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Bleu... minoritaire?

Harper fait-il encore peur aux Canadiens?

Clairandrée Cauchy   21 janvier 2006  Canada
Photo : Jacques Grenier
On prédisait une campagne électorale ennuyeuse, une copie carbone de celle de 2004. Les blasés ont eu tout faux. Contre toute attente, le Parti conservateur a pris la tête dès le retour des Fêtes, tant et si bien qu'il flirte au fil des sondages avec une majorité. Même le Québec semble vouloir introduire une nouvelle teinte de bleu au sein de sa députation. Qui l'eût cru?

À 48 heures du scrutin, le suspense est encore intense. S'il devient de plus en plus certain que les Canadiens éliront lundi un gouvernement conservateur, un doute important subsiste encore quant à savoir si celui-ci sera majoritaire ou minoritaire.

Un sondage Ipsos-Reid auprès d'un impressionnant échantillon de plus de 8000 Canadiens, publié en début de semaine, laissait entrevoir la possibilité d'une faible majorité, avec 38 % d'appui au PC, contre 26 % pour les libéraux, avec une marge d'erreur de 1,1 %. La firme de sondage prédisait qu'avec un tel résultat, le PC pourrait récolter jusqu'à 153 sièges, alors qu'il en a besoin de 155 pour obtenir la majorité.

Ces derniers jours, d'autres sondages, effectués au moment où les supputations sur l'éventualité d'un gouvernement majoritaire allaient bon train, ont montré un très léger fléchissement de l'appui aux conservateurs. Quoi qu'il en soit, les intentions de vote en faveur des conservateurs continuent d'osciller entre 36 % et 38 % selon les firmes de sondage, qui ne manquent pas d'ouvrage ces jours-ci.

Si la montée des conservateurs est surprenante en soit, elle l'est encore plus au Québec. Tous les sondages indiquent que les conservateurs devancent maintenant les libéraux au Québec, grugeant à la fois des votes au Bloc québécois et au PLC. Une tendance qui semble surtout le fait des électeurs en région, à en croire les coups de sonde dans quelques comtés.

Dernier blitz

Les chefs ont entamé hier un dernier blitz de tournée électorale avant que les machines électorales prennent le relais dans les comtés pour «faire sortir le vote». Fort de sa percée potentielle au Québec, le chef conservateur a fait campagne hier dans les comtés chauds de l'Ontario, sur le thème de l'unité canadienne, que Paul Martin semble maintenant avoir délaissé complètement.

«Ne vous y trompez pas, tous les votes en faveur du Parti libéral donnent des munitions aux bloquistes pour dire que le fédéralisme est corrompu. On ne peut pas avoir cela, on doit élire un nouveau gouvernement pour ce pays», a martelé Stephen Harper, en invitant à «défendre le Canada» en appuyant le Parti conservateur.

Ironiquement, Stephen Harper entame le dernier droit de la campagne sur un thème que son rival Paul Martin tentait d'imposer avant les Fêtes en qualifiant les élections de «référendaires».

Les sept ministres libéraux du Québec, envoyés en renfort hier pour dépeindre les «politiques de droite» des conservateurs, n'étaient plus du tout enclins à parler d'unité nationale. Les lignes du communiqué sur le «fédéralisme asymétrique» n'ont d'ailleurs pas trouvé de voix dans les discours des sept ministres, qui préféraient mettre en garde contre «les éléments d'extrême droite» du PC et le «vieux fond réformiste» qui menace de refaire surface, selon les termes du lieutenant libéral pour le Québec, Jean Lapierre.

«Nous sommes assez réalistes. Il est très clair qu'après avoir dirigé ce pays pendant 12 ans, les gens ont un désir de changement. La question qu'on pose aux gens avant d'aller voter, c'est le changement pour quoi, pour qui?», a fait valoir la ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard.

Ses collègues ont ensuite énuméré les périls qui guetteraient le pays sous un gouvernement conservateur. Selon les ministres libéraux, un gouvernement Harper renierait l'engagement du Canada à l'endroit du protocole de Kyoto, relancerait le débat sur la participation au bouclier antimissile américain, alignerait sa politique étrangère sur celle des Américains, sabrerait les budgets destinés aux arts et à la télévision publique, etc.

