Ontario - Guelph se rangera-t-elle encore du côté du pouvoir?
19 janvier 2006
Canada
Guelph, Ontario — En apparence, la circonscription de Guelph, située à une heure de route à l'ouest de Toronto, ne devrait pas offrir de bataille électorale particulièrement intéressante. Après tout, il s'agit d'un milieu urbain (moins favorable aux conservateurs) où la candidate libérale Brenda Chamberlain l'a emporté en 2004 par une majorité confortable de 10 000 voix. Mais Guelph a une particularité: elle s'est imposée comme circonscription-baromètre depuis sa création en 1976.
Guelph a en effet toujours voté «du bon bord», en élisant un député du parti porté au pouvoir. À son premier test électoral en 1979, elle a soutenu un candidat conservateur pour se joindre à l'équipe minoritaire de Joe Clark. L'année suivante, le pays confiait les rênes du pouvoir à Pierre Elliott Trudeau et Guelph emboîtait le pas en élisant un député libéral. En 1984 et en 1988, le comté ontarien s'est laissé emporter par la vague conservatrice et en 1993, la circonscription qui a du pif est retournée chez les libéraux de Jean Chrétien. En 2004, elle a donné sa chance à Paul Martin, mais en accordant à sa candidate une majorité amputée du tiers. Alors, que fera Guelph lundi prochain?
D'entrée de jeu, les trois principaux candidats aux élections se disent mal à l'aise avec cette analyse. La libérale tente de démonter le mythe. «Alf Hales a déjà régné pendant 18 ans ici, alors ce n'est pas un comté-baromètre, même si les gens disent cela», affirme-t-elle en entrevue. C'est exact, mais c'était en... 1957, et M. Hales était conservateur. Le néo-démocrate Phil Allt aime rappeler que le redécoupage récent de la circonscription, l'ayant allégée de ses régions rurales, l'avantage. Son rival conservateur, Brent Barr, ne le contredit pas. «Nous sommes devenus une circonscription beaucoup plus urbaine et les milieux urbains ne sont pas généralement nos points forts», reconnaît-il.
Fond conservateur
Il y a à Guelph, petite ville d'environ 120 000 personnes, un solide fond de conservatisme social. Peter Ellis, le candidat du Parti de l'héritage canadien, s'offre des pancartes électorales sur les boulevards. Mme Chamberlain, toute libérale soit-elle, a voté l'an dernier contre le mariage des couples homosexuels à la Chambre des communes. Sur les autobus de la ville, l'organisme Guelph and Area Right to Life se paie de grandes publicités contre l'avortement, photo de foetus à l'appui. «Ceci est un enfant, pas un choix», clame l'affiche en fournissant un numéro de téléphone local.
Le président de la Chambre de commerce de Guelph, Ian Smith, concède que la présence d'une députée libérale pendant près de 13 ans relève de l'«anomalie». «Traditionnellement, c'est très conservateur ici. La course sera plus serrée cette fois-ci.» D'ailleurs, les électeurs présents au débat organisé par son organisme mardi soir exprimaient à voix basse leur penchant pour les idées défendues par Brent Barr.
«J'ai voté pour les conservateurs par anticipation, révèle Steve. J'en ai assez de cette culture du tout-m'est-dû.» Pendant le débat, Steve ne cesse de faire des commentaires à ses voisins sur la TPS, que les libéraux n'ont pas réduite malgré leur promesse. Mais la plupart ressemblent davantage à Rodney, qui s'est rendu au débat malgré la pluie verglaçante pour se décider. «J'ai déjà voté libéral et conservateur dans le passé. Je trouve les sondages intéressants.»
Les trois autres candidats présents au débat (dont le vert Mike Nagy qui, avec ses 7,9 % d'appuis en 2004, a le privilège refusé à son chef de participer au débat télévisé) s'en sont pris à leur adversaire conservateur. Sentent-ils son avance?
La population universitaire, qui représente environ 8 % de l'électorat, le craint. À la sortie d'un débat des candidats organisé sur le campus plus tôt dans la journée, on trouvait très peu de jeunes pour saluer la performance du conservateur. «Bien franchement, je l'ai trouvé ridicule», lance Stephanie Cordes. Une autre, Lindsey, avoue ne pas l'avoir écouté, tellement elle ne partage pas ses idées, alors que Mary Jane roule les yeux pour qualifier ce qu'elle en pense. Pourtant, il s'est bien trouvé quatre étudiants pour rester avec M. Barr après le débat et l'inviter dans leur cours sur la politique partisane.
Les 65 jeunes l'écoutent, mais rapidement les questions embarrassantes fusent. Comment ferez-vous pour faire taire les fondamentalistes au sein de votre parti? Que pensez-vous du mariage gai? Voulez-vous limiter l'accès à l'avortement? Aimez-vous Stephen Harper? et pourquoi? Sur le mariage, M. Barr répond qu'il appuie sa définition traditionnelle. Il préférerait y revenir, quitte à laisser les Églises qui le souhaitent célébrer d'autres formes d'union. Mais si la question est ramenée à la Chambre des communes, il effectuera un sondage dans son comté et votera en fonction du résultat obtenu.
