfléchi», commente Claude Denis.
Avec la collaboration d'Alec Castonguay
Avec la Presse canadienne
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