Leur chef a tapé sur un clou similaire hier, alors qu'il faisait campagne dans les Maritimes. Paul Martin a martelé toute la journée qu'un gouvernement conservateur restreindrait le «droit des femmes de choisir pour elles-mêmes» — évitant à tout prix de dire le mot «avortement». Il a reproché à Stephen Harper de ne pas vouloir dévoiler sa position personnelle sur le sujet, bien que ce dernier ait répété à plusieurs reprises qu'il n'était pas dans son intention d'ouvrir le débat sur cette question.

La stratégie de l'épouvantail, qui s'inspire largement du script de la dernière campagne électorale, s'est cependant retournée contre Paul Martin hier — du moins le temps d'un point de presse. Paul Martin a été forcé d'admettre qu'il permettrait un vote libre des simples députés si un projet de loi était déposé sur l'avortement, tout comme son rival conservateur. «On va faire ce qu'on a fait dans toute la question du mariage gai», a reconnu M. Martin.

Prenant acte de l'élection quasi certaine des conservateurs, le chef du NPD s'est quant à lui employé à présenter son parti comme le seul en mesure de contrebalancer un gouvernement Harper. «Qui va faire vraiment contrepoids à Stephen Harper au Parlement? Un Parti libéral brisé et abattu? Je ne crois pas», a fait valoir M. Layton, qui peut espérer profiter quelque peu de la déconfiture libérale à la lumière des sondages. Les derniers jours seront cependant cruciaux pour le NPD, qui avait vu les intentions de vote se dégonfler dans l'urne en 2004 au profit des libéraux.

Au Québec, le chef du Bloc québécois tentait lui aussi de se positionner comme une garantie contre des visées trop à droite d'un éventuel gouvernement conservateur. «Je refuse de donner un chèque en blanc à Stephen Harper», a lancé Gilles Duceppe, de passage dans la circonscription de Pontiac, où sa candidate Christine Émond-Lapointe est au coude à coude avec le conservateur Lawrence Cannon.

Si le Bloc espère dégommer quelques ministres libéraux à Montréal, il bataille ferme contre les conservateurs dans plusieurs circonscriptions en région. Dans Jonquière-Alma, le whip du Bloc, Michel Gauthier, a senti le besoin de venir prêter main-forte au député Sébastien Gagnon, qu'un sondage place deux points derrière le conservateur Jean-Pierre Blackburn.

«Il y a danger en la demeure», a fait valoir M. Gauthier. «L'approche du programme conservateur pour le Québec et pour le Saguenay, c'est l'apocalypse», a dit le whip dans un appel où transpirait l'inquiétude.

Analyse de la campagne

Les conservateurs semblent en voie de réussir là où ils avaient échoué en 2004, soit se présenter comme une solution de rechange crédible aux libéraux. «La campagne conservatrice n'a pas créé le désir de changement, elle l'a canalisé. [...] On est en train de terminer en 2006 ce que les gens voulaient faire en 2004», observe M. Fréchette en soulignant que le désir de changement était aussi très fort dans l'électorat lors des dernières élections. Les Canadiens avaient cependant hésité à la dernière minute à confier les rênes du pouvoir à un parti qu'ils estimaient trop à droite. «Le Parti conservateur a mieux travaillé, ils se sont adaptés, ont évolué. [...] La campagne de peur [des libéraux] peut avoir un effet boomerang», poursuit-il.

Les récents sondages, qui marquent un arrêt de la montée conservatrice, voire un léger fléchissement, laissent cependant croire que les Canadiens hésitent encore un peu. «Les conservateurs ont prouvé qu'ils pouvaient être une solution de remplacement aux libéraux. En même temps, il y a encore un doute. Les Canadiens n'ont pas entièrement confiance et cela risque de produire une victoire minoritaire», avance Claude Denis, politologue à l'Université d'Ottawa.

