Questions d'image - La seconde couche
«Cinq ans de droit, tout le reste de travers.» C'est ainsi que Coluche qualifiait la classe qu'il abhorrait le plus et qu'il baptisait: «zompoli-tiques». Le triste spectacle de la commission Bastarache lui aurait sans doute procuré quelques munitions supplémentaires et l'aurait, à l'évidence, conforté dans sa croyance.
Aux très nombreuses analyses et chroniques politiques en tout genre, il ne m'appartient pas d'ajouter mon commentaire sur les tenants et aboutissants de la commission. Je me contenterai donc d'en constater les effets, pour ne pas dire les dégâts, sur l'image de la politique et sur la réputation d'un certain «zompolitique».
Les colonnes des grands journaux et les ondes des télévisions et des radios inondent notre quotidien à satiété. La Toile, de son côté, Twitter en tête, se fait l'écho, minute par minute, du déroulement des audiences. Mais, à l'évidence, et malgré le bruit généré par ce grand cirque médiatique, on ne peut pas dire que le Bastarashow, sur son fond de rideau bleu-Québec, déclenche les passions. Force est de constater qu'auprès du grand public le spectacle ne fait pas recette.
Aurait-on déjà oublié la commission Gomery? Le public, lui, n'a pas oublié. Une commission, c'est bien, mais deux, c'est... trop!
La commission Gomery fut un sommet dans le genre, à tous les niveaux. Elle a mis au grand jour ce dont tout le monde se doutait: les pratiques délétères et les collusions partisanes entre certains publicitaires et le Parti libéral du Canada, au profit de la caisse électorale de ce dernier. Un spectacle haut en couleur, mettant en scène de très talentueux acteurs. Un juge à l'incroyable charisme, à l'humour décalé et à la faconde maligne. Ensuite, une habile et séduisante procureure aux interrogatoires ravageurs. Et surtout, une diversité de témoins aux mémoires variablement géométrisées. Des rires et des pleurs, des larmes de crocodile. Une kyrielle infinie de voyous en cravate. Et des gens honnêtes aussi, salis au passage dès lors qu'ils s'asseyaient dans la petite chaise sous l'estrade dominante du juge omnipotent.
Sur cet aspect, Bastarache doit crever de jalousie au souvenir de la prestation de Gomery.
Sur le moment, on a bien ri, on s'est bien soulagé. Gomery semblait le justicier, le redresseur d'un tort considérable fait aux citoyens. S'il en a châtié quelques-uns, il n'a pas pour autant rétabli, tant s'en faut, le lien de confiance du citoyen envers ses élus. L'hommerie demeure, et la suspicion est toujours aussi vive. Le souvenir que l'on garde de tout cela est aujourd'hui encore bien vivant, mais aussi très amer.
La seconde commission, dans un contexte provincial, certes, mais de nature tout à fait similaire, vient raviver cette amertume jusqu'au point de l'écoeurement. Une deuxième couche qui n'était pas vraiment nécessaire. On avait compris. D'autant que chacun se doute qu'elle n'est qu'un écran de fumée qui peine à dissimuler la vraie commission d'enquête publique réclamée à hauts cris, sur les pratiques et sur les liens entre le gouvernement et le secteur de la construction. Une Gomery bis aux effets encore plus dévastateurs.
Et l'on voudrait s'étonner devant tout cela que les Québécois fassent preuve de cynisme voire de désaffection devant la chose politique! La tache à la réputation de la politique est quasi indélébile. À gauche, au centre, à droite. Les citoyens ne veulent plus rien savoir. Les jeunes, en particulier.
La lettre ouverte d'un jeune lecteur publiée dans Le Devoir le 17 août dernier, au lendemain du Forum des jeunes libéraux du Québec, m'a fortement interpellé.
Ce jeune homme faisait clairement la nuance entre cynisme et dégoût. Il remettait en cause le fait que les jeunes soient cyniques envers la politique et affirmait plutôt que ce que les jeunes rejettent désormais en bloc, c'est la gouvernance publique telle qu'elle est pratiquée par l'ensemble de la classe politique, tant au Québec qu'au Canada.
On comprendra que la succession des révélations ou supputations faites lors des différentes commissions contribue grandement à cette désaffection.
Pour le moment, Jean Charest ne semble guère accorder d'importance à son image. C'est son choix. L'image n'est après tout qu'un reflet plus ou moins fidèle de votre état à un instant T. Et, au fil du temps, elle peut encore évoluer. Mais, en premier responsable du gouvernement, il lui revient aussi de veiller à la bonne réputation des pratiques et des institutions publiques. Et, à ce chapitre, on est en droit de se demander s'il n'est pas déjà trop tard.
