L'esprit olympique
David Emerson nous dit que cela va mieux depuis quelque temps entre la Chine et nous. La ministre responsable des sports, une illustre inconnue, fait publier un communiqué dans lequel elle souligne la coopération canadienne à un groupe de travail qui veut prouver que la pratique du sport rapproche les peuples, développe la santé et les droits de la personne. Le rapport a été dévoilé à Beijing, capitale des droits de la personne. Le Canada a gaspillé quelques millions de dollars dans cette bêtise naïve.
Irwin Cotler proteste avec raison contre la Chine. Il aurait dû commencer quand il était ministre de la Justice et que le Canada multipliait les missions commerciales en Chine, sous la houlette de Jean Chrétien ou de Paul Martin.
George Bush proteste en Thaïlande contre les violations des droits humains en Chine, où il est arrivé hier pour assister aux cérémonies d'ouverture des Jeux. Les Chinois ne sauront rien de son discours en Thaïlande, mais le verront 100 fois bénir le régime chinois de sa présence. Sarkozy y sera 12 heures et, pour faire équilibre, laisse sa femme recevoir le dalaï-lama. David Emerson déclare que les Chinois ne sont pas mécontents de l'absence de Stephen Harper. Pour une fois, on peut comprendre les Chinois.
Les gouvernements occidentaux ont développé une politique surréaliste qui consiste, au nom des relations commerciales, à nier la réalité chinoise, à la balayer sous le tapis cérémonial des signatures de contrats, et ils contribuent à créer l'illusion que la Chine évolue dans le «bon sens».
***
Ce n'est pas sans raison que la Chine ancienne était qualifiée d'empire du Milieu. La Chine se considérait comme le centre de l'univers, et ses empereurs ne comprenaient pas les velléités voyageuses et commerciales des ambassadeurs qu'y déléguaient la France ou l'Angleterre, porteurs de cadeaux que les empereurs ou les mandarins de la cour trouvaient ridicules et indignes.
Politiquement, la Chine fut et est parfaitement imperméable. La Chine se fout du monde entier, elle ne cherche ni l'approbation ni la compréhension. La Chine est l'empire du Milieu, elle est souveraine et supérieure, immuable et éternelle. Alors quand on évoque les droits de la personne lors d'une rencontre diplomatique, l'interlocuteur chinois pense, sans le dire, «un chausson avec ça?».
J'ai vu à la télé des chômeurs chinois qui remerciaient le gouvernement d'avoir abaissé le taux de pollution à Beijing. Ils sont chômeurs parce que leur usine a été fermée pour que la pollution baisse. Cent mille ou deux cent mille personnes ont été déplacées pour que soient érigés le stade et la piscine olympiques. Les déplacés disent que leur éviction va contribuer à la grandeur de la Chine.
Un reporter occidental demande à un passant ce qu'il pense de la protestation de deux Anglais et de deux Américains qui ont suspendu des banderoles réclamant l'indépendance du Tibet. Le jeune Chinois répond que c'est faux, qu'il ne peut y avoir de protestation dans le pays parce que le gouvernement l'interdit. Des parents parlent avec leurs enfants de la place Tien An Men. Les enfants sont éberlués, ils n'en croient pas un mot. La mémoire n'existe pas dans ce pays. La Chine est une sorte de cerveau collectif formaté par une autorité à la fois brutale et raffinée, ce qui fut historiquement la marque des grands empereurs chinois.
Les cohortes d'espions des empereurs ont été remplacées par des logiciels qui prennent note de chacun des sites qu'un étranger consulte, de petites puces qui enregistrent chaque communication. Nul n'est libre dans ce pays.
***
L'histoire se répète. Nourris par les récits de Marco Polo, qui narrait la magnificence et la richesse de l'empire du Milieu, les souverains occidentaux dépêchèrent ambassadeurs et commerçants qui faisaient miroiter aux empereurs les grandes richesses dont ils pourraient profiter s'ils se partageaient le monde avec l'Occident. Les empereurs n'avaient pas besoin des richesses de l'extérieur. Leur pays-continent se suffisait à lui-même. Ils ne souhaitaient qu'une chose, ne pas accueillir d'étrangers qui pourraient modifier l'ordre des choses, mais en même temps soutirer toute forme de richesse et de connaissance dont la Chine pourrait profiter. Les ambassadeurs anciens notaient cependant dans leurs rapports l'incroyable brutalité, le mépris pour les humains, l'arbitraire absolu de l'empire du Milieu. Mais voilà, il existait un marché et une source de richesse. Les rois de l'époque, qui n'étaient pas de grands démocrates, ne prirent note que des cultures de thé et d'épices et ne se préoccupèrent pas des décapitations, des femmes aux pieds atrophiés (critère de beauté selon la cour), ni de la pauvreté.
Ils crurent que la rencontre et le dialogue rapprocheraient les Chinois de leur conception de la dictature éclairée.
Tout le discours occidental sur la transformation future de la Chine repose sur l'hypocrisie et l'ignorance. Hypocrisie commerciale, qui est un piège, comme on le constate en Afrique. La croissance économique chinoise que nous encourageons a permis à la Chine de devenir le pays le plus influent sur ce continent. Ignorance, celle de l'histoire chinoise, une histoire monolithique dans laquelle le peuple n'existe pas et n'est qu'une extension de l'empereur et, aujourd'hui, du Parti empereur.