En entrevue, le candidat conservateur se dit plutôt heureux que ces questions lui aient été posées. «Ça me permet de faire sortir la vérité. Non, nous n'avons pas l'intention de rouvrir le débat sur l'avortement.» Mais il reconnaît que la campagne, qui va bien, ne lui permet pas pour autant de crier victoire. «Nous sommes encore en retard de 2 ou 3 % sur Brenda, reconnaît-il. Nous n'avons pas senti d'effet de vague malgré la remontée des conservateurs dans les sondages. J'aimerais vous dire que c'est le cas, mais non. La réaction est plus ou moins la même maintenant qu'avant Noël.»
La campagne de peur ne colle pas ici. Même le candidat néo-démocrate ne voit pas en son adversaire «l'Antéchrist incarné». «Je ne crois pas que le Parti conservateur tentera d'imposer un ordre du jour moral qui serait d'une certaine façon contraire aux valeurs canadiennes, parce que plus jamais par la suite il ne serait capable de prendre le pouvoir.»
Phil Allt ne concède pas la victoire pour autant à son adversaire. Il lui reproche sa «naïveté», celle de croire qu'il pourra toujours faire à sa tête au sein de son parti, quitte à contredire les positions officielles, par exemple en s'opposant à la participation du Canada à des invasions militaires unilatérales (comme celle en Irak), ainsi que M. Barr le laisse entendre. M. Allt, qui tente à nouveau sa chance, avait terminé troisième en 2004.
De son côté, la libérale estime que la campagne n'a jamais été aussi truffée de coups bas. «Les conservateurs mènent une campagne à l'américaine, très négative, dit-elle. Harper est très proche de Bush. Ce sont encore des réformistes, ils ont simplement changé de nom.» Mme Chamberlain se plaint de la lune de miel que la presse semble accorder au Parti conservateur. «Ils ont un trou de 23 milliards dans leur plateforme électorale et, à part quelques articles, rien ne s'est dit à ce sujet. Ils vont nous ramener en déficit et c'est très inquiétant qu'on n'en parle pas.»
Lorsqu'on lui demande ce qu'elle pense de la campagne de son chef et de son impact sur sa campagne locale, Mme Chamberlain maintient que «ça tient le coup dans Guelph». Elle se présente toutefois comme une députée qui n'a pas eu peur de voter contre son gouvernement (ce qui est exact, elle faisait partie des abonnés libéraux à la dissidence) et qu'elle continuera de le faire. «Ce sera encore plus facile si mon parti ne forme pas le gouvernement!»
Guelph a en effet toujours voté «du bon bord», en élisant un député du parti porté au pouvoir. À son premier test électoral en 1979, elle a soutenu un candidat conservateur pour se joindre à l'équipe minoritaire de Joe Clark. L'année suivante, le pays confiait les rênes du pouvoir à Pierre Elliott Trudeau et Guelph emboîtait le pas en élisant un député libéral. En 1984 et en 1988, le comté ontarien s'est laissé emporter par la vague conservatrice et en 1993, la circonscription qui a du pif est retournée chez les libéraux de Jean Chrétien. En 2004, elle a donné sa chance à Paul Martin, mais en accordant à sa candidate une majorité amputée du tiers. Alors, que fera Guelph lundi prochain?
D'entrée de jeu, les trois principaux candidats aux élections se disent mal à l'aise avec cette analyse. La libérale tente de démonter le mythe. «Alf Hales a déjà régné pendant 18 ans ici, alors ce n'est pas un comté-baromètre, même si les gens disent cela», affirme-t-elle en entrevue. C'est exact, mais c'était en... 1957, et M. Hales était conservateur. Le néo-démocrate Phil Allt aime rappeler que le redécoupage récent de la circonscription, l'ayant allégée de ses régions rurales, l'avantage. Son rival conservateur, Brent Barr, ne le contredit pas. «Nous sommes devenus une circonscription beaucoup plus urbaine et les milieux urbains ne sont pas généralement nos points forts», reconnaît-il.
Fond conservateur
Il y a à Guelph, petite ville d'environ 120 000 personnes, un solide fond de conservatisme social. Peter Ellis, le candidat du Parti de l'héritage canadien, s'offre des pancartes électorales sur les boulevards. Mme Chamberlain, toute libérale soit-elle, a voté l'an dernier contre le mariage des couples homosexuels à la Chambre des communes. Sur les autobus de la ville, l'organisme Guelph and Area Right to Life se paie de grandes publicités contre l'avortement, photo de foetus à l'appui. «Ceci est un enfant, pas un choix», clame l'affiche en fournissant un numéro de téléphone local.