Mais voilà, il est assez compliqué d'élire un gouvernement à la carte. «Le problème, c'est que, dans les boîtes de scrutin, on n'a pas encore installé une cloche qui sonne pour dire: "O.K., arrêtez, on l'a, le gouvernement minoritaire"», dit M. Fréchette avec ironie, soulignant que les organisateurs des différents camps ont toutes les raisons d'être nerveux lundi. Cela dit, il n'anticipe pas une forte députation conservatrice au Québec, soulignant que seul le vote «épidermique» du Bloc québécois, fédéraliste, a déserté pour le PC. M. Fréchette doute aussi de la capacité de la «machine» conservatrice à transformer un succès d'estime en votes dans l'urne.

Quoi qu'il en soit, la campagne aura donné une sérieuse leçon aux cyniques: «Tout le monde se plaignait que les élections étaient inutiles et produiraient le même résultat qu'en 2004. Cela a prouvé que les élections ne sont jamais inutiles. On voit que les gens ont réfléchi», commente Claude Denis.

Avec la collaboration d'Alec Castonguay

Avec la Presse canadienne
 
 
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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    samedi 21 janvier 2006 06h33
    L'équation électorale
    Même à trois jours des élections, il reste difficile de résoudre avec certitude l'équation électorale, c'est-à-dire de connaître d'avance le gouvernement qui va en sortir, à mesure que se diversifient les inconnues qui entrent dans sa formule. Car les facteurs qui affectent ces inconnues, le vote final des électeurs, sont pour une large part d'ordre émotionnel et ne sont donc guère quantifiables. Certes, avec un pourcentage qui frise les 40 %, il est possible de voir paraître une cohorte de députés conservateurs majoritaires, d'où sortirait le futur gouvernement. Mais les données des sondages sont réparties sur l'ensemble du Canada, donnent une tendance générale, mais n'indiquent pas ce qui se passe exactement dans chaque circonscription.

    Or, c'est là que se jouent pratiquement les résultats d'une élection. Rien n'est automatiquement acquis, tant que les dernières cartes ne sont pas jouées. Parmi les électeurs, il y a, bien entendu, ceux qui volent au secours de la victoire et votent en faveur d'un parti parce qu'ils pensent qu'il sera majoritaire. Mais il y a aussi le réflexe inverse d'électeurs disposés par exemple à votre pour un gouvernement conservateur minoritaire, mais qui devant la perspective d'un gouvernement conservateur majoritaire font marche arrière et reportent leur suffrage sur un autre parti.

    Il se pourrait aussi que sorte des urnes un nombre de députés conservateurs insuffisant pour former un gouvernement majoritaire, mais pouvant prétendre à former un gouvernement minoritaire. Dans cette hypothèse, deux solutions sont théoriquement possibles, selon la composition des autres partis. Si le Bloc québécois détient le plus grand nombre de députés, il forme l'opposition officielle et le gouvernement minoritaire subsiste aussi longtemps qu'il le veut bien, les deux autres partis ne pouvant défaire le gouvernement qu'avec l'appui du Bloc. Si le parti libéral détient assez de députés pour former une opposition officielle et que P. Martin concède immédiatement le pouvoir, S. Harper devient à son tour Premier ministre.

    Par contre, si le Parti libéral et le NPD ont à eux deux un nombre de députés légèrement supérieur au nombre de députés conservateurs, ils pourraient s'entendre pour former un gouvernement de coalition minoritaire, avec l'appui tacite du Bloc, qui s'est opposé et s'oppose à nombre de politiques de S. Harper (bouclier antimissiles, guerre en Irak, révision de la définition civile du mariage et autres). D'autant que G. Duceppe a reconnu qu'il n'a pas de problèmes avec les politiques sociales du NPD.

    La pratique d'un gouvernement de coalition est très courante en Europe et comporte la participation au cabinet de ministres du deuxième parti. Le plus récent exemple est celui de l'Allemagne, sous la houlette de la chancelière Angela Merkel qui dirige une grande coalition entre les unions chrétiennes CDU-CSU et le Parti social-démocrate (SPD). La Belgique offre un autre exemple. Les dernières élections fédérales du 18 mai 2003 ont consacré le triomphe des familles libérale et socialiste (ensemble, elles ont obtenu 97 sièges sur 150). Après 51 jours de négociations, un nouveau gouvernement de coalition libéral-socialiste a été mis en place pour quatre ans. Cette coalition est appelée «coalition violette» par allusion au mélange des couleurs des deux partis. La précédente coalition s'appelait arc-en-ciel du fait de la participation des verts. Même le Conseil fédéral suisse, l'équivalent d'un conseil des ministres, compte des membres d'une droite presque extrême et du Parti socialiste.