Dans notre envie de rentabilité maximale, nous avons réveillé le dragon chinois, lui avons fourni tous les outils pour affirmer à nouveau qu'il était bien l'empire du Milieu. Et l'esprit olympique dans tout ça? Des milliers d'athlètes qui vont se tuer à la tâche pour la gloire de la Chine. Ils ne courent pas pour eux, ils courent pour la Chine.
Irwin Cotler proteste avec raison contre la Chine. Il aurait dû commencer quand il était ministre de la Justice et que le Canada multipliait les missions commerciales en Chine, sous la houlette de Jean Chrétien ou de Paul Martin.
George Bush proteste en Thaïlande contre les violations des droits humains en Chine, où il est arrivé hier pour assister aux cérémonies d'ouverture des Jeux. Les Chinois ne sauront rien de son discours en Thaïlande, mais le verront 100 fois bénir le régime chinois de sa présence. Sarkozy y sera 12 heures et, pour faire équilibre, laisse sa femme recevoir le dalaï-lama. David Emerson déclare que les Chinois ne sont pas mécontents de l'absence de Stephen Harper. Pour une fois, on peut comprendre les Chinois.
Les gouvernements occidentaux ont développé une politique surréaliste qui consiste, au nom des relations commerciales, à nier la réalité chinoise, à la balayer sous le tapis cérémonial des signatures de contrats, et ils contribuent à créer l'illusion que la Chine évolue dans le «bon sens».
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Ce n'est pas sans raison que la Chine ancienne était qualifiée d'empire du Milieu. La Chine se considérait comme le centre de l'univers, et ses empereurs ne comprenaient pas les velléités voyageuses et commerciales des ambassadeurs qu'y déléguaient la France ou l'Angleterre, porteurs de cadeaux que les empereurs ou les mandarins de la cour trouvaient ridicules et indignes.
Politiquement, la Chine fut et est parfaitement imperméable. La Chine se fout du monde entier, elle ne cherche ni l'approbation ni la compréhension. La Chine est l'empire du Milieu, elle est souveraine et supérieure, immuable et éternelle. Alors quand on évoque les droits de la personne lors d'une rencontre diplomatique, l'interlocuteur chinois pense, sans le dire, «un chausson avec ça?».
J'ai vu à la télé des chômeurs chinois qui remerciaient le gouvernement d'avoir abaissé le taux de pollution à Beijing. Ils sont chômeurs parce que leur usine a été fermée pour que la pollution baisse. Cent mille ou deux cent mille personnes ont été déplacées pour que soient érigés le stade et la piscine olympiques. Les déplacés disent que leur éviction va contribuer à la grandeur de la Chine.
Un reporter occidental demande à un passant ce qu'il pense de la protestation de deux Anglais et de deux Américains qui ont suspendu des banderoles réclamant l'indépendance du Tibet. Le jeune Chinois répond que c'est faux, qu'il ne peut y avoir de protestation dans le pays parce que le gouvernement l'interdit. Des parents parlent avec leurs enfants de la place Tien An Men. Les enfants sont éberlués, ils n'en croient pas un mot. La mémoire n'existe pas dans ce pays. La Chine est une sorte de cerveau collectif formaté par une autorité à la fois brutale et raffinée, ce qui fut historiquement la marque des grands empereurs chinois.
Les cohortes d'espions des empereurs ont été remplacées par des logiciels qui prennent note de chacun des sites qu'un étranger consulte, de petites puces qui enregistrent chaque communication. Nul n'est libre dans ce pays.
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L'histoire se répète. Nourris par les récits de Marco Polo, qui narrait la magnificence et la richesse de l'empire du Milieu, les souverains occidentaux dépêchèrent ambassadeurs et commerçants qui faisaient miroiter aux empereurs les grandes richesses dont ils pourraient profiter s'ils se partageaient le monde avec l'Occident. Les empereurs n'avaient pas besoin des richesses de l'extérieur. Leur pays-continent se suffisait à lui-même. Ils ne souhaitaient qu'une chose, ne pas accueillir d'étrangers qui pourraient modifier l'ordre des choses, mais en même temps soutirer toute forme de richesse et de connaissance dont la Chine pourrait profiter. Les ambassadeurs anciens notaient cependant dans leurs rapports l'incroyable brutalité, le mépris pour les humains, l'arbitraire absolu de l'empire du Milieu. Mais voilà, il existait un marché et une source de richesse. Les rois de l'époque, qui n'étaient pas de grands démocrates, ne prirent note que des cultures de thé et d'épices et ne se préoccupèrent pas des décapitations, des femmes aux pieds atrophiés (critère de beauté selon la cour), ni de la pauvreté.
Ils crurent que la rencontre et le dialogue rapprocheraient les Chinois de leur conception de la dictature éclairée.
Tout le discours occidental sur la transformation future de la Chine repose sur l'hypocrisie et l'ignorance. Hypocrisie commerciale, qui est un piège, comme on le constate en Afrique. La croissance économique chinoise que nous encourageons a permis à la Chine de devenir le pays le plus influent sur ce continent. Ignorance, celle de l'histoire chinoise, une histoire monolithique dans laquelle le peuple n'existe pas et n'est qu'une extension de l'empereur et, aujourd'hui, du Parti empereur.
Dans notre envie de rentabilité maximale, nous avons réveillé le dragon chinois, lui avons fourni tous les outils pour affirmer à nouveau qu'il était bien l'empire du Milieu. Et l'esprit olympique dans tout ça? Des milliers d'athlètes qui vont se tuer à la tâche pour la gloire de la Chine. Ils ne courent pas pour eux, ils courent pour la Chine.
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