Le président de la Chambre de commerce de Guelph, Ian Smith, concède que la présence d'une députée libérale pendant près de 13 ans relève de l'«anomalie». «Traditionnellement, c'est très conservateur ici. La course sera plus serrée cette fois-ci.» D'ailleurs, les électeurs présents au débat organisé par son organisme mardi soir exprimaient à voix basse leur penchant pour les idées défendues par Brent Barr.
«J'ai voté pour les conservateurs par anticipation, révèle Steve. J'en ai assez de cette culture du tout-m'est-dû.» Pendant le débat, Steve ne cesse de faire des commentaires à ses voisins sur la TPS, que les libéraux n'ont pas réduite malgré leur promesse. Mais la plupart ressemblent davantage à Rodney, qui s'est rendu au débat malgré la pluie verglaçante pour se décider. «J'ai déjà voté libéral et conservateur dans le passé. Je trouve les sondages intéressants.»
Les trois autres candidats présents au débat (dont le vert Mike Nagy qui, avec ses 7,9 % d'appuis en 2004, a le privilège refusé à son chef de participer au débat télévisé) s'en sont pris à leur adversaire conservateur. Sentent-ils son avance?
La population universitaire, qui représente environ 8 % de l'électorat, le craint. À la sortie d'un débat des candidats organisé sur le campus plus tôt dans la journée, on trouvait très peu de jeunes pour saluer la performance du conservateur. «Bien franchement, je l'ai trouvé ridicule», lance Stephanie Cordes. Une autre, Lindsey, avoue ne pas l'avoir écouté, tellement elle ne partage pas ses idées, alors que Mary Jane roule les yeux pour qualifier ce qu'elle en pense. Pourtant, il s'est bien trouvé quatre étudiants pour rester avec M. Barr après le débat et l'inviter dans leur cours sur la politique partisane.
Les 65 jeunes l'écoutent, mais rapidement les questions embarrassantes fusent. Comment ferez-vous pour faire taire les fondamentalistes au sein de votre parti? Que pensez-vous du mariage gai? Voulez-vous limiter l'accès à l'avortement? Aimez-vous Stephen Harper? et pourquoi? Sur le mariage, M. Barr répond qu'il appuie sa définition traditionnelle. Il préférerait y revenir, quitte à laisser les Églises qui le souhaitent célébrer d'autres formes d'union. Mais si la question est ramenée à la Chambre des communes, il effectuera un sondage dans son comté et votera en fonction du résultat obtenu.
En entrevue, le candidat conservateur se dit plutôt heureux que ces questions lui aient été posées. «Ça me permet de faire sortir la vérité. Non, nous n'avons pas l'intention de rouvrir le débat sur l'avortement.» Mais il reconnaît que la campagne, qui va bien, ne lui permet pas pour autant de crier victoire. «Nous sommes encore en retard de 2 ou 3 % sur Brenda, reconnaît-il. Nous n'avons pas senti d'effet de vague malgré la remontée des conservateurs dans les sondages. J'aimerais vous dire que c'est le cas, mais non. La réaction est plus ou moins la même maintenant qu'avant Noël.»
La campagne de peur ne colle pas ici. Même le candidat néo-démocrate ne voit pas en son adversaire «l'Antéchrist incarné». «Je ne crois pas que le Parti conservateur tentera d'imposer un ordre du jour moral qui serait d'une certaine façon contraire aux valeurs canadiennes, parce que plus jamais par la suite il ne serait capable de prendre le pouvoir.»
Phil Allt ne concède pas la victoire pour autant à son adversaire. Il lui reproche sa «naïveté», celle de croire qu'il pourra toujours faire à sa tête au sein de son parti, quitte à contredire les positions officielles, par exemple en s'opposant à la participation du Canada à des invasions militaires unilatérales (comme celle en Irak), ainsi que M. Barr le laisse entendre. M. Allt, qui tente à nouveau sa chance, avait terminé troisième en 2004.
De son côté, la libérale estime que la campagne n'a jamais été aussi truffée de coups bas. «Les conservateurs mènent une campagne à l'américaine, très négative, dit-elle. Harper est très proche de Bush. Ce sont encore des réformistes, ils ont simplement changé de nom.» Mme Chamberlain se plaint de la lune de miel que la presse semble accorder au Parti conservateur. «Ils ont un trou de 23 milliards dans leur plateforme électorale et, à part quelques articles, rien ne s'est dit à ce sujet. Ils vont nous ramener en déficit et c'est très inquiétant qu'on n'en parle pas.»
Lorsqu'on lui demande ce qu'elle pense de la campagne de son chef et de son impact sur sa campagne locale, Mme Chamberlain maintient que «ça tient le coup dans Guelph». Elle se présente toutefois comme une députée qui n'a pas eu peur de voter contre son gouvernement (ce qui est exact, elle faisait partie des abonnés libéraux à la dissidence) et qu'elle continuera de le faire. «Ce sera encore plus facile si mon parti ne forme pas le gouvernement!»
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