***
Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie d'images.
Aux très nombreuses analyses et chroniques politiques en tout genre, il ne m'appartient pas d'ajouter mon commentaire sur les tenants et aboutissants de la commission. Je me contenterai donc d'en constater les effets, pour ne pas dire les dégâts, sur l'image de la politique et sur la réputation d'un certain «zompolitique».
Les colonnes des grands journaux et les ondes des télévisions et des radios inondent notre quotidien à satiété. La Toile, de son côté, Twitter en tête, se fait l'écho, minute par minute, du déroulement des audiences. Mais, à l'évidence, et malgré le bruit généré par ce grand cirque médiatique, on ne peut pas dire que le Bastarashow, sur son fond de rideau bleu-Québec, déclenche les passions. Force est de constater qu'auprès du grand public le spectacle ne fait pas recette.
Aurait-on déjà oublié la commission Gomery? Le public, lui, n'a pas oublié. Une commission, c'est bien, mais deux, c'est... trop!
La commission Gomery fut un sommet dans le genre, à tous les niveaux. Elle a mis au grand jour ce dont tout le monde se doutait: les pratiques délétères et les collusions partisanes entre certains publicitaires et le Parti libéral du Canada, au profit de la caisse électorale de ce dernier. Un spectacle haut en couleur, mettant en scène de très talentueux acteurs. Un juge à l'incroyable charisme, à l'humour décalé et à la faconde maligne. Ensuite, une habile et séduisante procureure aux interrogatoires ravageurs. Et surtout, une diversité de témoins aux mémoires variablement géométrisées. Des rires et des pleurs, des larmes de crocodile. Une kyrielle infinie de voyous en cravate. Et des gens honnêtes aussi, salis au passage dès lors qu'ils s'asseyaient dans la petite chaise sous l'estrade dominante du juge omnipotent.
Sur cet aspect, Bastarache doit crever de jalousie au souvenir de la prestation de Gomery.
Sur le moment, on a bien ri, on s'est bien soulagé. Gomery semblait le justicier, le redresseur d'un tort considérable fait aux citoyens. S'il en a châtié quelques-uns, il n'a pas pour autant rétabli, tant s'en faut, le lien de confiance du citoyen envers ses élus. L'hommerie demeure, et la suspicion est toujours aussi vive. Le souvenir que l'on garde de tout cela est aujourd'hui encore bien vivant, mais aussi très amer.
La seconde commission, dans un contexte provincial, certes, mais de nature tout à fait similaire, vient raviver cette amertume jusqu'au point de l'écoeurement. Une deuxième couche qui n'était pas vraiment nécessaire. On avait compris. D'autant que chacun se doute qu'elle n'est qu'un écran de fumée qui peine à dissimuler la vraie commission d'enquête publique réclamée à hauts cris, sur les pratiques et sur les liens entre le gouvernement et le secteur de la construction. Une Gomery bis aux effets encore plus dévastateurs.
Et l'on voudrait s'étonner devant tout cela que les Québécois fassent preuve de cynisme voire de désaffection devant la chose politique! La tache à la réputation de la politique est quasi indélébile. À gauche, au centre, à droite. Les citoyens ne veulent plus rien savoir. Les jeunes, en particulier.
La lettre ouverte d'un jeune lecteur publiée dans Le Devoir le 17 août dernier, au lendemain du Forum des jeunes libéraux du Québec, m'a fortement interpellé.
Ce jeune homme faisait clairement la nuance entre cynisme et dégoût. Il remettait en cause le fait que les jeunes soient cyniques envers la politique et affirmait plutôt que ce que les jeunes rejettent désormais en bloc, c'est la gouvernance publique telle qu'elle est pratiquée par l'ensemble de la classe politique, tant au Québec qu'au Canada.
On comprendra que la succession des révélations ou supputations faites lors des différentes commissions contribue grandement à cette désaffection.
Pour le moment, Jean Charest ne semble guère accorder d'importance à son image. C'est son choix. L'image n'est après tout qu'un reflet plus ou moins fidèle de votre état à un instant T. Et, au fil du temps, elle peut encore évoluer. Mais, en premier responsable du gouvernement, il lui revient aussi de veiller à la bonne réputation des pratiques et des institutions publiques. Et, à ce chapitre, on est en droit de se demander s'il n'est pas déjà trop tard.
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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie d'images.
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