    Au Canada, des coalitions de ce genre ont déjà existé au niveau provincial. On peut citer l'exemple de la Saskatchewan, qui a connu une coalition du NPD et des libéraux de 1999 à 2003. Il y a eu d'autres coalitions en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Au niveau fédéral, une véritable coalition n'est survenue qu'il y a près de 100 ans. C'est au Premier ministre sortant qu'il appartient de décider de la stratégie qu'il veut adopter. Certains premiers ministres ont, dans ce cas, démissionné (Diefenbaker en 1963, Trudeau en 1979). Dans tous les cas mentionnés, en Europe conne au Canada, il s'agit de gouvernements de coalition majoritaires.

    Dans l'hypothèse actuelle, on parlerait d'un gouvernement de coalition minoritaire, si les deux partis en question ont un nombre suffisant de députés pour surclasser le nombre de députés conservateurs et si les deux chefs s'entendent sur ce point. Le NPD a contribué à défaire le gouvernement Martin, après l'avoir soutenu, un peu à la manière dont, de 1972 à 1974, le gouvernement Trudeau minoritaire dépendait de l'appui du NPD de David Lewis, sans doute parce que son électorat lui reprochait de trop flirter avec les libéraux. Mais pour faire obstacle à un gouvernement conservateur, ce même électorat serait probablement favorable à cette alliance, qui pourrait subsister tout aussi longtemps qu'un gouvernement minoritaire ordinaire. De crainte des réactions négatives et justifiées de l'électorat, les deux autres partis ne chercheraient pas à le défaire dans l'immédiat. Le Bloc n'étant, quant à lui, qu'un parti d'opposition et non un parti gouvernemental, il ne saurait s'associer à aucune coalition.

    En 2004, au cours d'un débat, en réponse à une question portant sur un gouvernement minoritaire, Paul Martin, en se tournant vers Jack Layton, avait dit: «On pourrait s'entendre.» Au soir des élections, M. Martin pourrait décider de s'entendre avec le NPD pour barrer la route aux conservateurs (en Colombie-Britannique, les partis traditionnels ont formé une coalition de 1941 à 1952 pour barrer la route au CCF), à condition que les deux partis aient suffisamment de députés. Ceci ne s'est pas réalisée en 2004, pour former un gouvernement majoritaire. Serait-ce possible pour former un gouvernement de coalition minoritaire? Ce serait certes une innovation dans la politique canadienne, mais en théorie rien ne s'y oppose, si les effectifs suffisants se trouvent réunis et sui les chefs de parti s'entendent sur ce point.

    Pour l'instant, on en est réduit aux hypothèses, mais l'observateur de la scène politique et de ses aléas de dernière minute, se doit de les envisager. En définitive, c'est l'électeur qui décidera en fonction de sa vision de l'avenir du Canada et du bien-être de ses citoyens. Car, derrière les querelles de partis, on ne saurait oublier que, dans la solution de l'équation électorale, se trouve notre avenir et celui des générations qui nous succéderont. Cela mérite bien une réflexion approfondie et plus qu'une simple réaction émotionnelle.

  • Roland Berger
    Abonné
    dimanche 22 janvier 2006 09h27
    La remontée des conservateurs
    Si la montée des conservateurs est surprenante en soit (sic), elle l'est encore plus au Québec, écrit Clairandrée Cauchy. Pas si surprenante que ça. Les Québécois ont reporté le Bloc à Ottawa en réaction à Jean Chrétien et à sa volonté trudeauiste de faire du Québec une province comme les autres. Même s'il continue de défendre son image, Jean Chrétien n'a plus d'importance. Paul Martin ? Dans la lignée de Trudeau lui aussi. La remontée des conservateurs au Québec montre que le Bloc était jugé trop à gauche par un grand nombre de ses supporteurs. La droite québécoise n'est pas morte. Il suffirait que les conservateurs élisent quelques députés pour que les épouvantails religieux de tout acabit reprennent du service.

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